Enfant, Henry Desmarest nous apparaît déjà destiné à une carrière de musicien d'église; il entre en effet, comme page à la Chapelle Royale, peut-être grâce à un talent précoce, plus probablement pour "alléger les soucis'' de sa famille. Son père mourut en effet lorsqu'il avait sept ans et sa mère se remaria, en 1670, avec le sieur Jacques Nalot, un officier du régiment d'Enghien, plus tard Gendarme dans la garde du Roi.
Desmarest resta ainsi à la Chapelle Royale jusqu'en 1678 et ce fut certainement pour lui une chance inestimable de pouvoir fréquenter un monde extraordinaire auquel son origine sociale ne le destinait pas. Le côtoiement tout d'abord de la musique et des musiciens : Nivers, Du Mont et l'abbé Robert, les maîtres du contrepoint français. Robert lui enseigna l'écriture polychorale; Du Mont, cette manière de chant ''à l'italienne", le sens de la phrase. Desmarest, par sa position de page, participait à la rénovation du chant grégorien ( Du Mont et Nivers), mais aussi à la création des ¦uvres nouvelles, dont les grands motets de Lully .
Nous ne savons malheureusement que peu de choses sur les pages, si ce n'est qu'ils apprenaient à jouer du luth et que, outre la grammaire, ils recevaient des cours d'histoire sainte et de latin . Ceci donna à notre musicien une culture que peu d'artistes contemporains purent recevoir.
Enfin, les Pages de la Chapelle allaient parfois renforcer les choeurs de l'Académie Royale de Musique lors de la création des chefs-d'¦uvre de Lully et, ainsi, nous savons que Desmarest lui-même, participa aux représentations d'Isis en 1677.
A Versailles, on vanta très tôt ses mérites . Les chroniqueurs le nommaient affectueusement ''le petit Marest" et Lully accepta même de lever pour lui au moins par trois fois son fameux privilège d'opéra, permettant ainsi la création d'une Idylle pour la naissance du Duc de Bourgogne (1682), puis coup sur coup en 1686, d'Endymion et de la Diane de Fontainebleau ( mais il est vrai que Lully se débat alors avec une triste histoire de moeurs et que la disgrâce royale lui siffle aux oreilles ) Une carrière prestigieuse semble se dessiner. Desmarest sera, sans nul doute, le grand maître versaillais après Lully. Dès la mort du Florentin, d'ailleurs, l'Académie Royale de Musique lui commanda six opéras qui furent crées en l'espace de cinq ans (et parmi eux , Didon, Circe... )
Mais Desmarest se présente en 1683 - il a 22 ans - au fameux concours de recrutement des quatre sous-maîtres de chapelle qui devaient remplacer Du Mont et Robert nommés vingt ans auparavant. On sait que MA Charpentier fut " malade " et ne put finir les épreuves du concours. Comme Charpentier, Henry Desmarest ne fut pas nommé pour différentes raisons complexes d'organisation des quartiers, et comme Charpentier il reçu en compensation une pension à vie, le Roi reconnaissant la valeur de ces deux musiciens et le côté un peu " injuste " de ce concours. Delalande fut nommé pour un quartier.
Desmarest n'écrit plus à son nom :
Desmarest, certainement déçu, mais surtout sans emploi fixe, se laissa vivre, et causa quelques petits scandales. L'on apprit tout d'abord que c'est lui qui écrivait les motets de Goupillet, un sous-maître de la Chapelle qui avait été nommé au concours de 1683 ; l'abbé Goupillet ne payait plus son nègre, et Desmarest, sans emploi fixe, vendit la mèche... L'affaire qui eut alors un retentissement considérable, tant elle portait atteinte directement au Roi qui avait tenu à choisir par lui-même les musiciens, avait toutefois un aspect assez cocasse et Titon du Tillet, beaucoup plus tard, dans le Parnasse François, rapporte d'ailleurs à ce sujet une plaisante anecdote :
"Certain jour qu'il étoit à la Chapelle du Roi pour entendre l'exécution d'un motet qu'il ( Desmarest ) avoit secrètement donné à l'abbé Goupillet, un seigneur qui vouloit se piquer d'être connaisseur en musique et donner devant le Roi des marques de sa capacité lui dit : "Marche-moi doucement sur le pied aux plus beaux endroits pour y applaudir à propos". Ce jeune musicien, qui avoit composé le motet, comme on vient de le dire, ne manqua pas au premier coup d'archet de la symphonie d'appuyer aussi vivement son pied sur le sien et ne discontinua pas durant tout le motet, ce qui impatienta fort ce seigneur, qui lui dit à la fin d'un ton de colère : -Ha ! parbleu, Monsieur, vous m'en apprenez trop pour la première fois, et je n'en veux plus savoir davantage". "
Non content de ce premier scandale, il se permit d'enlever, lui, simple roturier, une jeune, et belle aristocrate, Marguerite de Saint-Gobert dont il était tout à la fois le professeur de musique et l'amant. Desmarest était alors marié et père d'une petite fille; Marguerite de Saint-Gobert était la fille du président de l'élection de Senlis. De plus, les deux amants furent, semble-t-il, le jouet d'une sombre histoire de vengeance matrimoniale, la mère de la jeune femme, pour humilier son époux, favorisant délibérement la coupable liaison. Le fait divers se poursuivit dans le sordide : un enfant naquit, l'épouse de Desmarest mourut de chagrin, le président fit enfermer femme et fille, puis tenta de faire assassiner le jeune amant, qui finalement enleva sa maîtresse... Il y eut procès : procès pour l'enlèvement, mais aussi procès pour la tentative de meurtre. Toutes les pièces de cette histoire, digne d'un roman, ont été publiées dans l'excellent livre de Michel Antoine ( Henry Desmarest - Paris, Picard, 1982).
Voici Desmarest condamné et pendu sur la place du Châtelet - par contumace, car, prévenu à temps, il avait pris soin de fuir. Il voyagea, d'abord en Belgique où il rencontra nombre de musiciens italiens. On dit qu'il passa peut-être en Angleterre. Puis ce fut l'Espagne, attaché au service de Philippe V ( ce qui tend à prouver que le roi gardait un oeil sur son ancien petit page ) où il découvrit ce contrepoint si particulier des maîtres madrilènes, ce sens du mystique qui imprègne leurs oeuvres, leurs dissonances acerbes (qu'il utilisera plus tard dans ses motets) , puis il arriva enfin en Lorraine, porte du Saint-Empire.
Desmarest - qui jeune musicien avait voulut faire une voyage en Italie - comme le faisaient les peintres et en particulier les grands peintres de la cour comme Le Brun et Mignard - et bien sûr n'avait pu partir, Lully estimant qu'il s'y abîmerai le goût - est ainsi le seul musicien français excepté MA Charpentier qui courût un peu l'Europe.
A partir de 1707, Desmarest est installé à la Cour de Lorraine. Dirigeant tant la Musique de la Chapelle que celle de la Chambre, Il devient un personnage de tout premier plan. Il trouvait là enfin la situation qu'il aurait dû avoir à Versailles. La Lorraine était, sous le règne de Léopold (1698-1729), indépendante et liée au Saint-Empire Les lois françaises ne pouvaient plus frapper Desmarest qui n'était donc plus menacé. Notons que cette Lorraine n'est pas la lorraine que nous connaissons aujourd'hui : Metz est une ville française depuis longtemps ; Desmarest ne peut aller à Toul, qui est une place française à une vingtaine de kilomètre de Nancy ...
Nancy et Lunéville étaient aussi des lieux d'intense activité artistique ; les divers courants européens s'y croisaient, dans une cour évidemment plus cosmopolite que celle de Versailles . On y rencontrait des musiciens du Nord, des interprètes italiens, auxquels Desmarest ajouta quelques-uns de ses fidèles amis français, anciens pages comme lui, mais Il y avait aussi des artiste germaniques. Léopold avait été en effet élevé a Vienne et avait épouse, en 1698, Mademoiselle, nièce de Louis XIV, Elisabeth-Charlotte.
Plusieurs de ses oeuvres furent d'ailleurs représentées dans le Saint-EmpIre, notamment à la cour de Bade-Dourlach qui entretenait des relations étroites avec celles de Lorraine . Venus et Adonis en 1713, 1714 et 1716 , Iphigénie en Tauride en 1716 et 1731 , mais Desmarest fut joué aussi à Bruxelles en 1726 et même à Hambourg ( Vénus et Adonis en 1725 )
Pourtant, malgré ce poste, malgré ces représentations, il n'aura de cesse de réclamer, depuis la Lorraine, le pardon de Louis XIV. En dépit des interventions de personnalités, de musiciens ( notamment Matho, qui avait été page avec Desmarest), le Roi refusa toujours, bien qu'il en eut " la plus haute estime " le musicien exilé. Ce n'est qu'en 1720 que le Régent ( ancien élève en composition de MA Charpentier ) accorda le pardon - et les autorités ecclésiastiques confirment la validité du mariage de Desmarest et de Marie-Marguerite.
C'était trop tard. Le monde merveilleux de l'enfance auprès du Roi à Versailles, à Saint-Germain, à Fontainebleau s'était évanoui dans la vieillesse. La merveilleuse Marie-Marguerite, cette petite aristocrate, qui avait bravé avec lui tous les interdits de la société du XVII° siècle, qui l'avait suivi dans toute l'Europe, s'éteint le 17 août 1727 à Nancy. Il a 66 ans. La Cour de Lorraine a perdu sa splendeur. Le successeur de Léopold, François III ne vit pas dans son duché, qu'il finira par abandonner en épousant l'impératrice Marie-Thérèse ( future mère de Marie-Antoinette ). Desmarest n'entra pas à 76 ans au service de Stanislas, nouveau Duc de Lorraine, roi de Pologne déchu. Ses deux garçons sont partis vivre leur vie. Sa première fille vient vivre auprès de lui, à Lunéville. Il y meurt dans la paix le 7 septembre 1741.
Voir Discographie complère de Henry Desmarest