Poësies et lettres de M. Dassoucy, contenant diverses pièces héroïques, satiriques et burlesques ( 2ème partie )
Accés à la première partie des Poësies et lettres de M. Dassoucy, contenant diverses pièces héroïques, satiriques et burlesques ADIEV A DVC D'ANGOVLESME ------------------------------------------------------------------------p111 L' hyuer ne nous fait plus la guerre, et pour la seureté des pons l' air a fait fondre les glaçons, et banny le froid de la terre ; le peuple en nos champs parfumez, sorty de ses trous enfumez, admire les traits de nature, et confesse auecque raison, qu' au respect de cette verdure, Paris n' est plus qu' vne prison. Les matelots au gré du vent voguent sur l' humide campagne, le soldat comme auparauant suit le danger qui l' accompagne : le gros bourgeois plein de loisir gouste aux champs auecques plaisir la bonne chere, et la musique, et l' on ne voit dedans Paris plus que le courtaut de boutique, le rat, et la chauue-souris. ------------------------------------------------------------------------p112 Pour moy dont l' esprit, et l' estude, abhorre la captiuité, et qui cheris ma liberté plus qu' vn moine la solitude, ne verray-ie point ces couleurs, ce printemps, ce iour, et ses fleurs dont la terre auiourd' huy se couure : las ! Ce seroit bien me punir, si le roy me donnoit son Louure pour m' obliger à m' y tenir. Grosbois, où Venus se promene, où l' amour n' a iamais transy, où toutes fleurs hors le soucy superbe palais enchanté, dont les graces, et la beauté sont la principale structure, et où sans crime tous les sens trouuent au sein de la nature les plus chers diuertissemens. Que le cristal de tes fontaines, a pour moy de puissans attraits, et que i' y boirois à longs traits, malgré quelques secrettes haines : là que i' aurois beau mediter, sous ces arbres que Iupiter ne frappa iamais de la foudre, et où pour complaire au sommeil le ciel ne fit iamais de poudre, de gresle, d' eau, ny de soleil. ------------------------------------------------------------------------p113 Si celle pour qui ie souspire, que seule i' adore icy bas, et pour qui ie ne voudrois pas tout l' vniuers, et son empire : ma chere, et douce liberté, ne tenoit mon coeur enchanté, de l' espoir d' vn heureux voyage ; mais c' est trop viure dans ce lieu, mon humeur y deuient sauuage, grand prince ie vous dis adieu. A M.L.P. ------------------------------------------------------------------------p114 Chacun vit de son mestier, peintre, chantre, sauetier, l' escrimeur vit de sa brette, le forgeur de son marteau, le filou de son couteau, le ladre de sa cliquette. Moy seul qui par les douceurs des melancholiques soeurs, peux former vne peinture de tous les objects diuers, qui brillent en l' vniuers, dans le sein de la nature. Qui du stile le plus fort qu' ait iamais braué la mort, sur les aygles estouffées, ay fait reluyre vos lys, et chanté de vostre fils la grandeur, et les trophées. Apres auoir plus d' vn mois rongé le bout de mes doigts, arraché de l' vranie plus d' espines que de fleurs, et conceu dans les douleurs les enfans de mon genie. ------------------------------------------------------------------------p115 Enfin i' ay perdu les yeux, et dans mon sang bilieux, vn chagrin melancholique, d' auoir si bien excité ; vostre liberalité m' a fait deuenir étique. En ce superbe embonpoint, ma fortune est en ce point si doucement poursuyuie, que si Iesus dés demain ne change la pierre en pain, ie ne seray plus en vie. Quand d' vn magnifique trait ie peignois le beau portraict de vostre viuante image, prince ie ne voyois pas que l' horreur et le trespas se peignoient sur mon visage. Que ce fils de mon amour, à qui ie donnois le iour, plus cruel qu' vne vipere, alors deschirer le flanc, et respandre tout le sang de son miserable pere. Vous dont le bien inconnu, la rente, et le reuenu surpasse toute opulence, et dont le riche thresor ------------------------------------------------------------------------p116 enfle des montagnes d' or, par tous les coins de la France. En qui la guerre, et la paix, ne consommeront iamais, tant de richesse amassée, laisserez-vous pour si peu, si proche d' vn si beau feu ma pauure muse glacée. A COMTE DE HARCOVRT ------------------------------------------------------------------------p117 Toy qui mieux qu' vn cesar sçais comme il faut donner, au premier vent qui fait la trompette sonner, magnanime Harcourt dont la gloire bruyante, a seruy de sujet à ma voix éclatante, lors que d' vn bruit plus beau secondant ta vertu, ie sonne en ta faueur, pourquoy ne donnes tu. Sus donc sans differer monstre moy cette ardeur qui d' vn si bel éclat fait luire ta grandeur, ie sçay bien grand heros qu' en ce beau champ de gloire, ton courage iamais ne se rebuttera, et que pour emporter l' honneur d' vne victoire, tousiours mieux qu' vn Cesar ta vertu donnera. Ne doute point aussi que d' vn puissant effort, ie n' aille publiant du midy iusqu' au nort, les glorieux effets de ta valeur parfaite, quoy que de moy l' enuie ayt dit, où te dira, sache prince vaillant que ie suis la trompette, qui le plus ardamment ta gloire sonnera. A ------------------------------------------------------------------------p118 Mon ange c' est assés perdant mon esperance des pleurs que i' ay versés, las ! Ne m' outragés plus par la cruelle absence, dont vous me menacés, le iour que vostre corps que le destin m' enuie, partira de ce lieu : sera le iour fatal qui finira ma vie, en vous disant adieu. En ce triste moment qu' il faudra que i' immolle, ma vie à ma douleur, Caliste vous verrés ma bouche sans parolle, et mon teint sans couleur, allors vous me verrés plus muet qu' vne souche, embrasser vos genoux : et sans prendre congé de vostre belle bouche, mourir auprés de vous, à ce triste penser ma pauure ame abattuë, reste sans mouuement, ie meurs auant le coup de la peur qui me tuë, de vostre esloignement. Preferés dont mon astre à ce climat estrange, le doux air de Paris, demeurés en ces lieux si vous n' estes vn ange, lassé du paradis, où si pour mon secours la pitié que i' implore, est sourde à la raison, ne me refusés point de la main que i' adore, quatre grains de poison. ------------------------------------------------------------------------p119 Si ie n' ay pas eu le bon-heur, d' auoir part à vostre langueur, lors que plus timide qu' vn lieure, ie vins coucher à vos genoux ; pour partager auecque vous, le mal qui cause vostre fiévre, c' est que pour l' inïuste courroux : de vostre ame fiere et cruelle, mon supplice eust esté trop doux, et ma mort eust esté trop belle ô cruauté trop criminelle ! ô trop inhumaine rigueur ! Que puis-ie esperer de mes larmes, si vous refusés à mon coeur, qui ne peut viure sans vos charmes, l' honneur de perir par vos armes, et mourir de vostre douleur. SVR SA MALADIE A ------------------------------------------------------------------------p120 Tirsis par sa rigueur extreme, ne m' ayant peu donner la mort, contre soy tourne son effort, et de despit la face blesme, essaye de mourir soy-mesme, sçachant bien qu' il me fera tort, de me rauir tout ce que i' ayme. Malgré sa rigueur in humaine, ie veux pourtant le secourir, rompant la mal-heureuse chaisne, de mes iours que le font souffrir, ie suis bien content de perir, qu' il ne s' en mette plus en peine, qu' il viue ma mort est certaine, mais helas ! Il peut bien mourir, s' il attend vn iour que ma hayne, ayt vn charme pour le guerir. SVR LA MALADIE DE MELLITE ------------------------------------------------------------------------p101 Laissés en paix flamme rebelle, quittes l' obiet de mes desirs, laissés en paix tous mes plaisirs, mon coeur à vous s' offre pour elle, qu' allés vous chercher en son coeur, cruel accés fiévre langueur, que demandés-vous à ma belle, venés en moy cruelle ardeur, mon coeur à vous s' offre pour elle. Venés en moy langueur mortelle, c' est trop tarder il faut mourir, puis que ma mort la peut guerir, allons guerir cette cruelle, qu' allés vous chercher en son coeur, etc. Laissés ce coeur inexorable, venés finir mon triste sort, il veut mon sang, il veut ma mort, quoy serés vous plus pitoyable, qu' allés vous chercher en son coeur, etc. SVR SON ABSENCE ------------------------------------------------------------------------p102 Qvoy mes yeux que pensés vous faire, le soleil vous est deffendu, le bel astre qui vous éclaire, pour vous en la nuit est fondu, mon coeur en est tout esperdu, perdant sa clarté coustumiere, pour vous mes yeux tout est perdu, adieu soleil, adieu lumiere. Viure en vn destin si contraire, c' est n' auoir force ny vertu, rien que la mort ne me peut plaire, viens donc ! ô mort que tardes-tu : tout mon espoir est abbattu, ie suis à mon heure derniere, ma raison, c' est trop combattu, ADIEV A MELLITE ------------------------------------------------------------------------p103 enfin ie m' en vais vous quitter, adieu coeur ingrat et rebelle, si ie meurs pour vous contenter, ma mort en sera moins cruelle quand vous en sçaurés la nouuelle, vous pourrés bien rire et chanter, adieu ie m' en vais vous quitter, adieu coeur ingrat et rebelle. Oüy, c' est trop vous persecuter, de mon amour sainte et fidelle, mon coeur, c' est trop se tourmenter, i' entens vne voix qui m' appelle, c' est la parque, ô dieux qu' elle est belle, il faut partir et se haster, adieu ie m' en vais vous quitter, SVR SON ABSENCE ------------------------------------------------------------------------p104 esprit du ciel, diuin genie, mon ange où estes vous allé, las ! Rendés moy ie vous supplie, le coeur que vous m' aués volé, au ciel vous estes enuolé, sans auoir pitié de mes larmes, loin de vous ie suis exilé, reuenés bel esprit aislé, rendés-moy le iour, et vos charmes. Absent de vous ie suis sans vie, et des qu' en mon coeur desolé, vostre lumiere fust rauie, mon sang en pleurs s' est escoulé, vous deussiés m' auoir consolé, voyant mes souspirs et mes larmes, mais vos rigueurs m' ont immolé, reuenés bel esprit aislé, rendés-moy le iour et vos charmes. A DVCHESSE DE SAVOYE ------------------------------------------------------------------------p105 Noble bourgeoisse de Turin, fille du grand roy de Gonnesse, dame qui marches à grand train, adorable et belle duchesse, princesse que ie ne vis onc, et comment vous portés-vous donc ? Depuis le iour que tant de l' armes, vous causastes dedans Paris, quand pour l' absence de vos charmes, tant d' artisans furent marris, de courtisans et de gens darmes. ------------------------------------------------------------------------p106 Vrayment la France à cette fois, perdit vne fort bonne fille, on dit qu' elle en mordit ses doigts, et qu' elle en prit noire roupille, celle qui tant escarpina, pour sa fille proserpina, n' eust au coeur douleur tant amere, n' y tant le sein ne se batit, que fist cette dolente mere, voyant demonter vostre lit, et preparer vostre littiere. Au bruit que firent vos mulets, crieuse ne fut d' eau de vie, vendeuse d' herbe ou de balais, qui ne vous dit, dieu vous benie, pour vous voir on quitta tresteau, pincete, tenaille et marteau, maistre Iean quitta son alesne, pour moy ie quittay mon sabot, madame, qu' il vous en souuienne, i' estois assis dessus le coq, de la parroisse Saint Estienne. Sur ce pinacle où ie iuchois, petit garçon portant iaquette, d' où souuent passer ie voyois, maint animal portant sonnette : en vain des yeux ie vous cherché, et mes regards ie decoché, sur carosse et sur damoiselle, ie vis maint nés, pié, teste et col, mais pour de royalle pucelle, i' en vis par Monseigneur Saint Paul, aussi peu que i' en ay dans laisle. ------------------------------------------------------------------------p107 Aussi depuis il m' est resté, tel desir de vous voir en face, que pour face voir i' ay monté, monts plus fiers que les monts de Trace, pour vous voir reyne de Piemont, i' ay surmonté maint aspre mont : le Tarere Tarc et Tarete, et le geneure faux grison, qui sur passant montagnes iette, des neges qu' en toute saison, il porte dessus sa barrette. Dans ces glacés portes bandis, sur qui iamais feu ne fit flambes, sont les chemins du paradis, mais non du paradis des iambes ; iamais soulier au pied collé, n' en retourna que dessollé, et moy qui sous maigre carcasse, porte deux iambes de furet, i' en meurs, i' en fremis, i' en trépasse, et ie puis dire adieu iarret, adieu Paris, adieu Parnasse. Ce que ne pouuant supporter, tant pied brisé, que iambe torte, vous supplient de faire oster, les susdits monts de vostre porte, pour lesdits monts faire raser, vous prier ozons bien ozer, d' en escrire au sieur encelade, c' est vn garçon fort comme trois, il ne luy faut qu' vne boutade, pour aller encore vne fois, donner à Iupin l' anguillade. ------------------------------------------------------------------------p108 Mais helas ! Ie serois bien bleu, si loin de m' estre fauorable, vous me disiés allés à Dieu, vrayment ce seroit bien le diable, et bien ie vous obeirois, et vos monts ie degrimperois, tost i' aurois plié mon bagage, car trop grand il n' est dieu mercy, mais ie dirois ha ha fromage, est-ce ainsi que l' on traitte icy, les enfans de vostre village. Est-ce là ce qu' on m' auoit dit, mon maistre plus grand que Pompée, luy qui pour vous vendroit son lit, son grand cheual et son espée, est-ce ainsi que des reuerés, enfans du pere aux crains dorés, les prieres sont repoussées, et que l' on fait visage gris, aux porteurs des muses froissées, qui sont venus depuis Paris, à l' odeur de vos fricassées. Vrayment ie n' eusse iamais creu, que princesse tant honnorable, fermer l' oreille eust iamais peu, à priere tant raisonnable, des monts raser en bonne foy, voilà grand cas, c' est bien dequoy, pour en parler la chose est belle ; ces puissans garçons qui iadis, au nés de la trouppe immortelle, firent le diable en paradis, n' en faisoient qu' vne bagatelle. ------------------------------------------------------------------------p109 Vous estes fille pour le seur de bon pere et de bonne mere, i' ay veu, madame, vostre soeur, et feu, monseigneur, vostre frere : mais ie dirois sans dire mal, que iamais coeur au vostre égal, ne parut en royal lignage, tout le monde le dit aussi, et fait cas de vostre courage, et pourquoy donc traitter ainsi, les enfans de vostre village. Mais que dis-je, ô diuin soleil, grand astre de qui la lumiere, respand son éclat nompareil, sur l' vn et sur l' autre hemisphere, quel rat, si ras et si tondu, quel Apollon si morfondu, architecte d' airs ou de carmes, quel vertueux infortuné, prés de vous n' a tary ses larmes, et soudain ne fust enchaisné, de vos vertus et de vos charmes. Quel esprit ne fust attiré, par vos qualités adorables, et par l' aymant saint et sacré, de vos vertus incomparables, qui retournant à son foyer, n' ayt des sans beaucoup l' armoyer, ô trois fois heureuses colines, seiour, ô trois fois bien-heureux, qui retenés dans vos cassines, l' abregé le plus glorieux, de toutes les vertus diuines. ------------------------------------------------------------------------p1201 En quels climats tant écartés, la bonne femme renommée, n' a vos royalles qualités, porté sur son aisle emplumée, qui voyant dans vn si beau corps, briller tant de riches tresors, n' ait dit en extase profonde, heureux mes yeux par qui ie vois : plus beau que la fille de l' onde, plus auguste que coeur de roys, plus charmant que l' astre du monde. Mais autant où plus de bontés, eussiés-vous du ciel en partage, qu' on void reluire de beautés, dessus vostre auguste visage, de sacs d' escus plus de milliers, qu' il n' est points dans vos souliers, cinquante liures de courage, plus que n' en eust Semiramis, voire deux onces dauantage, comme on dit tout à ses amys, ie vous diray dans mon ramage. Dame si frapper à vostre huys, ie viens portant ioyeux volumes, pas pourtant chargé ie ne suis, d' argent comme vn crapaut de plumes, autant en blans qu' en blons escus, i' ay grace à dieu cent francs ou plus, item, suiuant mon inuentaire, vn page qui vaut mille francs, plus vn valet qui ne boit guerre, s' il n' a vin fort, et dont les dens, font souuent peur à la rapiere. ------------------------------------------------------------------------p121 Venu ne suis vous apporter, ny tourment, ny poire dangoisse, he ! Pourquoy donc pour vous chanter, Dieu vous benie et Dieu vous croisse, pour cette effet vn serain i' ay, que les souris n' ont pas mangé, ou en pourroit bien faire vn page, il est sage et moriginé, il mange tout seul, il fait rage, ie croy que s' il est bien mené, dans cent ans qu' il aura de l' âge. Il chante aussi bien qu' vn serain, mais non si bien qu' vne syrene, s' il est propre à vostre lutrain, ie vous le donne en bonne estrene, pour vous seruir ie l' ay dressé ; ie l' ay nourry, ie l' ay fessé, si i' en suis ruiné patience, ie m' en rapporte à mon valet, qui tient conte de ma despence, si pour despencer en ballet, il ne faut pas grosse finance. Mais, c' est trop parler de serain, à dame tant serenissime, car pas trop bon n' est le serain, à vostre grandeur altissime, ie ne chante plus d' auiourd' huy, musette apportes mon estuy, serrés mon archet et ma lyre, s' il vous plaist d' en oüyr conter, des plus beaux, vous n' aués qu' à dire, i' ay fort bonne main pour chanter, et tres-bonne voix pour escrire. LE BAGAGE PERDV ------------------------------------------------------------------------p122 Enfin i' ay veu partir la cour, Venus, les graces et l' amour, tous nos gens ont troussé leurs quilles, tous les soldats pris le mousquet, tout a drillé, tout a fait gilles, chacun a plié son pacquet. Moy seul demeuré le dernier, sans pite, maille, n' y denier, sans cheual, hardes, n' y bagage, i' ay veu mon tresor abysmer, et mon vaillant faire naufrage, sans tourmente ny coup de mer. Dans le sacré logis du roy, sans craindre n' y Dieu n' y sa loy, n' y sans redouter la potence, vn voleur m' a tout emporté, et de tout mon fait l' esperance, est le seul bien qui m' est resté. Mercure pere des filoux, que c' est à bon droit qu' entre nous, on repeint auecques des aisles, si le maraut qui m' a duppé, n' en eust eu de toutes pareilles, ie l' eusse bien tost attrappé. ------------------------------------------------------------------------p123 Mais c' est toy de qui le support, a mis à couuert dans le port, sa teste infame et criminelle, c' est toy seul qui l' as deffendu, et c' est toy mesme qui recelle, le bagage que i' ay perdu. ô toy des dieux le plus subtil ! Le plus fin et le plus gentil, fais qu' on me rende mes valises, il n' est pas dit en aucun lieu, que des rabats et des chemises, fussent à l' vsage d' vn dieu. Veux tu parer ton cabinet, de ma coëffe ou de mon bonnet, que veux tu faire de mes bottes, tes talonnieres fendent l' air, et tu ne peux craindre les crottes, puis que tu sçais si bien voler. Fols artisans de tant de dieux, antiques superstitieux, qui forgeastes ce fantastique, que vos chimeres font bien voir, que ce dieu sourd et sans replique, est inutile et sans pouuoir. ------------------------------------------------------------------------p124 Mais quelle resolution, prendray-je en cette affliction, que feray-ie en cette auenture, tous mes amis à mon secours, ainsi qu' vne froide peinture, sont deuenus muets et sourds. Ils me craignent en ce malheur, plus que le perfide voleur, autheur de mes maux sans resource, ils pallissent à mon abord, et mon compliment à leur bource, porte la frayeur et la mort. A COMTE S. AGNAN ------------------------------------------------------------------------p125 Esprit genereux et sublime, grand heros que la France estime, autant qu' vn prince, et haye au bout, qui bel et bon estes par tout, depuis les pieds iusqu' à la teste, depuis le bas iusques au feste, de long de costiere en quarré, de qui mont de chose est narré, et dont la valeur en cronique, malgré les ans fera la nique, à Mademoiselle Atropos, ainsi qu' à ce faucheur dispos, le temps, lequel aussi bien qu' elle, par vos faits en aura dans laisle : eustil cent faux en son pouuoir, aussi tranchantes qu' vn rasoir, et machoire assés accrée, pour manger charette ferrée, car tant qu' en ces bas lieux sera, gent qui sçaura lire on lira. Dedans le temple de memoire, les monumens de vostre gloire, qui comme i' ay dit durera, in sempiterna saecula, en bon françois cela veut dire, ------------------------------------------------------------------------p126 qu' on verra dans ce bas empire, tout ce qui vit en l' vniuers, mangé des mittes et des vers, plutost que vostre gloire morte, que dans son front l' histoire porte, sans qu' vn astre malicieux, ny que le demon enuieux, qui les dens à comme vne herse, luy fasse iamais trou ny perse, car vous n' estes pas dieu mercy, de ces preux faits, coussi, coussi, de ces vaillans à la douzaine, de ces heros miton mitaine, en qui ce beau nom reueré : paroist autant des-honoré, qu' il est en sa plus haute gloire, en vostre nom qui de l' histoire, sera le plus digne ornement, qui des vertus tousiours amant, à vertus faites bonne chere, qui fieres gens ne craignés guerre. Fust-il plus que Gargantua, fier, qui le loup garou tua, que Merlin cocaye Artachée, que Fierrabras, ny que Typhée, que Goliat ny que Samson, qui fust vn robuste garçon, et lequel comme il est à croire, fist autresfois d' vne machoire, plus que maintenant tous nos preux, n' en pourroient faire auecques deux, fors vous qui pour semblable affaire, aués valeur hereditaire, ------------------------------------------------------------------------p127 force et courage compettant, quand il en faudroit faire autant, témoins en son maints caboches, qui de vous ont receu taloches, pour n' auoir pas comme ie croy, autrement bien seruy le roy, témoins en est mainte prouince, où battus aués gens à pince, montrant aux plus roides gigots, la puissance de vos ergots, que craindre plus que le tonnerre, on doit, c' est à dire à la guerre. Car aillieurs vostre noble main, n' a rien que de doux et d' humain, carressant par tout le merite, non pas en donneur d' eau benite, ains honorant dame vertu, de vos biens luy çachant le cu, luy faisant manger carpe fritte, et du lard de vostre marmitte, comme faisoit iadis Cesar, à qui ie vous compare, car soit en bonté, soit en prudence, en force en esprit en vaillance, plus grand que vous, on ne vid onc, plus doux qu' vn gan, plus droit qu' vn ionc, plus franc que l' or, plus rond qu' vn iuste, enfin vn vray Cesar auguste, cherissant tous les nobles arts, tant de Minerue que de Mars, fauorissant armes et lettres, aymant musique, prose et mettres, l' honneste amour, item vn peu, ------------------------------------------------------------------------p128 la bonne chere et le bon feu, dequoy vous n' en valés pas pire, bref, tous deux faits comme de cire, tous deux grands d' esprit et de coeur, s' il fut vn fort grand empereur, possible monseigneur et maistre, que vous le voudriez bien estre : mais ie diray qu' hormis cela, il ne vous manque vn iota, de tout ce que i' ay dit en somme, des qualitez de ce grand homme, qui comme est dit peu moins peu plus, valoit bien son pezant d' escus ; aussi par tout la renommée, dessus son échine emplumée, ronflant comme vn double canon, fait bruire si haut vostre nom, que ma pauure muse endormie, laquelle Yssir ne vouloit mie, de son letargique sommeil, loin des rayons de son soleil, la grande princesse des charmes, se resueille et parmy ses larmes, vous offre ce petit present, qui ie croy seroit plus plaisant, si i' auois plus l' esprit en feste, mais excuses martel en teste : ce pendant ie suis de bon coeur, vostre tres-humble seruiteur. LA GVESPE DE COVR AV ROY ------------------------------------------------------------------------p129 Il y a bien deux ans et plus, que certains vers de moy vous prittes, pour lesquels quelques carolus, grand monarque vous me promistes, si lesdits carolus promis, dans mon gousset point n' aués mis, faute ne fust comme ie pense, de bon vouloir ny de puissance, car chacun sçait que bon vouloir, aués autant que de pouuoir, qui pouués du plus miserable, faire vn archiprotonotable, et du plus vil frotte patin, vn noble à gregue de satin, vn milor d' vn homme de paille, vn important d' vn rien qui vaille, comme du plus fier conquerant, vn gueux de cheualier errant ; pouuoir que ne tenés d' Alphée, d' Alquif ny de margo la fée, mais de celuy qui dans sa main, tient tout le sort du genre humain, et qui regit comme d' vn autre, consequemment aussi le vostre, que ie supplie de bon coeur, vous inspirer en ma faueur, ------------------------------------------------------------------------p130 car si c' est adorable sire, en ma faueur ne vous inspire. Bien tard vous aurés, ô grand roy ! D' vtilles mouuemens pour moy, bien tard grand roy comme ie pense, ie seray mareschal de France, tard on verra par mes aquests, vn paquet de quatre laquais, apres auoir beu comme à nopce, pisser derriere mon carosse, peu se rencontrent dans les cours, de Saint Agnans et de Harcourts, peu de soleils qui sachent luire, pour vertu guider et conduire, et quoy doncques force falots, force badins, force palots, force fols, force mercenaires, force méchans patibulaires, force rebelles deguises, forces lutins canonises, tel fust, et l' esprit, et la vie : decil qui par maudite enuie, vainement du temps de Louys, dont vous estes le digne fils, s' opposoit au cours salutaire, des graces qu' il daignoit me faire, et tels sont mesmes ces ialoux, qui pour me nuire auprés de vous, vous font à croire que ie iouë, mon argent comme de la bouë, que l' or en mon gousset placé, c' est eau dans vn panier percé. Grand roy c' est de cette maniere, ------------------------------------------------------------------------p131 que sans ioüer ie fais biziere. Et qu' au lieu de quinze sur dix, bien souuent ie ne fais que six, grand roy, c' est ainsi que ma muse, pauure froide triste et confuse, par vn prodige sans pareil, se glace aux rayons du soleil, et c' est ainsi digne monarque, qu' auec cette gentille marque, iamais graces à mes riuaux, vous ne sçaurés ce que ie vaux, quand annonceant vostre euangile, mille bourgeois de cette ville, par moy detrompés de leurs faits, tant à Luxembourg qu' aux palais, vous apprendroient combien de milles, i' ay desabusé de soudrilles, de folle creance obsedés, et deliuré de possedés, du malin esprit de la fronde, le plus méchant diable du monde, iamais graces à mes riuaux, vous ne sçaurés ce que ie vaux, quand on vous diroit de mon zele, le progrés ardant et fidelle, combien preschant à des marraux, i' ay perdu d' honnestes de manteaux, en dix combats, et six battailles, où ie cuiday mes funerailles, voir en la fin de mes trauaux, combien i' ay perdu de chappeaux, faute d' vn petit brin de paille, combien de la fiere canaille, ------------------------------------------------------------------------p132 i' ay supporté dedans son vin, de transports de Saint Maturin, combien de coups de fiere patte, tant sur test que sur omoplatte, eust mon nepueu dessus le point, de perdre son porte pourpoint, si que force fust sans trompette, à moy soudain faire retraitte, dans la bonne ville de Sens, ou fors trois coquins hors du sens, le reste qui pour vous soupire, pour vous souffriroit le martyre, si martyre pour vous souffrir, il falloit et pour vous perir, c' est parmy ce peuple fidelle, que traistre frondeur ou rebelle, n' a qu' à montrer son chien de nés, fust-il des plus enfarinés, ie veux qu' on medegargamelle, s' il en rapportoit cuisse ou aisle, aussi c' est dans le lieu natal, à tous vos ennemis fatal, que grace à gregue senonoise, i' ay puisé cette ame françoise, qui fait qu' il me seroit bien doux, grand roy d' estre cardé pour vous ; qui doncques, ô tres digne sire, du bien de moy vous pourra dire : sera ce quelque Mecenas, quelque amoureux fils de Pallas, la gloire auecques sa trompette, la renommée ou la gazette ; qui de mon nom vous parlera, ------------------------------------------------------------------------p133 non, mais ma mort vous le dira, du moment que nous est rauie, la vie aussi cesse l' enuie, aux enuieux les plus mordans, la mort casse toutes les dens, ce monstre ainsi mis en desordre, par mort ne trouuant plus que mordre, dans vn corps par mort abbattu, laisse en repos dame vertu, lors que ie n' auray plus affaire, que d' vn beguin et d' vn suaire, et que pour m' ayder au besoin, il ne faudra ny blé ny foin, robe, pourpoint, ny sçapulaire, ny d' argent pour mon locataire, a lors mes seigneurs mes riuaux, vous apprendront ce que ie vaux, vrayment ces airs auoient des charmes, diront-ils alors et ses carmes, quoy qu' assés mal recompensés, en tous lieux estoient encensés, faute d' vn ange tutelaire, s' il n' eust la fortune prospere, nous n' en deuons estre esbahis, nul n' est prophete en son pays, ô diue gloire seraphique, que ce rare panegirique, en mon drap empaquelotté, comme vn lieure dans vn paté, attendant le coup de trompette, me rendra la iambe bien faite, que ie seray bien réioüy, quant pour moy tout éuanoüy, ------------------------------------------------------------------------p134 miche, gatteau, tourte et galette, mon robichon magodinette, ballon, esteuf, cartes et dés, poulets, pigeons, chappons bardés, plaisirs amour, ioye et lumiere, mes membres reduits en poussiere, quelqu' vn grand prince vous dira, de mes faits mirabilia, ainsi les saints, la sainte eglise, qu' aprés la mort ne canonise, mais pour moy qui saint ne suis tant, mais qui voudroit l' estre pourtant, i' auouë que i' aurois enuie, d' estre festé durant ma vie. Et qu' en d' espit de mes riuaux, vous conneussiés ce que ie vaux, des-ia vostre tante royalle, princesse que nulle autre esgalle, en a quelque chose apperceu, si rien encor n' en aués sçeu, daignés-le apprendre, ô digne sire, cependant qu' en ma tirelire, ferés tinter le cardescu, pour ayder à cacher le cu, des gens lesquels pour vostre empire, ont souffert glorieux martire, ce qui dans ce siecle tortu, n' est pas tant petite vertu, et ne sera-si le temps dure, pour de pension ie n' ay cure, d' autant qu' en fait de pension, à vous parler sans fiction, dans si fatale conioncture, ------------------------------------------------------------------------p135 ce n' est presque argent qu' en peinture, il n' est rien tel qu' argent contant, qu' vn beau petit équipatant, sus donc grand prince sans remise, voyons de vostre marchandise, et dans peu malgré mes riuaux, vous connoistrés ce que ie vaux. LE VOYAGE DE SENS ------------------------------------------------------------------------p136 Mon cher amy de la Chappelle, qui comme l' or à la couppelle, est vn amy fort esprouué, et mesmement fort approuué, de petit val dont ie vous iure, bien fort ie plaindrois l' auenture, si pour moy pauure infortuné, il demeuroit decordonné, sçachez, cher amy, que i' estime, tant pour raison que pour la rime, ie dis raison, car sans raison, vn rimeur est moins qu' vn oison, qu' estant party de la grand ville, ou mes Louys auoient fait gille, auec grand train et grossegent, grand attirail et peu d' argent, ------------------------------------------------------------------------p137 ce qui pour faire long voyage, n' est pas de trop heureux presage, ie dormis tant qu' à mon réueil, ie me vis à bord à Corbeil, on par vne fiere auanture, contrains fus coucher sur la dure, tres proprement dans mon estuy, ce que ie pratique auiourd' huy, comme en guerre autant raisonnable, qu' à fils des muses conuenable, rien ie ne vous dis du repas, d' autant qu' il ne s' en parla pas, mais le iour d' aprés en reuanche, le lendemain que fust dimanche, ie trouuay repas opportun, bien qu' auec rimeur importun, iadis pour donner vn clistere, tres suffissant apotiquaire, à Paris aymé d' vn chacun, et maintenant poëte à Melun, ce fust-là que sans caracole, sans subterfuge ny bricolle, il fallut à fier batelier, respandre mon petit denier, à qui pour payer le passage, de mon poëtique équipage, il fallust laisser en belor, vn tiers de mon petit tresor : qui fust cher amy ie vous iure, vne autre trop fiere auanture, sans le grand pharmacopola, agneau qui pour nous s' immola. Nous tirant d' hotesse testuë ------------------------------------------------------------------------p138 diablesse meschante et barbuë, quand parust à nostre secours, la diue coche de Nemours, ou logement il fallust prendre, la par trop fier et dur esclandre, ie perdis ioüant au piquet, à peu prés tout mon petit fait, à Moret quittans laquatique, voiture prismes larcadique, sur qui plus guais que par batteau, vismes gister à montereau, où sur beste tant magnifique, de Phoebus la gent deifique, dans l' estime du peuple fat, passa pour gent à mitridat, ce fust là ma tante Nicole, qu' il fallust changer la pistolle, ce fust en ce perfide lieu, grand roy que ie vous dis à dieu, si bien qu' en ce depart funeste, asnés payés ie neus de reste, que deux beaux petits escus blans, pour me conduire iusqu' à Sens, ou mis à bord sans croix ny pille, auec le plus geux de la ville, i' eusse bien peu sans vanité, disputer de la primauté. ô tigresse fortune aduerse, diablesse, ladresse, taistresse, vilaine, ainsi pourquoy vas tu, tournant la nuque à la vertu, quel nocher dans vn tel orage, n' eust brisé mats, ancre et cordage ------------------------------------------------------------------------p139 antenne, trinquet et timon, quel experimenté patron, en ce destroit n' eust fait naufrage, fors moy qui sans perdre courage, expert en de semblables cas, au montier i' adresse mes pas, où bien aspergé d' eau benite, qui mont à bon chrestien profite, au ciel plein d' vn deuot soucy, ma priere i' adresse ainsi, grand autheur de la confrairie, des cheualiers de l' industrie, de qui les beaux iours sont finis, adorable roy de Tunis, docteur à toy seul comparable, ange à tes hostes redoutable, mais secourable à tes amys, ange à qui le ciel fust promis, qui dedans ce val transitoire, par art à peu de gens notoire, as, euité tant de dangers, tant d' escueils et tant de rochers. Grand autheur de fine finesse, roy de la ruse et de l' adresse, grand luminaire des gusmans, soleil de tous les charlattans, du plus haut de ton d' omicille, en moy ton pauure lazarille, triste obiect du ciel irrité, influë vn traict de ta clarté, infuse en moy cette science, par qui malgré ton indigence, tu triomphas du mauuais sort. ------------------------------------------------------------------------p140 De la famine et de la mort, et ie te promets ô grand phare, esprit du monde le plus rare, de faire durer à iamais, la memoire de tes beaux faicts : ie graueray dans ta chronique, les beaux traicts dont tu fis lanique, à tous les traicts du temps passé, du pays chaud iusques au glacé, l' on verra ton panegirique, et d' vn stile plus qu' heroïque, les arts que tu nous as laissé, à quoy l' illustre trespassé, tant par raison que par priere, tout resplandissant de lumiere, et de brillans enuironné, m' apparut, ou ie sois damné. Non point chargé d' vn reliquaire, d' vn breuiaire, ou d' vn scapulaire, mais d' vn beau ieu de lansquenet, de trois beaux dez et d' vn cornet, qu' auec tres-graue contenance, il agita m' en liura chance, me disant ces mots à peu prés, fac et in hoc signo vinces, puis se derobant à ma veuë, comme vn esclair qui fend la nuë, ne me laisse moins consolé, qu' vn deuot pere recolé, lequel auroit veu son bon ange, ô prodige ô merueille estrange, le iour qui fut le landemain, qui deuoit estre vn iour sans pain : ------------------------------------------------------------------------p141 pour moy qui d' argent n' auois mie, ie fus droit à l' accademie, où par le vouloir du destin, ie trouuay la carte à la main, vn visage de bonne augure, noble et gentil de sa nature, qui sans craindre le coup mortel, du hazard me porte vn cartel, pour y combattre à toute outrance, ce qu' accepté sans resistance, l' ange d' abord argent tira, mais ie dis qui perdra mettra, qui fust or de si bonne mise, qu' auecques ceste gualantise, ie luy tiray cent escus d' or, qui ne fust pas le tout encor, il voulut auoir sa reuanche, qu' auecques carte belle et blanche, ie luy donnay par tant de fois, que ie mis mon prince aux abbois, si bien que contant mes pistolles tant mazarines qu' espagnolles, louys iaunes et louys blancs, ie trouue plus de mille francs, voilà comme fortune change, ores ie bois frais et ne mange, rien que perdrix et pigeonneaux, mes pages rien que des gateaux, et mon nepueu qui fait le prince, plus fier qu' vn noble de prouince, rit chante et boit et fait l' amour, et moy ie la fais à mon tour. A MADAME PROSERPINE ------------------------------------------------------------------------p142 Mon sort auec le tien a de la ressemblance, nous nous sentons rauir tous deux esga- lement, comme vn dieu fut l' autheur de ton enleuement, ie sens aussi d' vn dieu la supresme puissance. Que i' ayme de ces vers l' agreable cadence, où ie voy d' Apollon le diuin mouuement, ie vante auec plaisir dans mon rauissement, de l' autheur de mon mal la douce violence. Si Pluton consumé par les feux de l' amour, t' enleue et te conduit en son morne sejour, tu sçais bien que l' amour est cause de ce crime. De mon rauissement i' accuse Dassoucy, charmé par les escrits de cét esprit sublime et ie sçay qu' Apollon en est la cause aussi. v A DVCHESSE DE SAVOYE ------------------------------------------------------------------------p143 madame, ce n' est plus par ouyr dire, mais par experience, que le plus grand de tous les maux est celuy de la priuation. Depuis que nous auons perdu nostre souuerain bien, et que l' astre qui ------------------------------------------------------------------------p144 nous luisoit nous a caché sa lumiere, nous auons appris par nos souffrances, que pour voir des vautours et des Prometheez, il ne faut point aller aux enfers, mais qu' il suffit de con- templer, ceux qui comme nous sont esloignez de vostre auguste presence. Aussi ce ne sont plus nos larmes qui manifestent nostre douleur, de- puis que le desespoir en a tary la source, c' est à faire à nostre coeur et à nostre sang d' en ex- primer la violence, encores si parmy nos dis- graces, nous pouuions meriter cette consola- tion d' en apprendre la cause ; possible que la douleur qui iusques icy ne nous a laissé la vie que pour nous l' oster, en vous disant adieu, nous en continuëroit l' vsage iusques en France, pour nous donner le loisir d' y publier l' excel- lence de vos vertus, et le merite de vos bontez. Nous sçaurions aussi bien que les criminels la cause de nostre mort, et nous aprendrions qu' elle si terrible puissance, a bien pû faire succomber la vertu en presence de la vertu mesme, pour destruire des creatures qu' vne affection si pure et vn amour si des-interessé, pouuoient rendre digne de vostre royal seruice. Estant plustost loisible de penser que le soleil qui est le pere de la vie et de la lumiere, deuienne le ministre des tenebres et de la mort, que de croire que vostre bonté à qui la terre doit tout ses autels, eust iamais consenty à nostre anneantissement, apres nous auoir esleuez à vne si glorieuse ser- uitude, sans quelque trame dautant plus mortel- le, que la tissure en est imperceptible, souffrez donc madame, que nous nous iettions à vos ------------------------------------------------------------------------p145 pieds, pour supplier vostre altesse plus diuine que royalle, de ne nous point chasser du para- dis terrestre sans nous faire sçauoir de quel fruict deffendu, nous auons mangé afin que la France qui a des-ja eu le vent de nostre bon- heur, ne nous renuoye point le visage couuert de honte, sans l' auoir merité, et que nous ne fassions point de part de nostre confusion au prince qui partageoit à nostre gloire, ainsi nos voix ne cesseront iamais de vous esleuer au des- sus de toutes les puissances couronnées, et cele- brer vostre pieté et vostre iustice, c' est madame, C D. ------------------------------------------------------------------------p146 Madame, bien que Dieu vous ayt constituée sou- ueraine dans le plus beau pays du monde, pour y enfermer comme dans vn paradis terrestre, tout ce qu' il fist iamais de plus grand et de plus augu- ste, ce n' est pas pourtant (madame) ny pour la beauté, ny pour la bonté de vos estats, que la terre vous recognoist auiourd' huy pour sa plus grande princesse, si vous n' auiez d' autres auanta- ges que ceux que la fortune deuoit à vostre nais- sance, vostre reputation que la renommée à por- té iusques au bout de l' vniuers, n' auroit point passé les destroits de vos montagnes, et vostre vertu qui fournit continuellement de si noble matiere, à la fabrique de tant d' autels, à peine seroit connuë et reuerée, que de vos peuples, mais le ciel qui vous ayant fait naistre du grand Henry, fait reuiure en vous toutes les heroïques qualitez, du plus grand monarque du monde ; bien qu' il ayt prescript quelques bornes à vo- ------------------------------------------------------------------------p147 stre pouuoir et recompense, a donné telle esten- duë à vostre gloire, qu' il n' est aujourd' huy terre si esloignée, n' y climat si reculé, qui n' en ayt ado- ré la splendeur : aussi n' est-ce pas sans raison que pour s' en approcher on trauerse les mers, on af- fronte les dangers, et que l' on quitte parens et patrie, quoy que mon destin me prepare grande princesse, ie ne me repentiray iamais d' en auoir fait autant. Souffrez donc que ie vous aborde sous les auspices d' vn prince qui n' a planté ses plus beaux lauriers si prés de vos murailles, que pour estre conserué dans l' honneur de vostre sou- uenir ; c' est de par luy que ie vous presente ces vers, dont le stile n' est pas moins agreable à no- stre cour, qu' il est estrange et nouueau dans celle cy, que si ce fruict nouueau pour estre transplanté ne reüssit pas au gré de quelques vns. Ie m' asseure qu' il n' en sera pas de mesme en presence des di- uins rayons de vostre bel esprit, que le ciel ayant accompagné de toutes ses graces fait briller à l' enuy de l' incomparable beauté de vostre corps, c' est ce que i' attend de vostre altesse royalle, madame, C D. A MONSEIGNEVR DE LYONNE ------------------------------------------------------------------------p148 Monseignevr, covrir depuis vn mois sans attra- per vn trait de plûme, que monseignevr, le sur-intendant me veut bien donner, mais qu' il ne me donne pas, vzer tous les carreaux de sa salle, et par consequent mes souliers a faire des reuerences, donner tous mes liures, escrire tout le iour, et resver toute la nuit, pour obtenir ce qui est des-ja obtenu, c' est ce qui ne peut arriuer qu' à moy, ayant affaire aux plus ra- res et plus honnestes gens de nostre siecle. I' ay dedié vn liure à monseignevr vostre oncle, appuyé de vostre protection, secondé de vostre estime, et escorté de ma reputation, si pour reüssir auprés de vous, et de Monseignevr Le Conte De S Agnan, ie n' ay pas eu besoin de toutes ces choses que n' ay-ie pas deu es- perer auec de si grands auantages, d' vn si grand esprit, et d' vn si grand homme, n' estoit-ce pas du bled en grenier, et de l' argent tout contant, et tout conté : cependant il est encor en lingot, et le croyant dans ma pochette, i' ay esté assés fol pour hazarder celuy que i' auois le meilleur, et ------------------------------------------------------------------------p149 le mieux marqué, et si i' auois gagné, aussi bien que i' ay perdu, ie serois des-ja bien loin, tant il me desplaist de faire vn personnage, qui ne sçauroit plaire à personne, et où ie n' entens rien, mais qu' il faut bien pourtant que i' aprenne, puis que c' est auiourd' huy ma principale re- source. Vous sçaués monseignevr, que ie suis à vous, et que ma muse vous doit toute sa gloi- re, c' est à vous que i' en ay consacré les premices, et c' est vous qui dans toutes les occasions l' aués tousiours daigné maintenir et faire valoir ; c' est pourquoy, monseignevr, ie vous prie de ne la point abandonner en cette rencontre : ie voy Monsieur Mogé trois fois le iour, qui trois fois le iour me donne de nouuelles paroles et de nouuelles esperances. Qui n' aboutissent à rien, qu' à me faire admirer la fecondité de son es- prit. Et à me remplir de tristesse et d' amertume, de ce chagrin personne n' en profite que Monsieur Lasne ; car ie le blasmois de m' auoir fait au com- mencement de mon liure dix ans plus vieux que ie ne suis : mais maintenant ie suis contraint de loüer sa preuoyance, qui ayant sçeu que i' au- rois à faire aux finances, à bien iugé que dans quinze iours ie serois semblable à mon portrait ; c' est pourquoy, de peur de vieillir d' auanta- ge, il seroit bien de raison, et de saison aussi monseignevr, de terminer ce passe- temps, monseignevr le sur-inten- dant peut beaucoup à me remettre en mon pre- mier estat, et ie m' assure s' il voyoit comme ie me tuë sans rien faire, et combien despines ie rencontre pour cueillir vne rose, qu' il me pre- ------------------------------------------------------------------------p150 steroit la main, c' est tout ce que ie luy demande il y a long-temps, que la France admire ses écrits, et il y a long-temps que ie les adore, iugés main- tenant qu' il n' escrit plus qu' en lettres d' or, ce que ie dois faire, et si ie n' ay pas raison de passionner si fort de voir vn traict de sa plume, ie luy escris vne lettre, ie croy que vous aurés la bonté de luy faire voir, et que vous obtiendrés de sa iusti- ce la fin de mes trauaux, et le courronnement de cette oeuure en faueur de celuy qui est monseignevr, V S C D. A COMTE DE SERVIEN ------------------------------------------------------------------------p151 Monseignevr, ie ne vous demande ny les charmes de vostre bource, ny les charmes de vostre esprit, ny de vostre bouche, qu' aujourd' huy le roy pour le bien de ses affaires, ne doit pas moins priser que les plus riches brillans de sa couronne, il me suffit, monseignevr, des charmes de vostre plume, et quand la mienne n' en auroit point eu pour vous, vous me les deués, puis que vous me les aués promis : c' est sur cette promesse que ie me fonde, et que ie redouble la ferueur de mes prieres, pour essayer de meriter de vous vn de ses momens si precieux que i' attens depuis vne éternité, c' est ainsi que i' appelle le mois de temps, pendant lequel en me consommant moy- ------------------------------------------------------------------------p152 mesme, i' ay consumé ce qui m' auroit bien ser- uy à ratraper le pain, qu' vne grande princesse me fait cuire de là les monts. Mais que i' ay grand peur de trouuer trop dur, si vostre bonté ny met ordre ; mon mauuais genie qui à pressenty mon bon-heur en à grand dépit, et connoissant qu' vn autre plus fort que luy, est sur le point de me deliurer pour iamais de sa tyrannie, ne pouuant detourner le cours de vos graces, il en retarde l' ef- fet pour me faire perir de langueur : c' est pour- quoy, ie vous prie, monseignevr, selon la hayne que vous aués pour les meschans, de ne point fauoriser ses mauuais desseins, et puis que c' est comme ie crois, vostre intention de me donner durant ma vie, d' autant que ie n' en auray point affaire apres ma mort, ie supplie vo- stre bonté de m' expedier promptement, non pas selon les formes de vostre merueilleuse sur-in- tendance, qui sous vostre admirable conduite, va faire trembler tous les ennemis de l' estat ; mais selon vostre courtoisie de qui i' attens vne grace d' autant plus particuliere, que ie sçay que vous honorés les muses. Apollon qui en est le pere, l' est encor de ce noble metal, et ce seroit vne chose bien estrange, si vn si sçauant, et si riche Apollon que vous n' en auoit vn peu de re- serue pour ses pauures enfans qui ont essayé de le meriter. Ie sçay que les necessités sont grandes, que les fonds sont petits, et que les affaires du roy vous touchent beaucoup, plus que les vo- stres, mais il n' est pas moins de son interest de re- compenser ceux qui l' ont seruy vtilement com- me moy, qu' il est de vostre gloire d' y consentir. ------------------------------------------------------------------------p153 Et puis ie vous diray, monseignevr, v que pour mettre en ma tirelire, quelque peu d' argent monnoyé, pas moins n' en sera soudoyé, le soldat qui pour son empire. vers la Flandre ses chausses tire, ny le titan moins foudroyé qui ce dit-on pour nous destruire, fait le grand diable deschesné : ny le gascon qui mutiné, à son ognon se va reduire, moins destruit et moins ruiné, ses cuisiniers boutes tout cuire, pas moins n' en auront dequoy frire, et son potage assaisonné, pas moins n' en sera mitonné, et vous que tout esprit admire ; tousiours de gloire enuironné, pas moins n' en aurez dequoy rire, ny moindre plume pour escrire, que prompt argent me soit donné. v c' est par ces mots, monseignevr, que ie vous prie de conclure comme ie conclus cette lettre, en vous assurant que ie suis monseignevr, C D. A DVCHESSE DE CHAVNE ------------------------------------------------------------------------p154 Madame, à peine ay-je eu le loisir de remercier la fortune de m' auoir restably en l' honneur de vos bonnes graces que ie suis contraint de luy reprocher sa legereté et son inconstance, apres trois ans de tenebres, le iour que ie reuis vostre visage, i' y remarquay tant de bonté et de dou- ceur, que ie me resolus en reuanche du bon ac- cueil que i' en receus, d' en tracer le diuin por- trait, que i' ay à mon aduis acheué assez heureu- sement, pour pouuoir me donner la vanité de vous dire, qu' à peine en pourroit-on tracer en si petit espace, vn plus conuenable à son original, ce pendant quand ie le contemple, i' y vois au- iourd' huy si peu de rapport à mon ouurage, que sans quelque indignation, qui sans doute en effa- ce les plus beaux traicts, ie croirois m' estre mes- conté. Malheureux que ie suis, aurois-je bien causé ce changement. Non madame, quoy que vous ayez changé de visage, ie n' ay point chan- gé de coeur. Quelque sourde pratique qui m' ex- pose encore vne fois à vostre indignation. Ie ------------------------------------------------------------------------p155 vous honnoreray et vous aimeray constamment, ie vous auray veuë comme vne diuinité, qu' il n' est pas loisible de considerer long-tems. Et moy ie disparoistray pour la seconde fois comme vn fantosme malheureux consacré à la nuict et à l' obscurité. Madame, C D. A MONSEIGNEVR ------------------------------------------------------------------------p156 Monseignevr, vous n' ignorez pas que la grandeur ne soit composée de deux parties, l' vne exterieure et l' autre interieure, cette premiere ressemble à ces diamans d' Alençon, qui de leur faux esclat es- blouyssent les ignorans, et les prennent pour duppes, elle est comme le verre foible, fragile et caduque, et pour tout dire vn corps sans ame, sans la seconde, laquelle est vne essence spirituelle, qui par l' entremise des bonnes actions, subsiste en l' opinion des hommes, et se respand par la bou- che de la renommée : on l' appelle bonne reputa- tion, entre tant de qualitez qui luy donnent l' estre, la liberalité est celle dont ie croy qu' elle tire son principal esclat, comme la baze et le fondement de toutes les vertus, par où la crea- ture se tirant de sa bassesse, aproche le plus prés de son principe. Par elle il n' est point de mortel à qui la gloire n' ayt esleué des autels et des tem- ples, sans elle point de si noble sujet, dont l' infa- mie n' eust renuersé les temples et les autels, point de gloire qui n' ayt esté flestrie, n' y de bel- les actions qui n' ayent esté estouffées, c' est l' ay- mant qui attire les coeurs, le charme qui force les ------------------------------------------------------------------------p157 inclinations et maistrise les volontez. La pierre de touche par qui l' homme se manifeste de bon ou de mauuais alloy, soeur de la valeur, compa- gne de la ieunesse, et tresoriere de Dieu en terre, sans laquelle toute grandeur n' est que chimere, fausseté et tirannique vsurpation, ce n' est pas pour vous monseigneur, que ie dis ces choses, qui estes le modelle accomply de toute perfe- ction, et que le ciel a iustement choisi pour le- gitime dispensateur des biens d' vne honneste for- tune, i' ayme mieux accuser autruy dans ce petit rencontre, que de soubçonner vostre vertu, ou de croire que vous ayez voulu faire tort à la mien- ne, laquelle bien qu' inutile au iugement de la commune, ne l' est point pourtant, et sur tout aux gens de vostre sorte, de qui les belles actions fournissent les plus riches materiaux dont elle bastist les temples à l' immortalité : c' est mon- seigneur ce qui est bien veritable, et ce que ie vous prie de croire de celuy qui vous ayme et qui vous reuere plus que tout autre, en qualité de monseignevr, C D. A ZENOBIE ------------------------------------------------------------------------p158 Ovy Zenobie, vous faites bien de ne vous point marier, mais il faut donc espouser vn cloistre, autrement cette liberté que vous pre- tendez conseruer au milieu des perils de la chair et du monde, sera tousiours suspecte et de mau- uaise grace en presence de la malice des hommes, vous pourriez estre plus chaste qu' vne vestale, que vostre bon ange mesme n' en croira rien, et plus sage que Saincte Elizabeth, que viuant com- me vne amazonne, on vous attribuëra tousiours quelque prisonnier de guerre, vous serez la moc- querie du peuple, et la raillerie des courtisans, car il est vray que le monde ne voit rien de plus ridicule, qu' vne vieille fille, vn vieux singe, et vn vieux chastré. Où pensez vous que fut l' esprit si retenu, qui vous voyant dans vn sentiment si fa- rouche et si contraire à la nature, ne s' imagine que vous ne soyés vn hermaphrodite, ou du moins ------------------------------------------------------------------------p159 ne vous soubçonne de quelque estrange deffaut, qui vous fait abhorrer cette vnion si saincte et si sacrée, autrement qu' elle apparance que vous fussiez tant ingratte à la nature, qui semble s' estre espuisée pour vous enrichir de toutes ses perfe- ctions. Non Zenobie, il n' est pas permis de dis- poser de vous mesme à son preiudice, elle est vo- stre mere et tous les sentimens que vous auez contre elle sont autant de crimes capitaux, qui se conuertiront vn iour en autant d' horribles ser- pens pour vous deschirer les entrailles et vous faire mourir dans les angoisses d' vn repentir éternel ; songez y donc auant que le temps meur- trier de toutes choses, ayt commis en vos beau- tez vn assassinat irreparable, et que l' amour ayt rapporté à sa mere les attraits qu' il luy desrobe tous les iours pour en embellir vostre visage ; (songez y belle Zenobie,) l' honneur aux filles se perd tant plus il est gardé, et l' on n' en fait non plus de compte que d' vne vieille pomme pourrie quand il est suranné, pensez que vous ne serez pas tousiours de mesme humeur, que vous chan- gerez de goust, et voudrez mais trop tard retenir en hyuer, ce que trop legerement vous auez mes- prisé durant les plus beaux iours de vostre prin- temps ; songez y ie vous en prie, tant par les larmes de vos parens, que par la raison dont vous estes si capable, souuenez vous que vous n' estes point fille du cerueau de Iupiter, pour trancher de la Minerue, et que les muses ne seroient pas vierges si elles auoient comme vous des thre- sors à porter en mariage, quittez donc cét a- mour que vous auez pour la solitude, qui pour ------------------------------------------------------------------------p160 vous ne doit rien auoir que d' effroyable, et qui n' est bonne que pour les saincts ou pour les poë- tes, ou pour celles qui font profession de parler à la lune, et de desenterrer les morts. Laissez tous ces romans qui ne font que troubler la cer- uelle, et blesser l' imagination, pour les changer en des outils plus necessaires à la gloire de Dieu, et à l' accroissement de son empire. Euitez la ma- lediction que Dieu a donnée à l' arbre qui ne por- te point de fruict. Voicy Dieu qui vous tend les mains, pour vous conduire au sommet de toutes les felicitez, ou pour vous precipiter dans vn abysme d' ennuys et de desespoir, si vous mesprisez l' aduis que vous donne de sa part madamoiselle, C D. A M. SCARRON ------------------------------------------------------------------------p161 Monsievr, ie serois bien mary que parmy vos ado- rateurs, il s' en trouuast quelqu' vn plus re- ligieux à vous rendre le culte qui vous est deu, que moy qui fais gloire de vous suiure, et vertu de vous imiter, chacun sçait que ie ne suis riche que des tresors que i' ay pillez à vostre genie, et que mes escrits ne doiuent pas moins aux vostres la gloire de leur naissance, que vous ne deuez celle de vos diuins ouurages, qu' à vous mesme, aussi ma lan- gue ne desauoura iamais n' y ce que ie tiens de vo- stre plume, n' y ce que ie doibs à vostre generosité, ce tesmoignage que ie vous rends d' vne vertu si cognuë, seroit vne satisfaction assez authentique pour meriter l' abolition de mon crime, si i' auois changé quelque chose au present qu' il vous a plu me faire : mais i' honore trop les traicts de vostre pinceau pour auoir eu la pensée d' en changer le moindre carractere, car bien que i' aye augmenté de quatre vers la piece dont il vous a plus m' hon- norer, ie m' asseure que lors que vous sçaurez ce qui m' y a obligé, vous ne direz pas que i' aye vou- lu adiouster quelque brillant à vostre ouurage, et que vous n' appellerez pas enfans de ma temerité, ceux qui se tiennent trop glorieux d' estre habil- lez de vos liurées, et de paroistre à vostre suitte, en qualité d' enfans d' honneur aussi bien que leur pere, qui est monsievr, C D. A M. DE MOLIERES ------------------------------------------------------------------------p162 Monsievr, ie vous demande pardon, de n' auoir pas pris congé de vous, Monsieur Fresart le plus froit en l' art d' obliger qu' homme qui soit au monde, me fit partir auec trop de precipitation pour m' aquitter de ce deuoir, i' eus bien de la peine seulement à me sauuer des rouës entrant dans son carosse, et c' est bien merueille, qu' il m' ait pû souffrir auec toutes mes bonnes quali- tés, pour la mauuaise qualité de mon manteau qui luy sembloit trop lourd ; cela vient du grand amour qu' il à pour ses cheuaux, qui doit surpas- ser infiniment celuy qu' il à pour Dieu, puis qu' il a veu presque perir deux de ses plus genti- les creatures, sans daigner les soulager d' vne lieuë. Ie ne vous sçaurois exprimer auecque qu' elle grace, le plus agile de mes pages faisoit dix lieuës par iour, ny les loüanges qu' il a em- portées de sa gentillesse et de sa disposition, pour celuy qu' il y a si long temps que ie nourris, peu s' en est fallu qu' il n' ait fait comme le chien de Xantus qui rendit l' ame pour auoir suiuy son maistre auec trop de deuotion. Ie ne m' estonne ------------------------------------------------------------------------p163 pas si la cour la deputé aux estats pour le bien du peuple le connoissant si ennemy des charges. Ie luy suis pourtant fort obligé de m' auoir souf- fert auec mon bonnet de nuit, n' ayant promis que pour ma personne. Ie remercie Dieu de cette rencontre, et suis monsievr, C D. A M. ------------------------------------------------------------------------p164 Monsievr, ie vous enuoye ce papier tout trempé de mes larmes, et du sang des deux innocens que vous aués esgorgés ; ie croy que ce present fune- ste contribura beaucoup à vostre ioye, puis que vous estes si auide du mal-heur d' autruy, mais ie crains que cette ioye ne vous soit pas de du- rée ; car Dieu hait la cruauté et l' iniustice, et vous en aués commis vne en leur endroit qui n' a point d' exemple, vous aués fait comme la vipe- re, puis qu' estant fils de la vertu vous aués de- struit en leurs personnes, et déchiré les entrail- les de celle qui vous à mis au monde. Mais ie me console de ce que vostre iniquité donne à ma pa- tience matiere pour meriter enuers Dieu, le priant que vostre mauuais sort ne vous fasse ia- mais rencontrer deuant les parens de ses enfans, qui sont de terribles gens, et qui vous pourroient bien vn iour faire rendre conte de leur fortune : car il y a beaucoup de barbares comme vous : mais peu de chrestiens comme moy, qui aprés tous vos outrages, ne laisse pas de demeurer monsievr, C D. A VN DEBITEVR ------------------------------------------------------------------------p165 Monsievr, ie suis vn homme enragé, et la raison qui vous doit obliger à me payer sans remise, c' est que ie n' ay plus de raison. Au nom de Dieu euites les persecutions d' vn homme desesperé la force de l' estime que i' ay pour vous est gran- de, mais la force de mes disgraces, l' est enco- re plus. Ie vous honnore tout de bon : mais pour sortir de l' extremité, où ie suis il n' y a point d' extremité ny de voye, que ie ne tente ; ie ne vous eusse pas presté vingt pistolles ; mais toute ma bource si vous m' en eussiés requis, et ie n' eusse pas creu auoir failly en suitte de l' es- time que chacun fait de vostre prud' hommie de vous auoir fié tout mon bien, cependant vous estes disparu. Et n' estoit que ie croy que vous estes trop auisé pour prendre, vn dessein qui vous donneroit de l' ennuy ; ie croirois que vous m' auriés oublié qui seroit vous oublier vous mesme. Vous sçaués que dans cette rencontre, i' ay vzé de toute modestie, qui est à mon aduis la voye qui doit piquer d' honneur ceux qui com- me vous, en font profession : ie vous prie donc de m' enuoyer cét argent, et sans differer ; car ce me seroit vne chose bien fascheuse que mes respects se terminassent en importunités monsievr, C D. A MELLITE ------------------------------------------------------------------------p166 à la verité ie possede quelque talens, mais ie n' en fais nul conte, puis que ie n' ay pas ce- luy de vous plaire, c' est presque le seul art que i' ignore, et c' est pourtant le seul qui me peut sauuer, puis que sans luy ie ne me peus conser- uer la vie, le iour est beau, mais ie le hay auec toutes ses graces, si ie suis esloigné de ce qui me le peut faire aymer, et ie n' ay que faire du soleil auec tous ses appas si mon astre me cache sa lu- miere, ie vous vois parmy les ruës et dans les assemblées, mais c' est que vous ne le sçauriés empescher, et ie croy qu' il ne tiendroit pas à vous que vous ne fussiés inuisible, pour me pri- uer tout à fait de l' honneur de vostre veuë, i' a- uouë que ce traittement me sembleroit bien ru- de, si connoissant l' excellente bonté de vostre naturel, ie n' excusois le peu de connoissance que vous aués du mien, et le mauuais iugement que vous faites de l' estime que ie fais de vostre ver- tu, mais ayès vn peu de patience ma douleur va bien tost seconder vostre dessein, ie mourray puis que vous le desirés, et bien que ce soit vne estran- ge preuue de mon affection, ie ne laisseray pas de vous la rendre, puis que ie n' ay en moy que cela qui vous puisse estre agreable. Mellite, C D. ------------------------------------------------------------------------p167 Ie suis prest à mourrir, et ie n' ay plus qu' à vous dire adieu, cette resolution est l' effet de mon desespoir, que vous ne deués point trouuer étran- ge, puis que vous mesme me l' aués procuré, toute franchise est perduë vous redoutés mes a- ctions, comme si vous n' estiés pas la maistresse des vostres, si ie vous rends des visites elles vous importunent, et si vous m' en rendés ce n' est pas par pitié, mais pour donner au coeur ioye de ceux qui vous gouuernent, et qui disposant entiere- ment de vous, peuuent ainsi disposer de mon sort, vous riés auec eux et possible de moy, ce- pendant que ie me consomme, et que ie me noye dans mes larmes, attendant l' heure de ma mort dont vous m' eussiés peu exempter, et à peu de frais si vostre coeur impitoyable par vne felonnie plus que barbare, n' auoit formé le dessein de voir respandre tout le sang qui vous estoit de- uoüé, et de sacrifier à vos petites connoissances vostre plus fidelle et plus parfait amy ; aussi ie ne vous appelleray plus mon astre dont i' adorois les benignes influences. Mais la comette originaire de toutes mes disgraces, et du mortel accident dont ie suis menacé, le demon qui sous vne trompeuse apparance d' vn ange de lumiere ma deceu, et le fatal ardant qui m' ayant fait esgarer de mon droit chemin ma precipité. Ie meurs au- tant d' indignation que d' amour, mais ne croyés ------------------------------------------------------------------------p168 pas que le ciel laisse vostre cruauté impunie, et que celuy qui connoist le fonds de mon coeur et de ma pensée ne vange sur vous, quoy qu' à mon grand regret, la mort que ie n' ay point meritée Mellite, C D. ------------------------------------------------------------------------p169 I' ay cette nuit espuisé toutes mes larmes, et il ne m' en reste plus pour implorer vostre pitié ; mais quand il m' en resteroit encor, elles ne me seruiroient de rien pour vous demander la vie, puis qu' estant tombé entre vos cruelles mains. Ie n' ay plus d' esperance qu' en la mort, s' en est fait vous ne me verrés plus, ny aux ieux, ny par- my les ruës, et ma chambre pleine de tenebres, ne sera plus desormais que l' espace ou ie prome- neray ma douleur et mon desespoir attandant l' heure de partir pour aller à la sepulture. Ie ne vous en auois iamais tant dit ; mais il n' est plus temps de rien celer, oüy ie meurs, mais en mou- rant ce qui m' afflige le plus, c' est de ne mettre point ietté cent fois à vos pieds et n' auoir point respandu toutes mes larmes sur vos genoux, car quand par cette voye, ie ne vous aurois rien per- suadé, cette tolerance de vostre part m' auroit tenu lieu d' vne faueur aussi chere que la vie, et si mon repentir estoit capable d' adoucir vostre cholere, vne semblable bonté me donneroit en- cor le desir de reuoir le iour ; car vous sçaués que ma mort ou ma vie, ma ioye ou ma douleur, ne consiste pas en ce que tout le monde recherche ; mais simplement dans l' opinion d' estre bien ou mal dans vostre esprit, ie vous le iure sur tout ce qu' il y a de plus saint et de plus sacré, et ie vous prie de le croire, de celuy qui n' a plus de part au ------------------------------------------------------------------------p170 monde ; adieu donc pour iamais, ie vous rends les vers que i' ay faits pour vous, ne pouuans ia- mais estre appliqués à vn plus digne suiet, con- serués-les auec cette lettre toute trempée de mes larmes, qui me seruira sans doute quand il n' en sera plus temps, c' est le dernier témoi- gnage de l' affection de celuy qui est Mellite, C D. A MELLITE SORTANT DE MALADIE ------------------------------------------------------------------------p171 Ne croyés pas que la perte des graces de vo- stre corps, m' ait fait oublier les charmes de vostre esprit, vous aués bien changé de visage, mais ie n' ay point changé de coeur : ie suis im- muable iusques à vous aymer non seulement ma- lade, mais encores sous l' escorce d' vn arbre, si mes poursuittes estoient capables de vous faire changer en laurier, si vous n' estiés instruite de la nature de l' affection que i' ay pour vous, cet- te continuation de mes seruices, dans l' estat ou vous estes, vous feroit assés connoistre, que la chesne qui mattache à vous, n' est autre que celle de l' amitié qui ne se rompra iamais qu' auec celle de ma vie Mellite, C D. A MADAME ------------------------------------------------------------------------p172 Madame, ie i' auois eu la moindre intention de vous offencer, ie me condamnerois moy-mes- me, et i' approuuerois mes souffrances, mais comme il est certain, que bien loin d' auoir eu seulement la pensée de vous deplaire. Ie n' ay iamais consideré mon honneur, ny ma vie qu' au- tant qu' elle vous pourroit estre vtile en quelque chose, et qu' aprés vous ie n' estime plus rien au monde, i' ay bien de la peine à m' empescher de me plaindre de l' excés de mes malheurs, et d' ac- cuser vostre seuerité de trop d' iniustice, qui de- puis trois mois me fait souffrir les peines de la mort, me refusant l' honneste accés, que i' auois en vostre maison. Ie vous supplie donc, mada- me, d' auoir pitié du plus mal-heureux de tous les hommes, et de permettre qu' aprés vne si lon- gue nuit, ie puisse comparoistre pour vn mo- ment aux rayons de la lumiere, c' est à dire en vo- stre presence, c' est la seule grace qu' il y a si long- temps que ie vous demande, et que ie ne sçau- rois plus vous demander auec mes larmes, puis que les ayant toutes espuisées, il ne me re- ste plus que mon sang à verser madame, C D. A VN BRAVE ------------------------------------------------------------------------p173 Monsievr, dites moy si i' auois eu dessein de vous mal traitter qui m' en auroit empesché, lors que iettois en puissance de me ressentir de vos mena- ces, ne le dirois-ie pas plus iustement de vous, qui aués fait assemblée, et m' estes venu cher- cher pour c' est effet, au contraire il y a assés de témoins, qui sçauent que vostre vie estoit en mon pouuoir, si i' eusse esté assés lasche pour me preualoir du nombre, et que i' ay vzé de toute modestie en vostre endroit, dequoy ie ne me re- pens point, tant à cause de la bonté de l' action que pour le respect de vostre frere que i' ay tous- iours estimé, si iettois assés foible pour estre vin- dicatif, il y a long-temps que vostre valeur vous auroit esté inutile, et que i' aurois changé de demeure pour vous faire voir ce que peut vn homme offencé de qui l' establissement est à plus de cinquante lieuës hors de France. Mais outre que ie ne suis pas assés irrité pour cela, c' est que ie crains Dieu, et ie méprise la vengeance à cau- se que la peine y passe le plaisir, parlés donc ------------------------------------------------------------------------p174 mieux, s' il vous plaist, et tirés de meilleures con- sequences de ma patience ; si ie recherche la paix, c' est vn effet de ma prudence qui pourroit bien vous estre vtile autant qu' à moy. Ie ne doute pas que vous ne soyés vn petit Mars, et le braue des braues : mais si vous aués de la hardiesse pour m' attaquer, sçachés que i' ay de la resolution pour me deffendre, et que la iustice estant de mon costé, i' ay bien de l' auantage sur vous qui ne sembles vouloir vous seruir du talent que Dieu vous a donné, que pour en faire piece au tiers et au quart, si vous estiés bien conseillé vous em- ploiriés mieux vostre courage, et apprendriés par l' exemple de tous les honnestes gens qu' a- uoir du coeur, c' est n' offencer personne monsievr, C D. A MONSEIGNEVR DE METS ------------------------------------------------------------------------p175 Monseignevr, ce petit page qui a l' honneur d' apparte- nir à son altesse royalle Madame La Duchesse De Sauoye, vous va prier pour son cousin, que M D iadis capitaine tres-redouté, mais maintenant iuge beaucoup plus redoutable à fait emprisonner, à la requeste du plus renommé coupeur-de-bource de Paris, qui pretend auoir este offencé en son honneur, il n' y a ny playe, ny bosse, ny lesion, ny contusion, ny charges, ny informations. Et s' il n' a pas laissé de decre- ter contre luy, et mesme contre moy qui n' y estois pas. Sans cela, monseigneur, ie serois à cette heure à vos pieds pour vous supplier de calmer c' est orage, et de destourner cette fou- dre gripeminaudiere qui ne gronde que de l' ar- gens on me demande... qui est plus que tout le sang de mes veines, et que toute la moüelle de mes os, ie supplie donc vostre bonté qui tant de fois m' a esté propice, de vouloir retirer ce mal- heureux innocent, qui a esté trop bien battu pour selon l' ordre de telle iustice ne pas payer l' amande. ------------------------------------------------------------------------p176 Et ie proteste à Dieu non seulement de pardon- ner desormais tous les outrages que l' on pour- roit perpetrer en ma personne, mais encores d' auoir en particuliere veneration tous les en- fans de la courte espée de la matte et de la ma- nicle, c' est monseignevr, C L. A MONSIEVR ------------------------------------------------------------------------p177 Monsievr, ie n' enuie point vostre bon-heur, ie suis trop genereux pour vne telle foiblesse, ie vous cede de bon coeur la part que ie pretens en la per- sonne que vous sçaués, mais pour son amitié el- le me la doit toute entiere, et si vous aués dessein de me la rauir, il est necessaire pour vostre con- seruation que vous m' ostiés auparauant la vie. Vous n' aués que trop veu de mes lettres et de mes vers pour ne pas sçauoir que i' en fais mon souuerain bien : et que ce qui n' est à vous qu' vne rencontre est à moy vne fatale necessité, con- tentés vous dons de la raison ; car ie serois marry vous connoissant la source de mes disgraces d' e- stre obligé de vous accuser de la continuation de mes maux, ie vous le demande auec instance, en recompense, asseurés vous que ie ne rompray iamais vostre commerce, ie rends hommage à toutes ses volontés ie reuere ses inclinations, et i' estime tous ceux qui luy veulent du bien pour- ueu qu' il ne me procurent point de mal, il ne tiendra qu' à vous que, ie ne vous en rende des preuues en qualité, de monsievr, C D. A MADAME MAMIE ------------------------------------------------------------------------p178 Madame Mamie, ie croy que vous aués enuie de nous don- ner la peste d' enuoyer ainsi vostre fils à Paris. Asmodée est plus honneste que luy et Belsebut moins medisant. Ie fis le signe de la croix, l' au- tre iour quand ie le rencontray par la ruë, et ie ne sors plus le matin sans prendre de l' eau beni- te de peur d' vne pareille rencontre. Vrayment vous aués porté vn beau fruit, et vous aués bien raison de craindre que l' on ne vous le corrom- pe ; aymant le vice comme ie fais, ie le deurois bien aymer ; car il est le vice mesme : ie ne l' ay- me guerres pourtant, puis que ie luy ay refusé le couuert, et que ie ne luy ay pas fait donner les estriuieres qui sont les deux choses, dont il a le plus de besoin en ce monde, comme ie suis de ces meschans qui font le bien contre le mal. Ie l' ay voulu placer chés l' vn de mes parens qui n' est pas vn homme de petite importance ; mais il s' en est incontinent rebuté, s' il se taist l' impu- dence qui est escrite sur son visage parle pour luy, et s' il parle il infecte aussi-tost l' air de la corruption de ses parolles, la verité dedans sa ------------------------------------------------------------------------p179 bouche passe pour le mensonge, et qui croit en luy peut bien croire au diable, vrayment on vous deuroit auoir mise en iustice pour auoir fait vn monstre, lequel si vous ne le fussiés venu reque- rir dedans ma chambre, où il trouuoit sa pastu- re ordinaire, sans doute il m' eust deuoré : ex- cusés si ie ne vous enuoye qu' vn extraict de ses perfections. Ie vous en iray bien-tost porter moy-mesme vne plus ample coppie, en reuan- che des bontés que vous aués euës pour moy, c' est Madame Mamie, C D. RESPONSE A UNE MESDISANCE ------------------------------------------------------------------------p180 Madame Mamie, quoy vous m' appellés meschant, vous qui aués porté dans vos entrailles, vn fils le plus meschant et le plus perdu de tous les hommes, vous qui l' aués esleué dans l' ordure, et qui par vostre belle conduite et vertueuse education l' a- ués rendu à vingt ans, le plus accomply vilain et le plus parfait infame de nostre siecle. Quoy Mamie vous m' osés donner ce titre, com- ment donc appellera ton vostre vilain fils, luy de qui la meschanceté est en horreur aux plus méchans, comment vous appellera-t' on vous mes- me, vous qui aués donné le sang et le laict, qui a seruy de premier aliment à la meschanceté de la meschanceté mesme. Ha madame, corrigés vo- stre langue de vipere, et croyés que si ie suis mé- chant, c' est de n' auoir pas fuy plutost vostre vi- lain fils, comme la sentine, le receptacle, et le cloaque de toute ordure, la turpitude, l' abomi- nation et la honte de vostre ville, et le des-hon- neur de vostre nation, quoy vous ne sçaués pas, que la gourmandise, l' yurognerie, et la luxure, sont en luy des accidens inseparables, et que ------------------------------------------------------------------------p181 l' impudence, le libertinage, et l' impieté, ne regnent pas moins en luy que la modestie, la vertu et la pieté au fils de... Dieu le void, vous le sçaués et chacun le sçait pour cela ses compa- gnons le fuyent, ses parens l' haborrent, et les plus méchans le detestent, vous l' aués ainsi éleué, ainsi fait et ainsi nourry, et cependant vous faignés d' auoir peur qu' il ne se gaste, comme s' il luy re- stoit quelque partie saine qui peust estre gastée, où que le diable se peut empirer, vous luy def- fendés de me frequenter comme s' il y auoit quel- que rapport de vostre vilain fils qui n' est qu' vn gredin et qu' vn maraut à moy de qui la compa- gnie est recherchée, de tout ce qu' il y a de plus choisi et de plus vertueux en France, où comme si vous ne sçauiés pas que ie luy ay premierement deffendu mon logis, et que ie donnerois plutost entrée au demon qu' à luy que i' haborre plus que la peste. Hé depuis quand M Mamie aués vous tant d' orgueil de penser que ie voulusse de vostre vilain fils seulement pour mon laquais. Luy qui sauf l' honneur du nom, qui m' est en ve- neration qu' il porte ; mais que ie luy deffends de porter à Paris sur peine des estriuieres, ne se- roit pas mesme digne de seruir de vallet à mai- stre Iean-Guillaume. Depuis quand estes vous si fiere et si outrecuidée vous qui n' aués pas seu- lement dequoy fournir à ses necessités, d' vser auec moy de ce mot de frequentation, cela se- roit bon à de qui le rare et spirituel fils, peut auoir quelques conuenance auec mes bon- nes qualités, aprenés Mamie que ie n' ay souffert vostre vilain fils, qu' autant qu' il m' a peu seruir ------------------------------------------------------------------------p182 à m' aduertir, pour me precautionner contre l' empesté poison de vostre langue pestiferé, et que lors qu' il ne ma plus esté vtile de ce coste-là. Ie l' ay chassé de ma table comme vne harpie, et de ma chambre comme vn bouc, n' aués-vous point de honte, vous qui aués enfanté la bruta- lité mesme, de m' appeller meschant sans m' a- uoir iamais reconnu pour tel ou vostre sale et vi- lain fils, tout meschant et menteur qu' il est n' en sçauroit ny n' en voudroit dire autant, qu' elle impieté ou quel blaspheme a t' on oüy sortir de ma bouche, quelles actions ai-ie commises con- tre l' honneur et la bien-seance, et quel mauuais exemple ai-ie donné durant six mois de seiour que i' ay fait en vostre pays, pour me donner vn titre qui n' appartient qu' à vous et aux vostres, qui ne faites aucun scrupule de sacrifier à vostre hayne, ceux qui ne vous ont iamais offencés, qui ne faites aucune conscience de deschirer leur reputation, et qui faites encore bien pire, si l' on en veut croire ceux qui disent que vous allés au sabat, et que vous desenterés les morts. Et vous osés encore apres cela dire que ie suis vn méchant vous en aués menty. Le fils de M de qui vous n' oseriés soustenir ny l' esclat ny l' as- pect. Et qui est comme chacun sçait l' opposé de vostre vilain fils, comme le soleil l' est des tene- bres dira que vous en aués menty. Ie n' eux ia- mais de commerce qu' auec l' honneur, c' est de luy dont ie fais profession publique et authenti- que ; et qui fust tousiours la regle de mes actions, comme la vertu de mes moeurs, l' aduersion que i' ay pour vostre vilain fils, et l' estime que i' ay ------------------------------------------------------------------------p183 pour son tres-antipatique cousin, en est vne preuue euidente chacun ayme son semblable, et si i' auois eu quelque pente à la débauche vostre vilain fils est vn bouc tellement disposé à tous les outrages de la nature qu' il n' en failloit point chercher d' autre ; mais ie le defie qu' il me puisse rien reprocher, ie luy enuoiray auiourd' huy la copie de cette belle lettre, afin de l' obliger à de- clamer contre moy, et de dire le mal qu' il y au- ra reconnu, vous dites que vos parens se sont sçandalisés de ma lettre, vous en aués manty. Ils sont trop honnestes gens pour trouuer mau- uais que ie fasse la guerre au vice. Ma lettre ne porte point de sçandale, mais bien les moeurs corrompuës et deprauées de vostre vilain fils qui scandalise en la personne de ses honnestes parens tout ce qu' il y a de plus gens de bien dans vostre ville. Vous dites que i' y ay des ennemis, ie dis que vous en aués menty, ie ny en ay fait aucun. Et si i' y en ay-ils sont comme vous en- nemis de l' honneur et de la vertu, si par mes garde i' en ay fait, et qu' ils soient honnestes gens ils m' attaqueront en gens d' honneur, et pour lors ils trouueront à qui parler, s' ils ne le sont pas, i' ay le roy et la iustice de mon costé pour les traitter selon leur merite. Vous m' appellés demon, il y a des demons de lumiere aussi bien que des anges de tenebres, si c' est de ceux-cy que vous entendés parler, ie dis que vous aués menty. Et si vous mirrités d' auantage femme meschante vieille et barbuë, ie ne me contente- ray pas de mettre au iour vos plus secrettes infa- mies et celles de vostre vilain fils ; mais encore ------------------------------------------------------------------------p185 ie vous ferai sentir par d' autres moyens que ie me sçai venger de ceux que ie n' ay point obligés à me nuire, et que ie sçay bien vser de ma fureur quand ma patience est vaincuë Mamie, C D. A MELLITE Mellite, si vous pouuiés ignorer que ma vie et ma mort ne fust entre vos mains, et que celuy qui ma creé ne dispose pas plus absolument de mon bon et de mon mauuais sort, que vous à qui ie me suis donné tout entier. I' espererois que lors que vous l' auriés apris, ie pourrois voir aussi la fin de mes souffrances : mais vous ne doutés pas, que l' ame n' est pas plus attachée au corps. Que ie suis attaché à l' honneur de vo- stre amitié que si vous mourriés auiourd' huy, ie mourrois demain. Et que ie me suis transfor- mé en vous mesme, pour vous seruir et vous honorer iusques à la sepulture, ce- la estant ie ne puis comprendre ce que vous vou- lés faire de moy. Si vous m' en vouliés croire vous en feriés quelque chose de bon, cependant ie ne voy pas que vous en ayés beaucoup d' en- uie, puis que vous euités les occasions de me voir possible, apprehendés vous l' effet de mon de- sespoir. Mais vous ne deués rien craindre auiour- d' huy que mes larmes, qui vous doiuent faire plus de pitié que de peur, vous aués receu mon affection et i' ay pleine boëte de vos lettres, dont les lignes m' en sont autant de fidelles preu- ues, cette amitié est vne pate sacrée où vous ne sçauriés plus toucher sans crime, et que vous ne sçauriés plus retirer du profond de mon coeur ------------------------------------------------------------------------p186 sans arracher ce mesme coeur qui en est le fidel- le et sacré reliquaire. Il est vray que i' ay si gran- de peur de la perdre qu' au milieu du plus beau calme, ie crains la tempeste, et ie suis si accou- stumé à l' orage, que ie ne croy pas reuoir ia- mais le beau temps, depuis huit mois que i' ay l' honneur de vous seruir de forcat, et de ne man- ger mon pain qu' auecques mes larmes, vous sçaués bien qu' au lieu des fleurs dont vous deus- siés auoir couronné mon amitié, qui peut seruir d' vne vertu sans exemple, ie n' ay encores cueil- ly que des espines. I' appelle ainsi les disgraces qui m' ont tousiours suiuy. Et vous ne voudriés pas retracter ce que vous témoignés en recon- noistre dans vos lettres, où vous me faites es- perer de plus beaux iours apres de si longues nuits. Cependant vous aués pû sçauoir le bel ouurage que depuis peu a pensé produire l' excés de ma douleur. Vous m' aués dit quelquefois que cette affection extraordinaire estoit vne pre- science du ciel, si vous le croyés ainsi comme il est vray, vous deués croire aussi qu' il n' a pas mis mon coeur entre vos mains que pour vostre vtilité, et pour vostre gloire, et non pas pour estre deschiré et mis en pieces, vsés donc de ma vie et de ma mort, en sorte que l' vne et l' autre vous puisse estre vtiles. Et ie seray toute ma vie Mellite, C D. A M. ESTIENNE L'HERMITE ------------------------------------------------------------------------p187 Monsievr ce gentil-homme m' escrit qu' il a despencé quatre pistolles pour vous regaler, s' il est ainsi ie trouue qu' il a fort mal em- ployé son argent, puis qu' il n' a pas eu le credit de vous obliger à me rescrire, il faut que ce- luy qui vous en a empesché en ait despencé d' a- uantage, et que ainsi vostre plume soit au plus offrant et dernier encherisseur, si ie le sçauois i' en enuoiroys encore quatre à ce mesme gentil- homme, pour en faire despencer huit à l' autre, qui peut estre n' a pas mieux moyen d' en despen- cer huit que moy quatre, il arriueroit ou que vous m' escririez ou que ie serois vangé sur la bource de ce fier ennemy de l' escriture. Mais ie trouue plus à propos que nous fassions marché, combien voulez vous mon amy pour me faire voir vn trait de vostre plume ? De graces traittez moy doucement, ie ne suis pas en fonds, il y a plus d' vn mois que ie poursuis monseigneur le ------------------------------------------------------------------------p188 sur-intendant pour la mesme chose : mais il faut auoüer que vous auez tous deux le coeur bien dur ; car ie ne vous demande à tous deux qu' vn trait de plume que vous me refusez, que seroit-ce donc si ie vous demandois la plume toute entiere, i' en ay pourtant vsé plus de quatre pour vostre seruice, et si vous me continués vos refus, i' auray suiet de me plaindre de l' ingratitude du siecle, puis que le public peut estre tesmoin, que i' ay donné de la proze à l' vn, et des vers à l' autre, vsez-en pourtant comme il vous plaira, ie ne laisseray pas d' estre monsievr, vostre tres-humble et tres-obeïssant seruiteur, C Dassovcy.
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