Cet article de Michel Cuvelier a été publié dans le " Bulletin de l'atelier d'études sur la musique française des XVII° & XVIII° siècles " ( n° 9 / 1999-2000 ) - Il est en téléchargement public avec la totalité du bulletin ( 45 pages ) en PDF sur le site du CMBV. Nous nous permettons de publier ici ce remarquable article en HTML afin de le rendre plus accessible à chacun.
Michel Cuvelier
Dans un ouvrage consacré à la Révolution en Bourgogne, Marcel Bouchard écrivait dans la préface : "l'histoire ne saurait oublier que la vie d'une nation ne se résume pas et ne s'absorbe pas dans celle de sa capitale". Bien sûr, sur le plan musical, Paris et Versailles ont attiré, durant les XVII° et XVIII° siècles, un bon nombre des musiciens les plus talentueux. Bien sûr, la Bourgogne n'a pas su retenir Jean-Philippe Rameau et Claude-Bénigne Balbastre (et bien d'autres encore), mais sa vie musicale n'est pas pour autant devenue inexistante. Cette collection "Patrimoine musical bourguignon" se propose, comme l'aurait écrit le Mercure de France, "de donner au public" une sélection des oeuvres les plus marquantes écrites ou jouées par les musiciens qui sont nés ou qui ont résidé dans cette province sous l'Ancien Régime. Les sources musicales connues sont aujourd'hui, pour la plupart, conservées dans les bibliothèques publiques. Mais il est bien évident que les collections privées ou semi-privées (celles des bibliothèques diocésaines ou des anciens séminaires, en particulier) n'ayant pas fait l'objet d'études systématiques peuvent abriter des partitions musicales de première importance. À ce sujet, il convient de signaler ici la (supposée) disparition, à la fin du XIX°' siècle de la bibliothèque musicale de la collégiale Notre-Dame de Beaune qui contenait un nombre considérable de pièces des maîtres de chapelle de toute la province mais aussi de compositeurs extérieurs (Gilles, Lalande, Lalouette, Moreau, Bernier, Campra, Pétouille ... ) Ce répertoire, en l'état actuel de nos connaissances, est loin d'être négligeable et permet de préciser les différents aspects de la vie musicale d'une province française sous l'Ancien Régime.
À cette époque, la Bourgogne abrite le siège de sept évêchés : Autun, Auxerre, Chalon-sur-Saône, Dijon (à partir de 1731), Mâcon, Nevers et Sens. Chaque évêque s'efforce d'entretenir une maîtrise. À cela s'ajoutent celles que l'on trouve dans les collégiales ou abbatiales comme à Beaune (Notre-Dame), à Dijon (Saint-Etienne qui deviendra cathédrale en 1731), à Tournus (Saint-Philibert). Mais la plus prestigieuse des maîtrises de la province semble être celle de la Sainte-Chapelle du Roi à Dijon. À la tête de ces maîtrises se sont succédé un nombre important de maîtres de musique qui pour la plupart avaient été enfants de choeur dans leur jeunesse. Certains ne sont restés que quelques mois : d'autres y ont fait une carrière durable. Tous étaient tenus de composer messes et motets pour le chapitre. Si une bonne partie de ces pièces est aujourd'hui perdue, ce qui est parvenu jusqu'à nous permet de mieux saisir la vie musicale... N'oublions pas deux réalités : jusqu'à la Révolution, les maîtrises seront les seules écoles de musique et pour la majorité de la population, l'église sera le seul lieu où l'on pourra entendre un choeur et des... instruments.
Parmi les maîtres de musique qui nous ont laissé des partitions, il faut signaler :
Jacques Huyn (1613-1652) fait toute sa carrière à Notre-Dame de Beaune. Sa messe Tâta pulchra es est publiée par Ballard en 1648.
Annibal Gantez dirige un nombre impressionnant de maîtrises dont celles d'Auxerre et de Nevers. Seules deux de ses messes (Laetimini et Vigilante) ont été conservées.
Pierre Menault (1642-1694) exerce à Beaune et à Dijon. Ballard publie cinq de ses messes et un important recueil de Vespres à deux choeurs avec symphonies (une édition est en préparation au CMBV). ( NB : ces Vêpres ont depuis été publiées - ainsi qu'un magnifique disque )
Jacques Fargeonnel, originaire de Mâcon, sera recommandé par Louis XIV pour diriger la maîtrise de la Sainte-Chapelle à Dijon. Deux de ses motets ont été recopiés par Sébastien de Brossard.
Joseph Michel (1679-1736), après avoir fait ses études musicales sous la direction de Menault à Saint-Etienne de Dijon, dirige le choeur de la Sainte-Chapelle. Trois grands motets (dont un édité récemment par le CMBV, Cahiers de musique n° 52) et un recueil de XX Leçons de Jérémie à une, deux, et trois voix à symphonie et sans symphonie avec un Miserere restent les seules oeuvres conservées de cet excellent compositeur considéré par ses contemporains comme le "Lalande dijonnais".
Louis-François Toutain occupe la direction de la maîtrise de la cathédrale de Dijon de 1748 à 1750 puis de 1761 à 1765 et ensuite celle d'Autun de 1766 à 1769. La bibliothèque municipale de Lyon possède plusieurs de ses motets. Le musée Rolin d'Autun conserve un curieux tableau représentant un maître de chapelle (qui pourrait être Toutain) devant un lutrin.
L'abbé d'Haudimont, originaire du diocèse de Chalon-sur-Saône a fait ses études à la cathédrale de Dijon où il fut l'élève de Joseph Carnier de 1742 à 1745. Il occupe ensuite le poste de maître de musique à la cathédrale de Chalon-sur-Saône avant de s'installer à Paris où il connaît le succès au Concert Spirituel. Son oeuvre (surtout messes et motets) est restée manuscrite. La bibliothèque du Conservatoire de Dijon possède des Lamentations du Prophète Jérémie.
Claude-Edme-Emmanuel Lenoir (1759-1785) après avoir terminé ses études à Paris en 1777 dirige la maîtrise de la Sainte-Chapelle de Dijon. La bibliothèque municipale de Dijon possède un Recueil de pièces de musique composées pour l'Eglise comprenant une messe et onze motets (ce manuscrit n'est pas répertorié dans le Catalogue des Fonds musicaux anciens conservés en Bourgogne).
De nombreux élèves ont été formés ; certains d'entre eux ont fait une belle carrière musicale. Quelques-uns méritent une attention particulière :
Jean-Baptiste Drouard de Bousset (1662-1725), élève de Fargeonnel, devient maître de chapelle de la Sainte-Chapelle à Paris et maître de musique du roi pour les académies françaises des Inscriptions. Ses airs sérieux et à boire seront régulièrement publiés de 1701 à 1725.
Claude Cordelet (vers 1702-1760) sort de la maîtrise de Saint-Étienne de Dijon en 1720 et poursuit ses études au collège des jésuites. Il s'installe à Paris. Ses grands motets sont joués avec succès au Concert Spirituel entre 1737 et 1762.
Nicolas Roze (1745-1819) est enfant de choeur à la Collégiale de Beaune. Il est remarqué pour sa belle voix et refuse de devenir page de la musique du Roi. Ses talents de compositeur se manifestent très tôt. Il est maître de musique à Beaune de 1767 à 1769, À son départ, il offre au chapitre sa première oeuvre publiée, un quatuor pour flûte, violon, alto et basse. La bibliothèque municipale de Beaune a acquis récemment cette partition. Dauvergne lui commande le motet Dixit insipiens donné au Concert Spirituel en 1769. Après quelques années passées à la cathédrale d'Angers, Roze se fixe à Paris. Lesueur sera son élève.
Pierre Desvignes (1764-1827) a, en 1780, terminé ses études à la cathédrale de Dijon sous la direction de Jean-François Lesueur (lui-même élève de Nicolas Roze). La Bibliothèque nationale de France possède la messe que Desvignes compose lors de sa sortie de la maîtrise.
Parallèlement à cette importante production de musique religieuse, les maîtres de musique et les autres compositeurs sont souvent sollicités pour composer des oeuvres de circonstance. Les événements exceptionnels touchant la famille royale (naissance, mariage, guérison, décès) ou le royaume (victoire, traité) sont l'occasion de manifestations musicales importantes. À Dijon, les cérémonies qui saluent la naissance du Dauphin en 1729 durent plus d'un mois. Des oeuvres sont alors commandées aux musiciens locaux : Le Jolivet, Cappus, Bourgeois, Lavocat et Michel (ce dernier fournit alors trois Te Deum). Toujours à Dijon, la réunion triennale des États sous la présidence du gouverneur (le prince de Condé) donne lieu à des réjouissances nombreuses et variées : arrivée du gouverneur "au son des timbales, trompettes et autres instruments", illuminations de la Place Royale, bal populaire avec des tambours et des hautbois, au son desquels dansait tout le peuple", messe du Saint-Esprit à la Sainte-Chapelle. La participation d'un grand nombre de musiciens (venant parfois d'autres villes de la province) est alors nécessaire.
Un autre lieu de musique important sous l'Ancien Régime est le collège, le plus souvent tenu par les jésuites. À Dijon, le collège Godran (du nom de son fondateur) a joué un rôle prépondérant dans la vie intellectuelle de la cité. C'est là que se formèrent Bossuet, Buffon, Brosses. Jean-Philippe Rameau y fut pendant quelques mois un élève peu attentif. Dans cet établissement, l'étude de la musique étant facultative, on fait appel à des musiciens de la ville (Claude Rameau, Cappus, Lausserois) pour l'enseignement. À la fin de l'année scolaire, la distribution des prix s'accompagne d'un spectacle musical avec musique et danse. Là encore, les compositeurs locaux sont sollicités. Dans la plupart des cas, la musique semble perdue ; seuls subsistent les livrets imprimés par les libraires de la cité.
Il faut attendre le début du XVIII° siècle pour que la capitale de la province se dote d'une salle de spectacle. Auparavant, des troupes de passage viennent régulièrement s'établir dans la ville mais elles doivent se contenter de salles mal adaptées. Les pièces jouées ne donnent pas une grande place à la musique. En 1670, cependant, les comédiens du duc de Savoie donnent La Feste de Vénus, pastorale avec machines, musique et ballet de Boyer. En 1703, la permission de "jouer l'opéra" est accordée aux acteurs de l'Académie royale de musique de la ville de Lyon qui doivent alors faire découvrir les oeuvres de Lully aux Dijonnais.
Une véritable salle de spectacle est ouverte au public en 1718. En 1726, Claude Rameau tente, sans succès, d'en obtenir la gérance. Jean-Baptiste Cappus, un autre musicien de la ville sera plus chanceux en 1734. Il fait représenter Les Fêtes grecques et romaines de Colin de Blamont et Les Fêtes vénitiennes de Campra pendant l'hiver 1738-39, Les Grâces et Les Amours de Ragonde de Mouret en 1744. L'opéra comique s'impose bien vite (La Serva Padrona de Pergolèse en 1756, Les Troqueurs de Dauvergne en 1757).
À la même époque, en 1724, Claude Rameau fonde une école de musique qui devient une "Académie de concerts" sur le modèle de ce qui existe dans de nombreuses autres villes. Devant le succès rencontré, le prince de Condé met gratuitement à disposition la salle à manger du Palais des États. Claude Rameau est au clavecin, Cappus dirige l'orchestre. Le plus souvent, le répertoire est le même qu'à Paris ou Versailles : cantates de Clérambault, de Campra , opéras déjà représentés à l'Académie Royale de Musique. En mai 1734, les dijonnais peuvent entendre Hippolyte et Aricie de Jean-Philippe Rameau, quelques mois seulement après sa première représentation à Paris. D'autres pièces sont l'oeuvre de compositeurs locaux comme Le Génie de Bourgogne de Campra le Cadet. L'Académie fut dissoute en 1734. En 1757, les "Petits Concerts bourgeois" qui refusent de recevoir les "gens de conditions" n'auront qu'une existence éphémère.
Les parlementaires et notables des grandes villes bourguignonnes sont mélomanes. Ils soutiennent et peuvent aider financièrement les musiciens de la province. Chartraire de Bourbonne, président à mortier et violoniste permet à Guillemain de se rendre en Italie. Ce dernier lui offre la dédicace de son Premier livre de sonates à violon seul, avec la basse continue en 1734 (imprimé, comme le Premier Motet de Joseph Michel à Dijon par Claude L'Ercullier) ainsi que son Deuxième livre en 1739. Exaudet (qui a certainement séjourné à Dijon) fera de même en 1744 avec son opus 1. En organisant des concerts dans leurs hôtels particuliers, ces notables permettent certainement à des musiciens locaux de se faire entendre. Un article du Mercure de France de juillet 1680 décrit les concerts donnés chez un conseiller du Parlement de Dijon : "on continue toujours ce Concert et il se fait régulièrement un jour de chaque semaine. [... ] On n'y chante que des pièces italiennes, et les opéras de Venise, que Mr. de Malateste fait venir à ses dépens". À Autun, les concerts privés semblent très appréciés. En 1687, le marquis de Montieu organise une chasse qui se termine par un "très beau concert" avec la participation de la musique de la cathédrale. À Mâcon, le comte de Montrevel demande au violoniste Guénin, au service du prince de Condé, de lui trouver instrumentistes et instruments. Il organise plusieurs fois par semaine des concerts dans son hôtel particulier ou dans son château de Challes (près de Bourg-en-Bresse).
Au XVIII°, siècle, ces concerts privés se multiplient. Celui du Président de Brosses, à Dijon, ne saura s'imposer mais a pu inspirer à Delamarre, maître de musique de la cathédrale, une cantate pour soliste, choeur et orchestre, le retour de Thémis. Cette oeuvre de 1775, dédiée à l'atelier des Lettres historiques et critiques sur l'Italie, est aujourd'hui conservée à la Bibliothèque municipale de Dijon (ce manuscrit n'est pas indiqué dans le Catalogue des Fonds musicaux anciens conservés en Bourgogne).
Le premier volume de le série "Patrimoine musical bourguignon" présentait un grand motet de Joseph Michel, maître de chapelle de la Sainte-Chapelle de Dijon (Cahiers de musique n° 52). Le deuxième volume, en préparation, proposera les Vespres à deux choeurs avec symphonies de Pierre Menault, maître de musique à la collégiale Saint-Étienne de Dijon à la fin du XVIlle siècle. Cette oeuvre, le seul office complet de vêpres laissé par un compositeur français de cette époque, était sans doute destinée au collège des jésuites de la ville. Un troisième volume présentera les deux petits motets de Jacques Fargeonnel qui sont parvenus jusqu'à nous grâce à la copie de Sébastien de Brossard. Le quatrième volume sera consacré à une messe du pittoresque chanoine d'Auxerre, Annibal Gantez. Enfin, les cinquième et sixième volumes nous transporteront à la fin de l'époque baroque avec des motets de Lenoir et la messe de Desvignes.