Mademoiselle, cousine du Roy, visite Nancy...


Extrait des Mémoires

Henry Desmarest ne s'y installera qu'en 1707.

 

1673. - Le fils naturel de l'Électeur palatin, qui venait de faire compliment à Madame qui était accouchée d'un fils, salua le roi. De Rethel, Monsieur était allé à Paris voir Madame. De Metz, on alla à Nancy. C'est un beau pays que la Lorraine. Nancy est une assez belle ville, c'est-à-dire qu' elle a l'air d'une ville de campagne. Le logis des ducs, que l'on appelle a cour, marque de la dignité. Les appartements ne sont pas accommodés : il n'y a qu'une chambre fort dorée, mais mal entendue, que le maréchal de La Ferté avait fait faire du temps qu'il y commandait. Il y a beaucoup de logement ; un jardin très agréable et qui l'était encore davantage avant que l'on eût rasé les fortifications, étant sur un bastion. La cour y était fort agréable. Il y a beaucoup de couvents que la reine visitait à son ordinaire. Je vis celui où mon père avait été marié. Je crois que la cour de Nancy a pu être jolie ; il y a force femmes de qualité, bien faites, même de belles, mais quasi toutes de bon air et l'air de nobles ; de l'esprit ; elles venaient souvent à ma chambre. Pour les hommes, ils ne se montraient pas. La reine y prit des eaux de Spa, et moi de Pont-à-Mousson. J'avais envie de m'en aller à Forges , mais le roi me témoigna désirer que je demeurasse. Ainsi je pris de celles du Pont, qui m'échauffèrent un peu.

 

On ne s'ennuyait pas trop à Nancy -, on eut regret de s'en aller. On fit un tour en Alsace ; on coucha à Lunéville, maison de plaisance des ducs ; c'était le dessein de Mme de Lorraine ; on la bâtissait, quand ils partirent. La situation est belle. On passa à Saint-Nicolas, qui est une grande dévotion. La reine y avait été. Il y a un miracle d'un homme, qui était prisonnier en Turquie, les fers aux pieds et aux mains. Il fit un vŠu à SaintNicolas ; il se sauva et apporta ses fers à Saint-Nicolas. On peut juger si je le priai bien le jour que j'y fus. Je ne manquai pas de conter ce miracle au roi et de joindre mes mains en lui contant, pour qu'il comprit que l'on le priait de faire un pareil miracle à Saint-Nicolas ; je lui dis : « Sire, il faut que vous voyiez les fers de cet homme qui fut mis en liberté. »

 

On fut à Ravon, un fort vilain lieu dans les montagnes des Vosges. J'étais logée dans une maison qui tombait et où on disait que revenaient des esprits. Comme je les crains, j'y eus peur. Après [on alla] à Saint-Dié, qui est une assez jolie ville au pied de la montagne. On y fait tous les ans une solennelle procession au pied, parce qu'il y a une vieille prédiction qui dit que cette montagne s'ouvrira et engloutira la ville. Les paysans de ces quartiers-là sont comme des bêtes ; les femmes y sont fort laides, et les uns et les autres ont des goitres , les eaux y sont très froides. On fut de là à Sainte-Marie-aux-Mines, et nous passâmes par des chemins épouvantables, dans des bois, où il y a des chemins étroits sur le bord des précipices, où il passe des torrents. On a peine à y voir le ciel : ce sont des arbres d'un vert si noir et si mélancolique qu'il faisait peur.

 

En arrivant à Sainte-Marie-aux-Mines, le pays est beau : on voit des plaines, force villes, des rivières. Le paysage est agréable. Sainte-Marie est une grande rue entre deux montagnes fort tristes et fort couvertes d'arbres. Il y passe un ruisseau, qui sépare la Lorraine d'avec l'Alsace. De ce côté-là le village est au prince palatin de Birkenfeld. Je dormis toute l'après-dîner le jour que l'on séjourna. On faisait très mauvaise chère à ce voyage. Tout le sel sentait la poudre à tel point que l'on ne pouvait pas même manger du potage ; l'eau était si mauvaise, que l'on n'en osait boire à cause de sa froideur, qui donnait de ces vilains maux. Je ne vivais quasi que de bouillon, d'Šufs et de vin du Rhin. Ces vins sont blancs et soufrés; je les trouvais bons.

 

On fut de là à Ribeauvilliers, qui est une petite ville, où il y a un fort beau château et fort extraordinaire, qui est à ce prince palatin. Il l'a eu du côté de sa femme, qui est fille du comte de Ribeaupierre.

 

Mlle de Montpensier, Mémoires, t. IV, p. 337-340.

 

Le songe de Saint-Joseph par Gorges de La Tour - Peintre Lorrain, peintre du Roy Louis XIII