Paolo Lorenzani

par Henry Prunières

 


Extrait du fameux livre de Henry Prunières :

 

Une petite note pour nous éclairer sur Lorenzani :

 

[...] Pour cette cause ou pour une autre moins honteuse, Baptiste demeura dans son lit une partie de l'été et ne put se remettre au travail qu'à l'automne. Tandis qu'il était fort occupé à prendre des remèdes, le duc de Vivonne présenta au roi un musicien italien nommé Paolo Lorenzani qu'il avait ramené de Sicile, lorsqu'il s'était vu dans la nécessité peu glorieuse d'abandonner Messine qui s'était mise sous la protection de la France. Paolo Lorenzani était disciple du fameux Orazio Benevoli et avait étudié sous sa discipline à Rome, sa ville natale. Il était maître chapelle du Collège Romain, quand une députation du Sénat de Messine était venue lui offrir la place de maître de chapelle de la cathédrale de cette ville dont la maîtrise était réputée dans toute l'Italie. Le duc de Vivonne, qui était grand amateur de musique, l'avait pris en affection et l'avait décidé à venir tenter la fortune en France, l'assurant qu' avec sa protection, il ne tarderait pas à faire pâlir l'astre de Lully.

On n'avait plus entendu de musique italienne à la cour depuis plus de dix ans que Lully avait fait renvoyer les derniers chanteurs de Mazarin, au grand désespoir de quelques amateurs qui disaient que le roi les eût bien dû garder du moins comme on fait des lions, des tigres et des aigles dans les Tuileries pour les faire voir à ceux qui ne peuvent pas aller dans le pays où naissent ces animaux.

Profitant de l'absence de Lully, Vivonne s'empressa de présenter son protégé au roi qui voulut entendre un de ses motets à la Chapelle Il fut chanté avec de grands applaudissements. Sa Majesté le fit recommencer trois fois, le redemanda les jours suivants, gratifia l'auteur d'une somme importante et l'engagea à rester en France pour y travailler à tout ce qu'il jugerait à propos. Il n'en fallait pas tant pour mettre Lorenzani à la mode. Un menuet qu'il composa eut un succès incroyable. On le dansa tout l'hiver. Plusieurs airs de lui eurent aussi beaucoup de vogue. [...]

 

[...] Cependant Lorenzani ne laissait pas de faire son chemin à la cour. Le roi aimait ses motets et, pour le décider à demeurer en France, lui fournit une partie de la somme nécessaire pour acheter à Boësset la charge de maître de musique de la reine. Lully s'inquiéta de voir installé dans une charge importante cet habile musicien qui, suivant son propre exemple, ne cherchait pas à réformer le goût des Français, mais qui faisait dans ses ouvrages un mélange des deux styles, en sorte qu'ils tiraient plus sur la manière française que sur l'italienne. Autour de lui, se groupaient tous les ennemis du Florentin et ses envieux. Charpentier et Oudot ne juraient que par lui. Lalande même, que Lully avait protégé parce qu'il lui avait promis de ne jamais composer que de la musique d'église, ménageait le nouveau venu qui jouissait de puissantes protections.

 

Vivonne n'avait pas eu de peine à lui procurer l'appui de sa propre s¦ur, Mme de Thianges qui ne pardonnait pas à Lully sa conduite envers La Fontaine. Son gendre, le duc de Nevers, n'était pas moins passionné que son oncle, le feu Cardinal, pour la musique italienne. Tous trois se liguèrent en faveur du nouveau venu. On profita de ce que le roi vantait les motets de Lorenzani pour regretter en sa présence qu'il n'y eût pas des voix italiennes pour les chanter. Il finit par accorder que Lorenzani irait en Italie pour y chercher les meilleurs musiciens qu'il pourrait trouver.

 

Lorenzani demeura six mois au delà les monts, partout très honoré et fêté, régalé de plusieurs bagues dont une, ornée d'un diamant magnifique, lui avait été donnée par Madame Royale à son passage à Turin. Il ramena avec lui cinq castrats : Favalli, Nardi, Carli, Ramponi et Santoni qui furent nommés chantres de la Chapelle en même temps qu'ordinaires de la Chambre. Ainsi toutes les précautions prises par Lully pour écarter la musique italienne des oreilles du roi, furent rendues vaines. [...]

[...] Durant l'été, les ducs de Nevers, et de Vivonne régalèrent le roi, pendant son séjour à Fontainebleau, de la représentation d'une pastorale en musique italienne dont Lorenzani avait composé la partition. Dans les entr'actes de cet opéra, qui fut trouvé fort beau, on entendit des comédiens italiens et français qui disputaient entre eux du mérite des opéras de France et d'Italie. Les louanges même que donnèrent à l'opéra français ses défenseurs, furent mêlées d'un peu de satire. On espérait par ce moyen dégoûter le roi des opéras de Lully et le décider à en faire composer par Lorenzani pour son divertissement; mais il n'eut garde de causer un tel chagrin à Baptiste et se contenta de déclarer qu'il n'avait rien vu de si propre et de si noble que ce spectacle. Il faut bien dire que si la musique de Lorenzani était d'une grande beauté, le livret composé par le due de Nevers était fort ennuyeux et ne pouvait satisfaire un monarque d'un goût aussi éclairé que Louis XIV. Il y avait loin de cette pastorale aux tragédies de Quinault. Au reste, le roi commençait à revenir de l'engouement qu'il avait éprouvé pour Lorenzani, soit que ce fût de son propre mouvement, soit qu'il ait été influencé par quelque moquerie de Lully. Il semblait bien décidé à ne pas permettre au musicien romain d'augmenter sa situation à la cour. [...]

[...] La mort de la reine privait Lorenzani de son seul emploi à la cour. Quelques semaines auparavant, les intrigues de Lully l'avaient empêché d'être nommé maître de la chapelle royale de Versailles. Le roi avait décidé en effet de mettre à la tête de sa chapelle quatre musiciens servant par quartier et de donner ces places au seul mérite en instituant un concours. Tout le monde pensait que Lorenzani serait le premier nommé tant sa réputation était bien établie. « On sait que Lorenzani fait de beaux motets, » écrit La Bruyère dans ses Caractèree. A la surprise générale, on l'écarta. On ne s'étonna pas de voir parmi les nouveaux maîtres de chapelle Lalande dont chacun connaissait le mérite, ni même Colasse, le secrétaire de Lully, mais on se demanda comment Lorenzani avait pu être vaincu par des musiciens tels que Minoret et Goupillet dont personne n'avait entendu parler et qui demeurèrent aussi obscurs après leur élévation que devant. La jalousie de Lully était redoutable. [...]

 

 

 


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