Le latin de cuisine ou la cuisine du latin ?

 


Extrait d'une discussion du Forum Alt.baroque.music :

 

Jean-Benoît Chenique a écrit :

De l'avis de tous, un des plus beaux disques consacré à Charpentier est celui de Jordi Savall, Canticum ad Beatam Virginem Mariam. Mais Savall se permet une bien curieuse liberté par rapport à la " science " musicologique et il écrit dans le livret de ce disque :

La réalisation d'un tel propos supposait un groupe de chanteurs et de musiciens sensibles au sens profond de ces musiques trop souvent marquées par un excès de maniérisme, mais également susceptibles d'imprimer au discours la nécessaire dynamique inspirée par les besoins de la déclamation du texte et de la dramaturgie musicale proprement dite, tout en recherchant la simplicité inhérente à toute véritable force intérieure et la richesse résultant de la compréhension du langage et de l'esprit propres à la musique de cette époque.

Dans cette perspective, nous avons consciemment donné la priorité aux éléments universels de la langue latine, sans chercher une hypothétique reconstitution d'une prononciation historique à la française. Nous avons utilisé les violes, non seulement dans les pièces obligées, mais aussi comme ensemble de ripieno pour le Salve Regina, le Magnificat et le Canticum . Les brèves Simphonies introductives du Canticum et du Magnificat et les parties colla parte aux endroits où le compositeur indique «tous» ont été ajoutées par nous mêmes, en accord avec les pratiques usuelles de l'époque.

 

Sous prétexte d'art, la paresse intellectuelle consiste-t-elle à prendre ce qui arrange dans le savoir historique ( Savall aime les violes, alors il en met..) et à laisser ce qui gène ( en temps qu'espagnol, on préfère les sonorités méditerranéennes ) ?? Le problème par derrière est que le compositeur de musique sacrée écrit une musique par rapport à une langue... Un coeli à la française n'est pas un tcoeli à l'italienne, et finalement on crée des accentuation et des rythmes qui n'existent pas - ou pire vont à contresens de la musique, en particulier de la musique française dont les rythmes de danse et la déclamation sont les deux grandes sources.

 

Michel Mendez a écrit :

 

J' aimerai apporter ici mon expérience personnelle avec cette question (épineuse) du latin prononcé par les bouches françaises : j'ai eu beaucoup de mal il y a quelques 20 ans à supporter les nouveaux enregistrements avec cette prononciation mais depuis on s'y fait je dirai même que c'est meilleur comme effet - surtout chez Marc-Antoine Charpentier.

Je comprends bien que des non-français ( je pense à J Savall) soient choqués... De toutes les langues européennes notre langue est la seule à avoir perdu ( du moins en apparence) son accent tonique fort , ses longues et ses brèves. Toutefois comme le fait remarquer JBC, les grands compositeurs avaient au XVII° une culture classique suffisante pour éviter les erreurs de temps forts sur syllabes faibles (et inversement) ; j'ai relevé en revanche chez Monteverdi un ou deux passages ou cette erreur est flagrante !!! en italien !!

Peut être l'a-t-il fait exprès (?)

Jean-Benoît Chenique a écrit :

Oui.. Ca fait spécial.. Mais allons plus loin.. Le latin " reconstitué " tel qu'on l'a adopté aux Arts Florissants ou au Concert Spirituel, n'est-ce pas simplement du latin de cuisine ???

En fait, les recherches sur la déclamation, sur les sonorités du françois du XVII° - ET QUI NOUS FONT RETROUVER les rimes que nous avions perdus de nos grands écrivains comme Racine, La Fontaine etc... ET LE RYTHME de cette langue - tout ceci ne doit-il pas s'appliquer au latin d'église du XVII° français???

On ne peut chanter les motets de Marc-Antoine Charpentier avec du latin italien d'avant Paul VI ou Jean XXIII - Peut on vraiment chanter Charpentier en latin d'écolier d'avant la guerre ???

Pierre M. a écrit :

Ces problèmes de prononciation que vous évoquez sont en réalité un problème épouvantable. Je vous signale que Jean Saint-Arroman se proposait manifestement (au vu de la liste des projets qu'il souhaitait mener - mais vit-il seulement encore?) de traiter de ces questions.

Le problème est le suivant :

a) nous ne pouvons pas restituer la manière phonétiquement exacte dont les anciens prononçaient le latin (et, bien sûr, à commencer par les Latins eux-mêmes); en clair, cela veut dire que, en l'absence de témoignages enregistrés, nous ne savons pas exactement comment les choses se prononçaient réellement

b) nous pouvons en revanche procéder par recoupement avec d'autres disciplines que la phonétique (par exemple ce que nous connaissons de l'art de rimer, pour déduire qu'au XVII, roi rimait avec fouet et qu'il faut en déduire, sur base de cet art de la rime, que soit roi se prononçait "rwai" soit fouet se prononçait " fwa")

Dans ce dernier cas de figure, il faut remarque deux choses :

a) le niveau de la phonologie, qui nous permet de distinguer des oppositions significatives ("rwai" versus. "rwoi"), mais qui ne nous dise rien en réalité sur l'aspect phonétique des choses (est-ce que "rwai" se prononçait plutôt "rwé" ou "rwè")

b) que l'établissement des prononciations possibles font intervenir des disciplines parfois très éloignées de la seule linguistique (comme les règles de la rime, dans le cas de ce roi et de ce fouet)

En réalité, personne n'est aujourd'hui en mesure de dire "phonétiquement" (en clair ce que nous révélerait un enregistreur) à quoi ressemblait la prononciation des langues du temps passé.

La seule approche qui se tient réellement est d'arriver à définir une prononciation vraisemblable en fonction de ce que nous connaissons des systèmes de références connexes à la langue (comme l'art de la rime dans l'explication ci-dessus)

Bonsoir


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