Les exposés élémentaires de théologie catholique n'abondent pas de nos jours, nous avons pensé rendre service au lecteur en le reproduisant in extenso. Il a été publié chez Dervy Livre ( Introduction à l'ésotérisme chrétien ). Il serait en effet illusoire de vouloir un peu comprendre la mentalité d'une élite cultivée du XVII° siècle sans même avoir une notion de base de la base du christianisme. Ce texte de 1942 a le mérite - au contraire d'écrits du XVII° siècle - d'être bref, synthétique, et dans une langue facilement accessible. Ceci dit, je vous déconseille vivement de lire ceci sur votre navigateur : imprimez-le et lisez ce texte tranquillement. Croyant ou non-croyant, vous aurez fait une prodigieuse avancée dans la compréhension de tout notre passé historique.
§ 1.Le mystère de Dieu : la Trinité, sa Gloire essentielle, sa Vie intime
Dans un acte éternel, le Père engendre le Verbe ; le Verbe est la Parole que le Père prononce en se pensant lui-même « dans un éternel silence » ; il est la Pensée éternelle du Père dans laquelle le Père se voit, se contemple, avec ses Attributs divins, ses Perfections infinies. Le Père est la Suprême Intelligence qui connaît dans son Verbe le Suprême Intelligible ; c'est donc par une procession d'intelligence que le Père engendre le Verbe. Le Verbe est, si l'on veut, un Miroir où le Père contemple sa propre image ou plutôt, il est plus qu'un miroir, il est cette Image même il est « le rayonnement de sa gloire, l'empreinte de sa substance » (Hebr. 1, 3).
Le Verbe est la parfaite Image du Père, pure, sainte et sans tache, dans laquelle le Père se reconnaît et se complaît : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j'ai mis toutes mes complaisances » (Mat, 111, 17). Rien ne compte par conséquent aux yeux du Père que le Fils ; en dehors de lui, il n'y a rien qui puisse lui être agréable. Sans ce Fils qui lui est égal en tout, qui lui est « consubstantiel », Dieu comme lui, le Père n'est rien. Il n'existe comme Père, et comme Dieu, que parce qu'il engendre ce Fils, à qui il donne tout ce qu'il a et tout ce qu'il est, c'est-à-dire la Nature Divine elle-même, l'Essence* Divine, la Déité. L'Essence ou la Nature* Divine consiste donc dans ce don total que le Père fait d'elle au Fils. C'est dans le don total qu'il fait de lui-même que le Père existe en tant que Personne divine, et c'est ce qui la distingue de la Personne du Fils.
Ce qui constitue une personne, c'est la tendance vers une autre, un ad aliud, un « altruisme » parfait et total ; c'est en se perdant totalement dans l'autre que la personne se trouve et se constitue : « Celui qui perdra sa vie la trouvera » (Mat. XVI, 25). Ceci suppose dans la personne un esprit de pauvreté absolu, parfait, total, un renoncement, un détachement, un dépouillement, un anéantissement de son être dans l'autre qui lui fait trouver son être propre. Ce qui constitue essentiellement une Personne divine, c'est de se donner entièrement à une autre Personne divine. Le Père est donc le Grand Pauvre par excellence, et c'est ce qui fait son infinie richesse.
Réciproquement, le Verbe ou le Fils se connaît dans le Père comme engendré du Père. A son tour, il n'existe, comme Fils et comme Dieu, que parce qu'il est engendré par le Père. Le Père ne possède l'Essence Divine que parce qu'il la donne au Fils ; le Fils ne possède l'Essence Divine que parce qu'il la reçoit du Père. C'est cela qui distingue les deux Personnes. C'est la même Essence qui est donnée par l'une et reçue par l'autre. Mais, à son tour, le Fils ne peut se constituer en tant que Personne que s'il communique à l'Autre tout ce qu'il a reçu d'elle ; il ne peut recevoir l'Essence Divine que s'il la donne à son tour ; ainsi le Père reçoit ce qu'il a donné et se « retrouve ».
En définitive, il se produit un échange mutuel de la Divine Essence entre le Père et le Fils ; ce Don mutuel, total, parfait constitue l'Amour réciproque du Père et du Fils. Il suppose de la part de l'un et de l'autre une volonté libre de se communiquer réciproquement ce don, un anéantissement, un dépouillement, un renoncement, un esprit de pauvreté communs au Père et au Fils, qui fait de chacun d'eux le Grand Pauvre par excellence. Aussi, cet amour mutuel qui procède d'une volonté commune de dépouillement et d'anéantissement réciproques, ne saurait-il se replier sur soi dans une sorte d'égoïsme à deux. C'est pourquoi cette volonté commune de dépouillement tend à son tour à s'anéantir en s'exprimant dans une troisième Personne divine, l'Esprit-Saint qui apparaît ainsi comme un fruit de l'Amour commun du Père et du Fils. On dit, par conséquent, que l'Esprit-Saint procède de la volonté commune d'Amour mutuel des deux autres Personnes. On dit aussi que le Père et le Fils, conjointement, spirent l'Esprit-Saint et que l'Esprit est spiré par le Père et le Fils. Ainsi, l'Amour mutuel du Père et du Fils n'existe qu'en s'anéantissant dans une troisième Personne, dans le don total que le Père et le Fils font de leur amour, ou de la Nature Divine, à cette troisième Personne, qui devient ainsi le lien substantiel qui unit le Père et le Fils dans l'unité d'un même Amour, une sorte de témoin, de fruit de leur amour. C'est aussi pour cela que l'Essence Divine, objet de l'échange mutuel des trois Personnes, "'consiste dans l'Amour : Dieu est amour (I Jean IV, 16). A son tour l'Esprit-Saint n'existe, en tant que Personne, que s'il rend au Père et au Fils conjointement ce commun Amour dont il procède.
Il y a donc un double courant d'amour : l'amour réciproque qui part du Père et du Fils et aboutit à l'Esprit, et, inversement, remonte de l'Esprit pour aboutir au Père et au Fils ; c'est ce qu'on appelle la Circumincession* des trois Personnes. C'est en cela que consiste la Vie intime de Dieu, et sa Gloire essentielle. Elle se suffit infiniment à elle-même ; Dieu vit et règne éternellement dans cette Gloire parfaite, dans un éternel silence, un bonheur infini, une paix souveraine.
§ 2.Le mystère de la Divine Pauvreté et de la Divine Charité : l'anéantissement du Verbe et l'effusion de l'Esprit, le Sacerdoce éternel du Verbe
Si l'on envisage la vie divine par rapport au Père, elle consiste dans une double activité, une double opération : la génération du Verbe, qui est une procession d'intelligence, l'effusion ou spiration de l'Esprit, qui est une procession d'amour ou de volonté. La première opération constitue le mystère de la Divine Pauvreté, et la seconde le mystère de la Divine Charité ; l'une ne va pas sans l'autre. La Divine Pauvreté suppose l'Amour et la Divine Charité suppose l'Anéantissement : c'est dans l'acte de la suprême Pauvreté, qui engendre le Verbe, que le Père trouve l'Infinie Richesse de la Divine Charité, qui est la spiration ou l'effusion de l'Esprit d'Amour.
Si nous envisageons maintenant la vie divine du côté du Verbe, elle consiste également dans la réciprocité d'un altruisme parfait, total, fait d'Infinie Pauvreté et d'Infinie Charité. Insistons davantage sur ce point de vue, puisque c'est par rapport au Verbe que se situe l'Incarnation dont nous parlerons tout à l'heure.
Eternellement, le Verbe s'anéantit, se dépouille dans un acte de suprême et totale Pauvreté, et s'offre en Victime Sainte, Hostie sans tache, dans un renoncement, un détachement, une « dépossession » intégrale de son être, à ce Père qui lui communique en retour le même Don. Cet acte de Suprême Pauvreté et d'Infinie Charité devient ainsi l'Infinie Richesse dans le dépouillement, l'Infinie Possession dans la dépossession de soi, la Richesse d'une Personne Divine qui trouve son être en s'anéantissant dans l'Autre. C'est en cela que consiste ce qu'on peut appeler le Sacerdoce éternel du Verbe, dont le Sacrifice du Calvaire sera « l'Incarnation dans le temps » : au sein de la Trinité, le Verbe est Prêtre et Victime éternels : « Tu es mon Fils, je t'ai engendré aujourd'hui... Tu es prêtre pour toujours selon l'ordre de Melchisédech » (Hebr. V, 5-6).
L'Esprit, qui est la Charité ou l'Amour du Verbe pour le Père (comme aussi du Père pour le Verbe), se situe à la fois à l'origine et au terme de cette éternelle Immolation : pas de véritable Amour sans cet esprit de Pauvreté et de Dépossession de soi qui constitue le Sacerdoce Eternel du Verbe, et inversement, la raison de cette dépossession réside dans l'Infinie Charité qui porte le Verbe à se dépouiller entièrement de son Être pour ce Père qui, lui aussi, engendre éternellement ce Verbe dans une même effusion d'Amour, qui n'est autre que l'Esprit.
Nous sommes ici au sommet de la Révélation. On ne comprend rien, non seulement à la Vie Divine, mais à l'Incarnation, à la Rédemption, au Péché, à la Création, à la Grâce, au Corps Mystique, à l'Eucharistie, et surtout à l'esprit de pauvreté et de charité qui constitue, si l'on veut, la base et le sommet de l'Evangile, si l'on n'a auparavant pénétré, autant qu'on le peut, le Mystère de la Divine Pauvreté et de la Divine Charité, de l'anéantissement du Verbe et de l'effusion de l'Esprit dans le Sacerdoce Eternel du Verbe.
§ 3. La suprême réalisation de l'anéantissement du Verbe et de l'effusion de l'Esprit dans le mystère de l'Incarnation rédemptrice suppose la création et la chute
Que la Gloire essentielle de Dieu consiste dans la vie intime des trois Personnes, dans un esprit de mutuelle et infinie Pauvreté et un élan infini d'Amour, où chaque Personne se trouve en se perdant dans les deux autres, et que cette Gloire essentielle suffise infiniment et procure à Dieu un Bonheur Infini auquel on ne puisse rien ajouter de l'extérieur, nul ne le conteste.
Cependant, tout échange d'amour, tout acte d'amour suppose de la part de la personne une Souveraine Indépendance, une Parfaite Liberté. Si, en un certain sens, on peut dire que le Père engendre nécessairement le Verbe, sous peine de ne pas être Père, que le Père et le Fils spirent nécessairement l'Esprit sous peine de n'être ni Père, ni Fils, en un mot, si l'Essence ou la Nature divine n'est ce qu'elle est qu'à la condition de s'épanouir en trois Personnes distinctes, liées entre elles par des relations mutuelles d'amour, il n'en est pas moins vrai que cet échange d'amour procède de la part de chaque Personne d'une Souveraine et Infinie Liberté. Comment concevoir l'amour sans la liberté du don ?
Envisageant maintenant la question du côté du Verbe, on peut dire que la Gloire essentielle du Père consiste dans le don total, souverainement libre, et pourtant nécessaire, que lui fait le Verbe dans son Sacerdoce Eternel. Il y a, si l'on veut, un parfait accord entre la volonté du Père, qui désire l'anéantissement de son Verbe, en quoi consiste sa Gloire, et la libre acceptation du Verbe, qui, lui aussi, tire toute sa Gloire de celle du Père glorifié par cet anéantissement. Le Verbe, en parfait accord avec le Père, n'ayant en somme qu'une volonté commune avec lui, qui est la spiration d'amour de l'Esprit, est donc infiniment libre de prouver au Père son amour et de lui procurer ainsi sa Gloire essentielle, par un acte qui, lui, n'est pas essentiel à la Gloire divine. Répétons-le : ce qui est essentiel à la Gloire du Père, c'est l'Amour du Fils ; ce qui n'est pas essentiel à la Gloire du Père, c'est la manière dont le Fils « s'arrangera » pour rendre Gloire au Père. Cette distinction est d'une importance capitale pour la suite. En d'autres termes, si le Verbe n'est pas « libre » de refuser au Père son amour, sans quoi la Trinité et Dieu n'existeraient pas, il est libre de choisir la manière dont il manifestera au Père son amour.
Pour manifester au Père son amour et lui procurer ainsi la Gloire essentielle de la Divinité, le Verbe, Prêtre et Victime éternels, a choisi l'Incarnation rédemptrice. Cette « manière » de rendre Gloire et Amour au Père étant souverainement libre, elle n'est pas essentielle à la Gloire divine, laquelle, encore une fois, consiste dans l'Amour du Verbe, mais pas dans la façon dont il le manifeste. Il s'ensuit que l'Incarnation - et la Création qu'elle suppose - ne sont absolument pas nécessaires à la Gloire essentielle de la Trinité ou du Père. Elles sont dues à la souveraine liberté de l'Amour.
Examinons alors, autant que le permet notre intelligence humaine éclairée par la Révélation, quelles pouvaient bien être les conditions permettant au Verbe de réaliser le maximum d'anéantissement, le maximum de Pauvreté et de Charité susceptible de procurer le maximum de Gloire au Père ? Quel fut, si l'on veut, dans les profondeurs de la Trinité, le « rêve » d'anéantissement du Verbe et d'effusion de l'Esprit que se proposèrent de réaliser d'un commun accord le Père, le Fils et le Saint-Esprit ?
Ce rêve divin, qui est un rêve d'Amour et de Pauvreté, confond l'imagination de l'homme et heurte les préjugés de sa raison ; il faut la foi, l'espérance et la charité pour pénétrer les profondeurs du mystère, en dissiper quelque peu les ombres en attendant la clarté de la vision de Gloire qui en révélera l'immensité.
Un passage de saint Paul, admirable à la fois par la richesse de son contenu et par la concision d'une phrase capable d'exprimer en si peu de mots les réalités infinies qu'elle contient, nous indique la réalisation de ce rêve : « Ayez en vous les mêmes sentiments dont était animé le Christ-Jésus : bien qu'il fût dans la condition de Dieu, il n'a pas retenu avidement son égalité avec Dieu ; mais il s'est anéanti lui-même, en prenant la condition d'esclave, en se rendant semblable aux hommes, et reconnu pour homme par tout ce qui est paru de lui ; il s'est abaissé lui-même, se faisant obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la Croix. C'est pourquoi Dieu l'a souverainement élevé, et lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse dans les cieux, sur la terre et dans les enfers, et que toute langue confesse, à la gloire de Dieu le Père que Jésus-Christ est Seigneur » (Philip. 11, 5-11).
Peut-on exprimer plus splendidement et plus brièvement les conditions de l'anéantissement du Verbe, le mystère de la Divine Pauvreté, source d'où le Père et le Fils tirent toute leur Gloire ?
Analysons ce passage. Pour réaliser le maximum d'anéantissement, le Verbe a voulu - suprême pauvreté renoncer à sa condition de Dieu, en prenant la condition d'esclave. Analysons ce mot : esclave ; l'esclave est traité, dans la maison du père de famille, comme un étranger ; son maître dispose de lui, de sa vie, de sa personne comme il l'entend ; il ne s'appartient pas, il ne possède rien en propre, pas même la liberté de son activité ; il obéit à la volonté de son maître et c'est tout. Mais pour que le Verbe pût accepter semblable condition, il fallait qu'il existât d'autres êtres logés, si l'on peut dire, à la même enseigne. En d'autres termes, il fallait que Dieu créât d'autres êtres, assujettis au maximum d'esclavage, c'est-à-dire au péché, au mal.
Quel peut être pour une créature le maximum d'esclavage ? C'est de réaliser en elle ce qui fait le contraire de la Souveraine Liberté qui est en Dieu : or, la Souveraine Liberté de Dieu consiste dans cette « libération », ce détachement, cette désappropriation, cette dépossession de soi, cet anéantissement, cette pauvreté, que réalise chaque Personne Divine. Il n'y aura donc pas pire esclavage que le repliement sur soi, l'égoïsme, l'amour propre, la recherche de soi, l'esprit de possession, la volonté propre ; c'est en cela que consiste le mal, le péché sous quelque forme que ce soit.
Pour que des êtres pussent atteindre cet esclavage, il fallait que Dieu les créât libres, capables de se replier sur soi au lieu de se donner à « l'autre », capables de se perdre dans un mortel égoïsme au lieu de se trouver dans un « altruisme » salutaire et libérateur. D'où Dieu décida de créer l'homme à son image et à sa ressemblance, c'est-à-dire d'en faire une personne libre de se constituer dans un don de soi émanant d'un suprême esprit de charité, dans une totale pauvreté. Mais le « risque » que court la personne est de pouvoir refuser ce don de soi et ainsi de se perdre ; le péché est donc un refus d'amour qui rend l'être créé esclave de soi, de ses passions, du péché, du mal. L'enfer n'est que la consécration définitive d'un tel état.
C'est cette condition d'esclave, avec toutes ses misères, que le Verbe a décidé de prendre ; il a revêtu la nature humaine, le « corps du péché », il s'est chargé du « péché du monde », et, quoique innocent, il a voulu être regardé par son Père comme pécheur, comme un ver de terre vil et méprisable. Peut-on rêver un plus grand anéantissement, un plus grand esprit de pauvreté ? C'est pour cela que nous n'hésitons pas à dire que le Suprême Anéantissement du Verbe suppose la création et la chute : le Verbe ne pouvait pas s'anéantir davantage qu'en revêtant la nature humaine, c'est-à-dire « le corps du péché ».

Ayant ainsi revêtu le corps du péché, il fallait que le Verbe en acceptât les conséquences, c'est-à-dire la souffrance et la mort. Aussi s'est-t-il rendu obéissant jusqu'à la mort, et jusqu'à la mort de la Croix. Cette obéissance à la Volonté du Père, dans la Suprême Pauvreté et le dénuement du Calvaire, devenait ainsi l'acte suprême d'amour de la Divine Charité ; aussi la Gloire de la Trinité, faite de la Divine Pauvreté et de la Divine Charité, est-elle la conséquence du Sacrifice du Christ : « C'est pourquoi Dieu l'a exalté... » Prêtre éternel selon l'ordre de Melchisédech, le Verbe de Dieu, par son Sacrifice dans le temps, accomplit un des modes de son Sacerdoce Eternel. Nous ignorons s'il en existe d'autres. Ainsi, le Sacrifice de la Croix (et l'Eucharistie qui le prolonge à travers les âges) n'est que « l'incarnation dans le temps » de l'Immolation éternelle du Verbe.
§ 4. La glorification du Christ : en triomphant de la mort par sa Résurrection, le Christ triomphe du péché et entraîne dans sa Gloire le corps du péché
Par son obéissance, faite de Pauvreté et d'Amour, le Christ est entré dans la Gloire. Le péché avait eu pour conséquence la mort : mort et péché ne font qu'un. En acceptant la mort, le Christ « attaque » le péché sur son , propre terrain, comme un combattant qui atteindrait un ennemi en s'attaquant à son bien et le ruinerait. En triomphant de la mort par sa Résurrection, le Christ triomphe du péché, et la nature humaine, revêtue par lui et qui était le « corps du péché », triomphe avec lui : elle est affranchie de la servitude du péché. Le corps du péché devient le Corps Glorieux : la nature humaine est divinisée. Le Verbe s'est anéanti en prenant la condition d'esclave : l'humanité est affranchie de cette condition d'esclavage par la glorification du Fils de l'Homme et par l'effusion de l'Esprit qui résulte de l'Immolation du Verbe. Le Verbe fait chair délivre la chair du mal.
§ 5. Le mystère du Corps du Christ et sa triple forme : le Corpus Natum, le Corps Mystique, le Corps Eucharistique. Le Christ Total
Le Verbe s'est donc anéanti en épousant la nature humaine. En revêtant le « corps du péché », il a, par son Immolation, détruit le péché dans la chair et mérité la glorification de son Corps. Il faut maintenant étudier ce Corps.
Observons d'abord que l'humanité du Sauveur n'est que le « corps du péché », car lui, le Saint, le Juste, l'Innocent, il n'a pas connu le péché. Son « Moi », sa Personne est celle du Verbe, et le péché ne peut lui être attribué ; il a cependant voulu se charger du « péché du monde » et être regardé « comme pécheur ».
Le Christ est en effet exempt de tout péché, même du péché originel ; de plus sa conception est virginale : il est né de la Vierge. Sa nature humaine, puisée dans le sein de Marie, est pure de toute tache en raison de la sainteté de Marie, elle-même immaculée dès sa conception, remplie de grâces et exempte de toute faute.
L'humanité du Christ est donc sainte en raison de son union avec le Verbe de Dieu. L'être constitué par cette union est à la fois Dieu et Homme. Il est pleinement Homme, possédant un corps humain, une âme humaine, une intelligence et une volonté humaines, mais la personnalité de cet être n'est pas humaine : c'est la Personne du Verbe. Lorsque le Christ dit : « Moi », c'est le Verbe qui parle. Lorsque le Christ pense, agit, veut, aime, souffre et meurt, c'est le Verbe de Dieu qui pense, agit, veut, aime etc. Il y a parfaite conformité entre la volonté humaine du Christ et sa volonté divine.
Cette Union parfaite du Verbe de Dieu avec la nature humaine (appelée union hypostatique*) réalise l'homme parfait : le Fils de l'Homme et le Fils de Dieu. La nature humaine du Christ, dépouillée de personnalité humaine, est dotée d'une Personnalité Divine, qui en fait l'Humanité Sainte, enrichie de la surabondance de toutes les grâces : c'est la Grâce d'Union.
Cette Humanité Sainte est alors « agréable au Père »
« Celui-ci est mon Fils Bien-Aimé, en qui j'ai mis mes complaisances. » A travers elle, le Père voit le Verbe, sa propre Image, sa Gloire. En elle, le Père engendre éternellement son Verbe ; en elle, le Père et le Fils spirent l'Esprit. Cette Humanité est donc entrée, par la Grâce d'Union, dans la « Circumincession » des Trois Personnes, dans le double courant d'amour, qui unit les Trois dans un parfait esprit de Pauvreté et de Charité. Ainsi, l'Humanité est glorifiée et elle participe à la Vie Divine. La Grâce d'Union a réalisé la « participation à la Vie Divine » de la Sainte Humanité du Christ. Lorsque le Christ s'immole, l'Humanité participe au Sacerdoce éternel du Verbe ; lorsqu'il est glorifié, elle est glorifiée avec lui.
Cette Humanité Sainte née de la Vierge, qui a « habité parmi nous », qui a subi la Passion, la Mort, la Résurrection, l'Ascension, et qui est maintenant l'Humanité Glorieuse, nous l'appelons le « Corps né de la Vierge », le Corpus Natum.
Mais, en épousant une nature humaine privée de personnalité propre, le Verbe n'épousait pas l'humanité de Pierre ou de Jacques. Il épousait l'humanité tout entière, il épousait la nature humaine ; c'est dire que tout être possédant la nature humaine acquérait ainsi la possibilité de s'unir à son tour au Verbe, de participer à la Grâce d'Union qui existe dans le Christ, et d'entrer ainsi dans la vie trinitaire.
Il s'ensuit que le Corps du Christ n'est pas limité au Corpus Natum, mais qu'il doit s'augmenter de l'humanité tout entière et s'adjoindre les autres hommes comme de nouveaux membres. D'où l'idée d'un Corps Mystique dont le Christ est la Tête et dont nous sommes les membres. Saint Jean parle de la Vigne et des sarments, saint Paul de la Tête et des membres, d'un Temple Saint dans le Seigneur. C'est la même Grâce d'Union qui part de la Tête et qui circule dans les membres ; c'est la même Vie, c'est la Vie Divine. Ainsi, « par lui et en lui », nous participons à la Vie Divine et nous entrons dans le cycle trinitaire. Le Père, à travers lui, nous voit, et à travers nous, voit son Verbe, sa propre Image, sa Gloire. De cette manière, « prédestinés à être conformes à l'image de son Fils » (Rom. VIII, 29), nous « servons à la louange de sa gloire » (Eph. 1, 12). En nous, le Père engendre le Verbe au midi de l'éternité, le Père et le Verbe spirent l'Esprit.

Mais pour que le Père puisse engendrer en nous le Verbe, et spirer avec lui l'Esprit, il faut que le Verbe s'anéantisse en nous ; aussi l'Incarnation Rédemptrice doit-elle se continuer et s'achever dans les membres du Corps Mystique du Christ. Marie, Mère du Christ, Médiatrice de toutes grâces, devra enfanter en nous le Christ (beau sujet de méditation pour le jour de Noël) par l'opération du Saint-Esprit qui, au baptême, nous fait « enfants (adoptifs) de Dieu », comme il façonna dans le sein de la Vierge « le Fils de Dieu (par nature) fait homme ». Le Christ continuera ainsi sa Passion et sa Mort dans les membres de son Corps Mystique, qui pourront alors participer à sa Résurrection et à sa Vie glorieuse. Par le baptême, nous « sommes ensevelis en sa mort, afin que, comme le Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous aussi nous marchions dans une vie nouvelle » (Rom. VI, 4). Le Corps Mystique participe ainsi au Sacerdoce éternel du Verbe et s'immole avec lui en esprit de Divine Pauvreté et de Divine Charité.
Il existe enfin une troisième forme du Corps du Christ c'est le Corps Eucharistique. Celui-ci est le symbole réel et efficace, autrement dit sacramentel du Corps du Christ. On peut dire que l'Eucharistie est le prolongement de l'Incarnation : « Je suis le Pain Vivant qui est descendu du ciel » (Jean VI, 51) ; le Verbe s'incarne dans le Pain de l'Autel comme dans une chair vivante. Peut-on pousser plus loin l'anéantissement et l'esprit de pauvreté ? En outre, l'Eucharistie constitue le prolongement de la Rédemption : c'est sous les apparences de la mort que le Verbe réside sous les espèces séparées du Pain qui est son Corps et du Vin qui est son Sang. Il est donc sur l'autel à l'état de Victime comme à la Cène et au Calvaire. Il n'y a d'ailleurs qu'un Sacrifice Unique, celui du Calvaire, préfiguré par la Cène et continué par la Messe ; il n'y a qu'un Prêtre, le Christ, et qu'une Victime le Christ. Mais le Christ ne se borne pas à la personne de Jésus : le Corps Mystique tout entier, associé à la Tête, participe à ce Sacrifice, offre avec lui la Victime sainte, pure et sans tache, agréable au Père, et cette Victime sainte, une fois agréée par le Père est rendue aux fidèles pour qu'ils y communient et reçoivent le fruit du Sacrifice, qui est la sanctification des âmes par la Divine Charité. L'Eucharistie a donc une double signification et une double efficacité :
a) Elle est un « mémorial », car non seulement elle rappelle le Sacrifice du Calvaire, mais elle le continue dans les membres du Corps Mystique qui participent ainsi à l'anéantissement du Verbe, à son Sacerdoce éternel, en esprit de Parfaite et Divine Pauvreté. Elle est aussi une « espérance », car la mort du Seigneur est le gage de sa Résurrection et de sa Glorification, de son retour glorieux à la fin des temps, où les membres du Corps Mystique, non encore glorifiés, recevront la plénitude de l'adoption, la Rédemption de notre Corps » (Rom. VIII, 23) : ³ Car toutes les fois que vous mangez ce Pain et que vous buvez ce Calice, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu'à ce qu'il vienne » (1 Cor. XI, 26).
b) Elle est une « communion » réalisant dans la Paix et la Charité l'union des membres du Corps Mystique à la Tête et entre eux. Cette dernière considération nous amène à parler de l'unité du Corps du Christ. L'Eucharistie symbolise et réalise magnifiquement cette unité : unité du Sacrifice, du Souverain Prêtre, de la Victime Sainte, unissant dans un même esprit de Divine Pauvreté les membres du Christ Mystique immolé sur l'autel ; unité du Corps Mystique, formant ce qu'on appelle le Christ total : « Un seul Pain, un seul Corps, un seul Seigneur », dit saint Augustin. C'est la Divine Charité, c'est-à-dire l'Amour, l'Esprit-Saint, la Grâce, qui réalise cette parfaite Unité, cet Être Unique qui est le Christ Total. Ainsi le même Esprit, qui réalise en Dieu la parfaite Unité des Trois Personnes dans un même lien d'Amour, réalise la même Unité entre Dieu et l'humanité, par la constitution de cet Être Unique qui s'appelle le Christ Total. Le Verbe, Personne Divine, uni par sa Sainte Humanité à l'humanité tout entière devenue son Corps Mystique, permet au Père de voir cette humanité en son Verbe, d'y reconnaître sa propre Image, son Fils Bien-Aimé, son Unique, d'y engendrer son Verbe et d'y spirer avec lui l'Esprit-Saint, de reconnaître dans le sacrifice de cette humanité l'anéantissement éternel de son Verbe, d'y voir enfin l'hommage de Gloire, « la louange de Gloire » que lui rend le Verbe dans son Sacerdoce éternel, en parfait esprit de Divine Pauvreté et de Divine Charité : « Et je leur ai donné la gloire que vous m'avez donnée, afin qu'ils soient un comme nous sommes un, moi en eux, et vous en moi, afin qu'ils soient parfaitement un, et que le monde connaisse que vous m'avez envoyé, et que vous les avez aimés comme vous m'avez aimé » (Jean XVII, 22-23) ; « per ipsum, et cum ipso et in ipso est tibi Deo Patri omnipotenti, in unitate Spiritus Sancti, omnis honor et gloria » [ Par lui, avec lui et en lui, à toi, Père tout-puissant, dans l'unité du Saint-Esprit, sont rendus tout honneur et toute gloire (conclusion du canon romain). ]
§ 6.L'extension du Corps du Christ au Cosmos : la sacramentalité de l'Univers, sa participation à la glorification des enfants de Dieu
Il est intéressant de se demander quel rôle jouent les autres êtres matériels dans le plan divin de l'Incarnation rédemptrice «Les Cieux racontent la gloire de Dieu », dit le Psaume 19 ; « Tout a été créé dans le Verbe », dit saint Jean ; « La création tout entière attend la libération glorieuse des enfants de Dieu », dit saint Paul (Rom. VIII, 19).
Toute créature manifeste la Toute-Puissance créatrice de Dieu et sa Bonté Infinie. Elle est un reflet et un « vestige » de sa Beauté, elle « évoque », pour qui sait voir, la Présence du Dieu Vivant, elle est un signe, un symbole qui fait penser à Dieu. C'est en ce sens que l'on dit que tout être est un « sacrement » au sens large, et que l'on parle de la « sacramentalité de l'Univers ». Rien d'étonnant à ce que Dieu se serve de ces signes matériels, non seulement pour évoquer sa Présence à toute âme capable de pénétrer les êtres par la transparence de son regard spirituel, mais encore pour produire efficacement sa grâce : nous arrivons ainsi aux Sacrements proprement dits, canaux par lesquels passe normalement la grâce rédemptrice. Nous avons déjà parlé du Baptême et de l'Eucharistie. Comme l'Eucharistie est le Sacrement du Corps du Christ, et que l'Univers tout entier est, à sa manière, un Sacrement, on est amené à dire que le Corps du Christ s'étend à l'Univers, au Cosmos, et que le pain sur lequel le Prêtre Eternel vient prononcer les paroles de la Consécration : Hoc est enim corpus meum, ne symbolise pas seulement le Corps Mystique, mais le Cosmos, la créa tion tout entière, qui participe ainsi au Sacrifice Rédempteur et attend, elle aussi, « la rédemption de son corps » (Rom. VIII, 23), « l'affranchissement de la servitude de la corruption, pour avoir part à la liberté glorieuse des enfants de Dieu » (Ibid., 21).
Le dogme de la résurrection de la chair vient confirmer ce point de vue : le corps de l'homme, étroitement uni à son âme et plongeant par ses racines les plus profondes dans le monde physique, minéral, végétal et animal, ne doit-il pas participer avec l'âme à la gloire future, comme il a participé avec elle ici-bas aux épreuves purificatrices de la souffrance et de la mort ? Il entraînera avec lui l'univers matériel qui participe aussi à la souffrance et à la mort, conséquence du péché et de la malédiction divine : « La terre est maudite à cause de toi », dit Dieu à Adam (Gen. 111, 17). Tout être qui souffre et meurt participe, au moins symboliquement, à la Passion et à la Mort du Verbe Incarné ; n'aura-t-il pas part à sa Glorification ? Sans doute cette participation du Cosmos à la gloire future reste-t-elle mystérieuse, mais les perspectives apocalyptiques de saint Jean ne permettent-elles pas d'entrevoir un « ciel nouveau et une terre nouvelle, une Ville Sainte, une Jérusalem Nouvelle » (Apoc. XXI, 1-2), la « Cité de Dieu » de saint Augustin ?
Enfin, la volonté du Père, « selon le libre dessein que s'était proposé sa bonté » n'est-elle pas de « restaurer toutes choses en Jésus-Christ, celles qui sont dans les Cieux et celles qui sont sur la Terre » (Eph. 1, 10) ?
Telle est l'extension et la signification complète du Corps du Christ : il réunit toutes choses en lui pour les présenter au Père « comme une hostie vivante, sainte, agréable à Dieu » (Rom. XII, 1). En dehors de lui, l'Image Parfaite du Dieu Vivant, « le rayonnement de sa Gloire et l'empreinte de sa Substance » (Hebr. 1, 3), le Verbe Créateur en qui tout a été fait, le Verbe Rédempteur en qui tout a été restauré, lui que le Père engendre in principio [ C'est-à-dire « au commencement », « dans le Principe », premiers mots de la Genèse et de l'Evangile de saint Jean. ] et qui rend au Père par son Sacerdoce éternel « tout honneur et toute gloire » dans l'Unité d'un même Esprit d'Amour et de Pauvreté - en dehors de lui, rien n'est agréable aux yeux du Père ; en lui et par lui, tout être devient une « louange de Gloire » pour l'éternité, dans un geste unique de Pauvreté et d'Amour : Laus tibi Christe !
§ 7. La réalisation effective du Corps Mystique par l'adjonction de nouveaux membres : la vocation de l'homme à un état surnaturel est un triple mystère de prédestination, de grâce et de liberté
Ce qui doit être réalisé à la fin des temps, la constitution du Corps Mystique dans l'état de Gloire, doit être aussi ce qui a été voulu en premier lieu par Dieu, de toute éternité. Par un décret de sa Volonté libre, Dieu a décidé «d'ajouter » à la Gloire essentielle de la Trinité la gloire « non essentielle » que lui rendrait le Corps Mystique du Verbe Incarné. C'est donc par pure Bonté, par Amour, que Dieu décide la participation à sa Vie intime de créatures qui ne peuvent prétendre aucunement à un tel privilège. Mais, une fois porté ce décret, Dieu, qui est « sans repentance », ne saurait revenir sur sa décision. Les pires égarements pourront survenir : l'homme n'en reste pas moins appelé à un état surnaturel. Nous sommes prédestinés à être conformes à l'image de son Fils, à être fils adoptifs en Jésus-Christ, selon sa libre volonté (cf. Rom. VIII, 29).
En définitive, l'homme est donc appelé, par un libre décret de Dieu, par une prédestination divine, moyennant un don gratuit de Dieu, à un état surnaturel, qui est une participation à la vie même de Dieu. Plusieurs questions délicates se posent alors :
a) Cette prédestination divine est-elle de la part de Dieu un choix comme sembleraient l'indiquer certains textes (Eph. 1, 4), choix qui exclurait ceux que Dieu n'a pas élus ? La tentation est forte, avouons-le, d'interpréter dans ce sens de nombreux passages de l'Ecriture, et les « prédestinatiens » de toutes époques, Protestants ou Jansénistes, n'ont pas manqué de le faire. Par contre, il est facile d'invoquer d'autres textes montrant que Dieu veut sauver tous les hommes (I Tim. 11, 4) et l'Eglise en a fait un dogme. Sans doute la prédestination reste-t-elle un mystère, et des problèmes insolubles ont été l'occasion de nombreuses disputes entre théologiens. Nous nous garderons bien de les soulever à nouveau. Ce sont sans doute de faux problèmes, dus à la faiblesse de notre intelligence. Tout dépend au fond de la manière dont on pose le problème, et de l'idée qu'on se fait de la prédestination. Elle est envisagée habituellement comme un décret divin. Or comment peut-on prétendre savoir ce que peut être un tel décret ? Il semble qu'on éviterait bien des difficultés si l'on se contentait de dire : la prédestination divine consiste en ce que, dans le domaine de la grâce, c'est Dieu qui prend l'initiative, car c'est Dieu qui nous a aimés le Premier (I Jean IV, 10) ; « Nul ne peut venir à moi, si le Père qui m'a envoyé ne l'attire » (Jean VI, 44) ; « Sans moi, vous ne pouvez rien faire » (Jean XV, 5). En bornant ainsi la prédestination à la libre initiative divine en matière de grâce et de salut, on maintient l'essentiel, à savoir la liberté divine et l'impuissance de l'homme à mériter la grâce, et l'on respecte le caractère essentiellement gratuit du don, sans porter atteinte à la liberté humaine, qui peut accepter ou refuser ce don. Bien des difficultés sont ainsi écartées.
b) L'état surnaturel, auquel l'homme est appelé, suppose-t-il l'existence d'un état naturel ou d'un ordre naturel, indépendant de la grâce, dans lequel l'homme agirait par lui-même, livré à ses propres forces ? Une telle affirmation ne pourra jamais être tout au plus qu'une hypothèse absolument incontrôlable. C'est une vue de l'esprit qui, en séparant les deux ordres, a l'inconvénient d'accorder à l'ordre naturel une « consistance » propre qui est probablement illusoire. L'ordre naturel n'a sa raison d'être et sa signification profonde qu'en fonction de l'ordre surnaturel, et la grâce ne « s'ajoute » pas à la nature comme une superstructure d'un autre style à un édifice. Elle « l'imprègne », la complète, « l'épouse » en quelque sorte et lui donne toute sa raison d'être et sa signification : la nature est voulue en vue de l'Incarnation du Verbe et de la constitution du Corps Mystique, et « la création tout entière attend la glorification des enfants de Dieu » (Rom. VIII, 19). Ceci ne nuit en rien au caractère essentiellement gratuit de la grâce, ni à l'impossibilité pour l'homme, supposé réduit à ses seules forces, d'atteindre sa fin « surnaturelle » sans le secours de Dieu. D'ailleurs, la nature elle-même n'est-elle pas un don de Dieu : « Qu'as-tu que tu ne l'aies reçu ? » dit saint Paul (I Cor. IV, 7). Aussi, la distinction des deux ordres ne s'impose-t-elle que pour résoudre certains problèmes, probablement mal posés, et elle a l'inconvénient de séparer ce qui doit rester intimement uni : la nature et la grâce sont faites l'une pour l'autre. Mais ce qu'il faut maintenir absolument - et ce qui est signifié par le mot « surnaturel » - c'est la gratuité du don, qui entraîne la libre initiative divine. Ce sont ces deux points qu'il importe de retenir lorsque nous disons que la vocation surnaturelle de l'homme est un mystère de grâce et de prédestination.
C'est aussi un mystère de liberté, liberté de la part de Dieu qui résulte de la gratuité du don, liberté de la part de l'homme, qui peut accepter ou refuser la grâce. Or, loin de voir une opposition entre la grâce et la liberté humaine - ce qui a fait couler des flots d'encre - il faut affirmer que la grâce suppose essentiellement la liberté, ce qui ne laisse pas d'être un mystère. De même, nous l'avons dit, que l'ordre surnaturel suppose l'ordre naturel, de même la grâce qui s'adresse à l'homme suppose ce qui est la caractéristique même de la nature humaine, à savoir la liberté.
Il est en effet essentiel de se rendre compte, à la lumière de tout ce que nous avons dit, que la vocation surnaturelle de l'homme, et la grâce qu'elle implique, est avant tout un mystère d'amour. Nous avons suffisamment développé ce qu'est la Vie Intime de Dieu - Vie d'Amour pour comprendre que toute participation à cette Vie devra être envisagée dans la perspective de l'Amour. Or l'amour suppose la liberté, nous l'avons déjà expliqué à propos de la génération du Verbe et de son anéantissement, sinon comment concevoir un amour obligatoire ? C'est contradictoire.
Dès lors, l'incorporation au Christ, indispensable à la divinisation d'une âme qui doit participer à la Vie Trinitaire, sera essentiellement une démarche libre : toute contrainte en ce domaine est inadmissible ; Dieu lui-même respecte la liberté humaine jusqu'à permettre la damnation.
Il reste à savoir dans quelles conditions s'exercera la liberté humaine, quels sacrifices, quels renoncements seront nécessaires pour réaliser librement, sous l'influence discrète et mystérieuse de la grâce, l'adhésion au Christ qui « justifiera » l'âme. C'est ce qu'on pourrait appeler « les conditions d'admission » au Royaume des Cieux ; c'est alors le « mystère de l'homme », de la condition humaine, qu'il nous faut maintenant étudier. Du même coup, nous poserons les grands principes de la morale chrétienne, c'est-à-dire de la morale évangélique, avec les exigences qu'elle comporte. Nous poserons en même temps les principes d'une vie spirituelle digne de ce nom, c'est-à-dire d'une vie intérieure qui donne à la vie chrétienne sa véritable signification, son sens profond, son relief exact, incomparable au pharisaïsme et au formalisme habituels dont se contentent la plupart des « baptisés »'.
§ 8. Le mystère de l'homme et de la condition humaine. Les conditions d'admission au Royaume des Cieux. Les principes d'une morale évangélique et d'une vie intérieure
D'après tout ce qui précède, l'homme est un être libre destiné à devenir conforme à l'image du Fils de Dieu, ce qui le fait entrer en participation de la Vie Intime de Dieu. En d'autres termes, il doit - à l'instar du divin modèle - user de sa liberté sous l'influence de la grâce pour réaliser en lui une personne humaine analogue à une Personne Divine, c'est-à-dire réaliser un don total de son être, en parfait esprit de pauvreté et de charité, dans un « altruisme » où il se retrouve en se perdant dans l'autre.
Il est évident qu'un tel « programme » parait quelque peu utopique, surtout dans les conditions actuelles de la vie moderne où l'ambiance matérialiste, scientiste, moraliste, etc. est un obstacle considérable à la « vie spirituelle » telle que nous l'avons définie. Faut-il en conclure que celle-ci est réservée au petit nombre des « élus », les autres étant seulement des « appelés » qui ne réaliseront que dans l'au-delà l'idéal de perfection évangélique indiqué ici ? Nous ne chercherons pas à répondre à une telle question, le destin individuel de chaque homme demeurant un secret connu de Dieu seul. Nous ne nous attarderons pas non plus sur les différents aspects de la « crise du monde moderne », ni sur les innombrables erreurs et aberrations qui la caractérisent : un volume n'y suffirait pas, et d'autres écrivains s'en sont chargés.
Nous resterons donc dans le domaine des principes, en gardant le « leitmotiv » qui sert de « fil d'Ariane » à toute cette étude : Pauvreté spirituelle et Charité constituent la base de toute vie spirituelle, à condition de les envisager en fonction de leurs Prototypes divins, au niveau du Mystère trinitaire et de l'Incarnation rédemptrice. Il s'agit donc essentiellement de vertus spirituelles (et non de vertus simplement morales ou humaines), dont le contenu et la portée n'apparaissent que moyennant une certaine connaissance - encore imparfaite ici-bas - du Mystère divin et du Mystère christique ; c'est pour cette raison que notre étude commençait nécessairement par un « aperçu dogmatique », ce qui revient à dire que la « morale chrétienne », ou la « vie spirituelle », est inconcevable sans le dogme ou sans la théologie, dont la connaissance approfondie a reçu le nom de Gnose.
Et c'est dans ce sens qu'on a pu dire que « la Charité est la porte de la Gnose » et inversement.
Dans cette perspective, nous dirons alors que le mystère de l'homme est celui d'un être créé libre et prédestiné à participer par grâce à la Vie intime de l'Etre incréé. Nous dirons aussi que la condition humaine est celle d'un être déchu et pécheur, racheté par le Sang du Christ, ou d'un esclave de Satan libéré par la Croix, et non pas celle de l'homo ¦conomicus, par exemple. On peut dire également que l'homme a été créé à l'image de Dieu, que cette image a été brisée par le péché et restaurée par le Christ, et que l'homme doit devenir conforme à cette image restaurée pour être « agréable » à Dieu. Enfin la réalisation de cette conformité, toujours dans notre perspective, suppose ex parte hominis la « pauvreté spirituelle » et la « charité » envisagées comme don total de l'être, nonobstant la Grâce divine bien entendu : « Bienheureux les pauvres en esprit, car le Royaume des Cieux est à eux » et « Celui qui perd sa vie la trouvera » etc. Cet ensemble de « préceptes » constitue ce que nous appellerons les « conditions d'admission » au Royaume des Cieux, et c'est là, affirmons-le sans réserve, l'essentiel du Message évangélique ; c'est aussi l'essentiel de la « morale évangélique » par opposition à une simple morale humaine. Enfin la « vie intérieure » est tout autre chose qu'une simple attitude psychologique . c'est la réalisation en quelque sorte ontologique* ou existentielle des vertus spirituelles que nous ramenons aux deux principales : Pauvreté et Charité. Nous sommes bien au-delà, répétons-le, de la simple morale ; il ne s'agit pas seulement d'actes, mais d'être : l'accomplissement extérieur d'actions charitables, par exemple, n'est et ne doit être que le jaillissement d'une charité intérieure, essentielle, ontologique.
On conçoit qu'un tel « programme » est loin des considérations qu'on entend habituellement sur la « condition humaine ». On se complet, aujourd'hui surtout, à épiloguer indéfiniment sur les questions sociales, économiques, politiques, culturelles, etc. qui, en toute rigueur, n'ont rien à voir avec la spiritualité. On s'attarde, par exemple, à souligner qu'il est plus facile à un bourgeois repu d'aller à la Messe qu'à un conducteur d'autobus qui travaille le dimanche. Nous reconnaissons qu'il y a là des « problèmes » à résoudre, mais le but de cette étude n'est pas de « légiférer » sur l'obligation de la messe dominicale et il appartient à l'Eglise de modifier ses lois en fonction de la « condition humaine » de l'homme moderne. Au point de vue
où nous nous plaçons, nous n'hésiterons pas à dire qu'il n'y a aucune différence entre le prolétaire mal logé et le bourgeois repu : ils sont l'un comme l'autre des créatures déchues et rachetées par le Sang du Christ, appelées à une destinée surnaturelle, et ne pouvant y parvenir qu'en réalisant les « conditions d'admission » au Royaume des Cieux, telles qu'elles apparaissent à la lumière de l'Evangile. A cet égard, nous pouvons même affirmer qu'il est plus difficile au bourgeois repu qu'au prolétaire mal payé de réaliser la « pauvreté en esprit » et la charité telle que nous l'avons envisagée, mais en fin de compte la question n'est pas là, et il n'est pas dans notre propos de discuter ce genre de problèmes qui sont quelque peu oiseux et qui ont pour conséquence fâcheuse de faire perdre de vue l'essentiel au bénéfice de l'accessoire.
Ayant donc établi qu'il n'y a pas de différence essentielle entre les hommes au regard de l'Idéal évangélique, nous pouvons maintenant reprendre la question de la « condition humaine » telle qu'elle se présente sous nos yeux, non pas dans ses aspects secondaires, mais dans ses grandes lignes.
L'examen de la « condition humaine » ainsi envisagée consiste à faire momentanément abstraction de la destinée surnaturelle de l'homme. Celui-ci est alors envisagé à « l'état naturel » qui,. en fait, n'existe pas, puisque la Grâce est toujours présente ; il s'agit donc bien d'une abstraction, d'une « vue de l'esprit ». Malheureusement, surtout dans le monde moderne dominé par le matérialisme sous toutes ses formes, la Grâce paraît absente, et certains auteurs n'ont pas hésité à proclamer la « mort de Dieu » et la « faillite du christianisme », si bien que ce qui n'est qu'une abstraction, à savoir l'homme à l'état naturel, apparaît au contraire comme la seule réalité. En face de l'homme ainsi décapité, il n'y a guère que deux attitudes philosophiques (nous ne parlons pas évidemment de l'incroyant vulgaire qui se console comme il peut dans les « nourritures terrestres ») :
a) L'attitude « progressiste » (marxiste, par exemple) qui remplace la religion par le culte de l'Homme, ou de l'Humanité, attitude qui est donc aussi un « humanisme ». Les idoles de cette nouvelle religion, outre l'Homme ou l'Humanité, sont la Science, le Progrès, la Démocratie, etc. L'homme, affranchi de « l'aliénation religieuse », doit consacrer tous ses efforts à construire un monde meilleur, et sa seule espérance est celle de « l'Avenir de l'Humanité ». Dans une telle perspective, purement hypothétique et centrée sur le Futur, l'individu et le présent sont donc sacrifiés. Le caractère profondément inhumain d'une telle théorie devrait suffire à en montrer la fausseté ; en fait d'aliénation, on ne peut guère trouver mieux.
b) L'attitude « existentialiste » pour laquelle la « condition humaine » apparaît alors dans toute son absurdité. Pour celui qui n'a pas la foi, nous estimons que c'est la seule philosophie valable, les rêveries et les chimères « progressistes » étant d'une sottise et d'une niaiserie qui ne font pas honneur à leurs partisans.
Ainsi donc, en dehors de la perspective religieuse, la « condition humaine » doit, ou devrait, apparaître comme absurde. Nous y voyons, pour notre part, comme une sorte de « démonstration par l'absurde » de l'existence du surnaturel.
Mais les choses ne sont pas aussi simples. L'homme ordinaire, même s'il a un certain sentiment de l'absurdité de l'existence, n'a. pas pour autant l'évidence du surnaturel, surtout si son ignorance du véritable contenu de la religion, et c'est le cas le plus fréquent, l'empêche de se faire du surnaturel une idée quelque peu consistante. Alors il flotte dans le vague, dans le doute, en se consolant avec les piètres jouissances de la vie, ou en fabriquant toutes sortes de pseudo-religions, dont le « progressisme » n'est qu'un cas particulier.
Dans ce chaos indescriptible, le chrétien se trouve dans une situation quelque peu paradoxale. Lui aussi est, en général, un homme ordinaire, soumis à la « condition humaine » avec ce qu'elle comporte d'absurde ou tout au moins de pitoyable, et il met toute son espérance dans un au-delà, dont il n'a aucune expérience, mais auquel il adhère grâce à la Tradition. Celle-ci lui enseigne la Doctrine et lui fournit les « moyens de grâce » pour faire son salut, mais elle ne lui garantit nullement l'amélioration de son sort ici-bas, contrairement à l'opinion illusoire des « progressistes chrétiens » qui rêvent à la fois du « paradis sur terre » et du Paradis céleste. Selon l'expression courante, le chrétien est « dans le monde » sans être « du monde » ; il est comme écartelé entre l'ici-bas et l'au-delà.
C'est évidemment ce paradoxe, apparemment insurmontable, qui entraîne la défection, ou tout au moins la médiocrité, de tant de chrétiens ! Et c'est pour le résoudre que nous devons faire appel aux vertus spirituelles, que nous avions quelque peu perdues de vue. Il n'est plus question cette fois de leur signification proprement surnaturelle, telle que nous l'avons développée au cours de cette étude ; il s'agit maintenant de leur application à la vie ordinaire, et ce n'est pas la partie la plus facile de notre travail.
Au niveau de la vie ordinaire, la Pauvreté et la Charité ne peuvent être évidemment que le reflet ou le symbole de ce qu'elles sont in divinis au niveau du Mystère trinitaire, ou de ce qu'elles sont dans leur Prototype parfait, le Christ, au niveau de l'Incarnation rédemptrice. L'homme ordinaire, assujetti aux conditions de l'existence terrestre, en particulier à l'action, ne peut réaliser immédiatement le dépouillement et le don total de son être, ni même de ses biens, qui caractérisent la Pauvreté et la Charité. Il ne peut qu'y tendre par une disposition intérieure, se manifestant extérieurement par certains actes, d'une manière nécessairement fragmentaire (le jeûne, l'aumône, par exemple). « Bienheureux les pauvres en esprit » ne signifie donc pas que l'homme doit donner tous ses biens aux pauvres, mais qu'il doit, quelle que soit sa situation, éprouver à l'égard des biens de ce monde un parfait détachement intérieur. Nous ne saurions mieux exprimer ce dont il s'agit qu'en citant ce passage de saint Paul : « Que ceux qui ont des femmes soient comme n'en ayant pas, ceux qui pleurent comme ne pleurant pas, ceux qui se réjouissent comme ne se réjouissant pas, ceux qui achètent comme ne possédant pas, et ceux qui usent du monde comme n'en usant pas, car la figure de ce monde passe » (l Cor. VII, 29-31).
§ 9. Le mystère de la Vierge Marie ou de la Théotokos
Il nous reste à traiter une question essentielle qui se rattache directement à ce qui précède, en particulier aux « Vertus spirituelles » dont nous avons parlé. C'est la question de la Vierge, à laquelle nous n'avons fait jusqu'ici que quelques allusions.
Soulignons d'abord l'ignorance quasi totale des chrétiens et leur incompréhension foncière à l'égard d'un des plus grands Mystères du christianisme et du rôle irremplaçable de la Vierge dans la « vie spirituelle ». Certes la « dévotion » à Marie, sa place dans la Liturgie et l'intuition des grands mystiques devraient suffire aux âmes de « bonne volonté ». Mais aujourd'hui, plus que jamais, on évite d'en parler, pour ne pas déplaire sans doute à nos « frères séparés », et les partisans de la « démythisation » ont beau jeu de traiter le début de l'Evangile selon saint Luc avec le mépris que l'on sait. On peut dire que sur ce point Satan a remporté une victoire éclatante.
Nous ne parlerons pas de la métaphysique de la Vierge car elle sera traitée ailleurs 4 . Nous nous contenterons de situer la Vierge dans le cadre des « vertus » de Pauvreté et de Charité qui, d'un bout à l'autre de notre étude, ont été en quelque sorte la « clef », le fil d'Ariane, le thème de notre exposé.
Pauvreté et Charité, disions-nous plus haut, doivent être « réalisées », non pas seulement au niveau moral ou psychologique, mais d'une manière en quelque sorte ontologique ou existentielle. C'est dire que ces vertus - on pourrait en dire autant de la chasteté - tout en se situant nécessairement au niveau psychologique ou humain pour les « débutants », doivent être constamment référées à leur Prototype céleste ou à leur Archétype* principal in divinis, c'est-à-dire à la Théotokos*, sans oublier que notre condition actuelle exige une « médiation », à l'instar de celle du Verbe Incarné, et que cette médiation est remplie par la Vierge Marie.
Sans doute la « synthèse » entre des dogmes comme l'Immaculée Conception, la Maternité divine, la Virginité parfaite et perpétuelle et l'Assomption de Marie, suppose-t-elle un exposé métaphysique* préliminaire, mais le dogme doit suffire à l'intelligence éclairée par la Foi et purifiée par la Grâce : sainte Bernadette et sainte Thérèse de Lisieux n'ont jamais fait de métaphysique.
Nous nous contenterons donc de dire ceci : la vie spirituelle consiste essentiellement à faire la Volonté du Père. Or le Père n'a pas d'autre Volonté que d'engendrer le Fils Unique, au sein de la Trinité, d'une part, et dans le sein de Marie par l'opération du Saint-Esprit, d'autre part (Trinité et Incarnation). Par conséquent l'âme chrétienne n'a rien d'autre à faire que de réaliser existentiellement l'état marial pour que le Père engendre en elle son propre Fils.