Poësies et lettres de M. Dassoucy, contenant diverses pièces héroïques, satiriques et burlesques   ( 2ème partie )

 
Accés à la première partie des Poësies et lettres de M. Dassoucy, contenant diverses pièces héroïques, satiriques et burlesques
 
 
 
 
ADIEV A DVC D'ANGOVLESME
------------------------------------------------------------------------p111
L' hyuer ne nous fait plus la guerre,
et pour la seureté des pons
l' air a fait fondre les glaçons,
et banny le froid de la terre ;
le peuple en nos champs parfumez,
sorty de ses trous enfumez,
admire les traits de nature,
et confesse auecque raison,
qu' au respect de cette verdure,
Paris n' est plus qu' vne prison.
Les matelots au gré du vent
voguent sur l' humide campagne,
le soldat comme auparauant
suit le danger qui l' accompagne :
le gros bourgeois plein de loisir
gouste aux champs auecques plaisir
la bonne chere, et la musique,
et l' on ne voit dedans Paris
plus que le courtaut de boutique,
le rat, et la chauue-souris.
------------------------------------------------------------------------p112
Pour moy dont l' esprit, et l' estude,
abhorre la captiuité,
et qui cheris ma liberté
plus qu' vn moine la solitude,
ne verray-ie point ces couleurs,
ce printemps, ce iour, et ses fleurs
dont la terre auiourd' huy se couure :
las ! Ce seroit bien me punir,
si le roy me donnoit son Louure
pour m' obliger à m' y tenir.
Grosbois, où Venus se promene,
où l' amour n' a iamais transy,
où toutes fleurs hors le soucy
superbe palais enchanté,
dont les graces, et la beauté
sont la principale structure,
et où sans crime tous les sens
trouuent au sein de la nature
les plus chers diuertissemens.
Que le cristal de tes fontaines,
a pour moy de puissans attraits,
et que i' y boirois à longs traits,
malgré quelques secrettes haines :
là que i' aurois beau mediter,
sous ces arbres que Iupiter
ne frappa iamais de la foudre,
et où pour complaire au sommeil
le ciel ne fit iamais de poudre,
de gresle, d' eau, ny de soleil.
------------------------------------------------------------------------p113
Si celle pour qui ie souspire,
que seule i' adore icy bas,
et pour qui ie ne voudrois pas
tout l' vniuers, et son empire :
ma chere, et douce liberté,
ne tenoit mon coeur enchanté,
de l' espoir d' vn heureux voyage ;
mais c' est trop viure dans ce lieu,
mon humeur y deuient sauuage,
grand prince ie vous dis adieu.
 
 
A M.L.P.
------------------------------------------------------------------------p114
Chacun vit de son mestier,
peintre, chantre, sauetier,
l' escrimeur vit de sa brette,
le forgeur de son marteau,
le filou de son couteau,
le ladre de sa cliquette.
Moy seul qui par les douceurs
des melancholiques soeurs,
peux former vne peinture
de tous les objects diuers,
qui brillent en l' vniuers,
dans le sein de la nature.
Qui du stile le plus fort
qu' ait iamais braué la mort,
sur les aygles estouffées,
ay fait reluyre vos lys,
et chanté de vostre fils
la grandeur, et les trophées.
Apres auoir plus d' vn mois
rongé le bout de mes doigts,
arraché de l' vranie
plus d' espines que de fleurs,
et conceu dans les douleurs
les enfans de mon genie.
------------------------------------------------------------------------p115
Enfin i' ay perdu les yeux,
et dans mon sang bilieux,
vn chagrin melancholique,
d' auoir si bien excité ;
vostre liberalité
m' a fait deuenir étique.
En ce superbe embonpoint,
ma fortune est en ce point
si doucement poursuyuie,
que si Iesus dés demain
ne change la pierre en pain,
ie ne seray plus en vie.
Quand d' vn magnifique trait
ie peignois le beau portraict
de vostre viuante image,
prince ie ne voyois pas
que l' horreur et le trespas
se peignoient sur mon visage.
Que ce fils de mon amour,
à qui ie donnois le iour,
plus cruel qu' vne vipere,
alors deschirer le flanc,
et respandre tout le sang
de son miserable pere.
Vous dont le bien inconnu,
la rente, et le reuenu
surpasse toute opulence,
et dont le riche thresor
------------------------------------------------------------------------p116
enfle des montagnes d' or,
par tous les coins de la France.
En qui la guerre, et la paix,
ne consommeront iamais,
tant de richesse amassée,
laisserez-vous pour si peu,
si proche d' vn si beau feu
ma pauure muse glacée.
 
 
A COMTE DE HARCOVRT
------------------------------------------------------------------------p117
Toy qui mieux qu' vn cesar sçais comme il
faut donner,
au premier vent qui fait la trompette sonner,
magnanime Harcourt dont la gloire bruyante,
a seruy de sujet à ma voix éclatante,
lors que d' vn bruit plus beau secondant ta vertu,
ie sonne en ta faueur, pourquoy ne donnes tu.
Sus donc sans differer monstre moy cette ardeur
qui d' vn si bel éclat fait luire ta grandeur,
ie sçay bien grand heros qu' en ce beau champ
de gloire,
ton courage iamais ne se rebuttera,
et que pour emporter l' honneur d' vne victoire,
tousiours mieux qu' vn Cesar ta vertu donnera.
Ne doute point aussi que d' vn puissant effort,
ie n' aille publiant du midy iusqu' au nort,
les glorieux effets de ta valeur parfaite,
quoy que de moy l' enuie ayt dit, où te dira,
sache prince vaillant que ie suis la trompette,
qui le plus ardamment ta gloire sonnera.
 
 
A 
------------------------------------------------------------------------p118
Mon ange c' est assés perdant mon esperance
des pleurs que i' ay versés,
las ! Ne m' outragés plus par la cruelle absence,
dont vous me menacés,
le iour que vostre corps que le destin m' enuie,
partira de ce lieu :
sera le iour fatal qui finira ma vie,
en vous disant adieu.
En ce triste moment qu' il faudra que i' immolle,
ma vie à ma douleur,
Caliste vous verrés ma bouche sans parolle,
et mon teint sans couleur,
allors vous me verrés plus muet qu' vne souche,
embrasser vos genoux :
et sans prendre congé de vostre belle bouche,
mourir auprés de vous,
à ce triste penser ma pauure ame abattuë,
reste sans mouuement,
ie meurs auant le coup de la peur qui me tuë,
de vostre esloignement.
Preferés dont mon astre à ce climat estrange,
le doux air de Paris,
demeurés en ces lieux si vous n' estes vn ange,
lassé du paradis,
où si pour mon secours la pitié que i' implore,
est sourde à la raison,
ne me refusés point de la main que i' adore,
quatre grains de poison.
------------------------------------------------------------------------p119
Si ie n' ay pas eu le bon-heur,
d' auoir part à vostre langueur,
lors que plus timide qu' vn lieure,
ie vins coucher à vos genoux ;
pour partager auecque vous,
le mal qui cause vostre fiévre,
c' est que pour l' inïuste courroux :
de vostre ame fiere et cruelle,
mon supplice eust esté trop doux,
et ma mort eust esté trop belle
ô cruauté trop criminelle !
ô trop inhumaine rigueur !
Que puis-ie esperer de mes larmes,
si vous refusés à mon coeur,
qui ne peut viure sans vos charmes,
l' honneur de perir par vos armes,
et mourir de vostre douleur.
 
 
SVR SA MALADIE A 
------------------------------------------------------------------------p120
Tirsis par sa rigueur extreme,
ne m' ayant peu donner la mort,
contre soy tourne son effort,
et de despit la face blesme,
essaye de mourir soy-mesme,
sçachant bien qu' il me fera tort,
de me rauir tout ce que i' ayme.
Malgré sa rigueur in humaine,
ie veux pourtant le secourir,
rompant la mal-heureuse chaisne,
de mes iours que le font souffrir,
ie suis bien content de perir,
qu' il ne s' en mette plus en peine,
qu' il viue ma mort est certaine,
mais helas ! Il peut bien mourir,
s' il attend vn iour que ma hayne,
ayt vn charme pour le guerir.
 
 
SVR LA MALADIE DE MELLITE
------------------------------------------------------------------------p101
Laissés en paix flamme rebelle,
quittes l' obiet de mes desirs,
laissés en paix tous mes plaisirs,
mon coeur à vous s' offre pour elle,
qu' allés vous chercher en son coeur,
cruel accés fiévre langueur,
que demandés-vous à ma belle,
venés en moy cruelle ardeur,
mon coeur à vous s' offre pour elle.
Venés en moy langueur mortelle,
c' est trop tarder il faut mourir,
puis que ma mort la peut guerir,
allons guerir cette cruelle,
qu' allés vous chercher en son coeur, etc.
Laissés ce coeur inexorable,
venés finir mon triste sort,
il veut mon sang, il veut ma mort,
quoy serés vous plus pitoyable,
qu' allés vous chercher en son coeur, etc.
 
 
SVR SON ABSENCE
------------------------------------------------------------------------p102
Qvoy mes yeux que pensés vous faire,
le soleil vous est deffendu,
le bel astre qui vous éclaire,
pour vous en la nuit est fondu,
mon coeur en est tout esperdu,
perdant sa clarté coustumiere,
pour vous mes yeux tout est perdu,
adieu soleil, adieu lumiere.
Viure en vn destin si contraire,
c' est n' auoir force ny vertu,
rien que la mort ne me peut plaire,
viens donc ! ô mort que tardes-tu :
tout mon espoir est abbattu,
ie suis à mon heure derniere,
ma raison, c' est trop combattu,
 
 
ADIEV A MELLITE
------------------------------------------------------------------------p103
enfin ie m' en vais vous quitter,
adieu coeur ingrat et rebelle,
si ie meurs pour vous contenter,
ma mort en sera moins cruelle
quand vous en sçaurés la nouuelle,
vous pourrés bien rire et chanter,
adieu ie m' en vais vous quitter,
adieu coeur ingrat et rebelle.
Oüy, c' est trop vous persecuter,
de mon amour sainte et fidelle,
mon coeur, c' est trop se tourmenter,
i' entens vne voix qui m' appelle,
c' est la parque, ô dieux qu' elle est belle,
il faut partir et se haster,
adieu ie m' en vais vous quitter,
 
 
SVR SON ABSENCE
------------------------------------------------------------------------p104
esprit du ciel, diuin genie,
mon ange où estes vous allé,
las ! Rendés moy ie vous supplie,
le coeur que vous m' aués volé,
au ciel vous estes enuolé,
sans auoir pitié de mes larmes,
loin de vous ie suis exilé,
reuenés bel esprit aislé,
rendés-moy le iour, et vos charmes.
Absent de vous ie suis sans vie,
et des qu' en mon coeur desolé,
vostre lumiere fust rauie,
mon sang en pleurs s' est escoulé,
vous deussiés m' auoir consolé,
voyant mes souspirs et mes larmes,
mais vos rigueurs m' ont immolé,
reuenés bel esprit aislé,
rendés-moy le iour et vos charmes.
 
 
A DVCHESSE DE SAVOYE
------------------------------------------------------------------------p105
Noble bourgeoisse de Turin,
fille du grand roy de Gonnesse,
dame qui marches à grand train,
adorable et belle duchesse,
princesse que ie ne vis onc,
et comment vous portés-vous
donc ?
Depuis le iour que tant de l' armes,
vous causastes dedans Paris,
quand pour l' absence de vos charmes,
tant d' artisans furent marris,
de courtisans et de gens darmes.
------------------------------------------------------------------------p106
Vrayment la France à cette fois,
perdit vne fort bonne fille,
on dit qu' elle en mordit ses doigts,
et qu' elle en prit noire roupille,
celle qui tant escarpina,
pour sa fille proserpina,
n' eust au coeur douleur tant amere,
n' y tant le sein ne se batit,
que fist cette dolente mere,
voyant demonter vostre lit,
et preparer vostre littiere.
Au bruit que firent vos mulets,
crieuse ne fut d' eau de vie,
vendeuse d' herbe ou de balais,
qui ne vous dit, dieu vous benie,
pour vous voir on quitta tresteau,
pincete, tenaille et marteau,
maistre Iean quitta son alesne,
pour moy ie quittay mon sabot,
madame, qu' il vous en souuienne,
i' estois assis dessus le coq,
de la parroisse Saint Estienne.
Sur ce pinacle où ie iuchois,
petit garçon portant iaquette,
d' où souuent passer ie voyois,
maint animal portant sonnette :
en vain des yeux ie vous cherché,
et mes regards ie decoché,
sur carosse et sur damoiselle,
ie vis maint nés, pié, teste et col,
mais pour de royalle pucelle,
i' en vis par Monseigneur Saint Paul,
aussi peu que i' en ay dans laisle.
------------------------------------------------------------------------p107
Aussi depuis il m' est resté,
tel desir de vous voir en face,
que pour face voir i' ay monté,
monts plus fiers que les monts de Trace,
pour vous voir reyne de Piemont,
i' ay surmonté maint aspre mont :
le Tarere Tarc et Tarete,
et le geneure faux grison,
qui sur passant montagnes iette,
des neges qu' en toute saison,
il porte dessus sa barrette.
Dans ces glacés portes bandis,
sur qui iamais feu ne fit flambes,
sont les chemins du paradis,
mais non du paradis des iambes ;
iamais soulier au pied collé,
n' en retourna que dessollé,
et moy qui sous maigre carcasse,
porte deux iambes de furet,
i' en meurs, i' en fremis, i' en trépasse,
et ie puis dire adieu iarret,
adieu Paris, adieu Parnasse.
Ce que ne pouuant supporter,
tant pied brisé, que iambe torte,
vous supplient de faire oster,
les susdits monts de vostre porte,
pour lesdits monts faire raser,
vous prier ozons bien ozer,
d' en escrire au sieur encelade,
c' est vn garçon fort comme trois,
il ne luy faut qu' vne boutade,
pour aller encore vne fois,
donner à Iupin l' anguillade.
------------------------------------------------------------------------p108
Mais helas ! Ie serois bien bleu,
si loin de m' estre fauorable,
vous me disiés allés à Dieu,
vrayment ce seroit bien le diable,
et bien ie vous obeirois,
et vos monts ie degrimperois,
tost i' aurois plié mon bagage,
car trop grand il n' est dieu mercy,
mais ie dirois ha ha fromage,
est-ce ainsi que l' on traitte icy,
les enfans de vostre village.
Est-ce là ce qu' on m' auoit dit,
mon maistre plus grand que Pompée,
luy qui pour vous vendroit son lit,
son grand cheual et son espée,
est-ce ainsi que des reuerés,
enfans du pere aux crains dorés,
les prieres sont repoussées,
et que l' on fait visage gris,
aux porteurs des muses froissées,
qui sont venus depuis Paris,
à l' odeur de vos fricassées.
Vrayment ie n' eusse iamais creu,
que princesse tant honnorable,
fermer l' oreille eust iamais peu,
à priere tant raisonnable,
des monts raser en bonne foy,
voilà grand cas, c' est bien dequoy,
pour en parler la chose est belle ;
ces puissans garçons qui iadis,
au nés de la trouppe immortelle,
firent le diable en paradis,
n' en faisoient qu' vne bagatelle.
------------------------------------------------------------------------p109
Vous estes fille pour le seur
de bon pere et de bonne mere,
i' ay veu, madame, vostre soeur,
et feu, monseigneur, vostre frere :
mais ie dirois sans dire mal,
que iamais coeur au vostre égal,
ne parut en royal lignage,
tout le monde le dit aussi,
et fait cas de vostre courage,
et pourquoy donc traitter ainsi,
les enfans de vostre village.
Mais que dis-je, ô diuin soleil,
grand astre de qui la lumiere,
respand son éclat nompareil,
sur l' vn et sur l' autre hemisphere,
quel rat, si ras et si tondu,
quel Apollon si morfondu,
architecte d' airs ou de carmes,
quel vertueux infortuné,
prés de vous n' a tary ses larmes,
et soudain ne fust enchaisné,
de vos vertus et de vos charmes.
Quel esprit ne fust attiré,
par vos qualités adorables,
et par l' aymant saint et sacré,
de vos vertus incomparables,
qui retournant à son foyer,
n' ayt des sans beaucoup l' armoyer,
ô trois fois heureuses colines,
seiour, ô trois fois bien-heureux,
qui retenés dans vos cassines,
l' abregé le plus glorieux,
de toutes les vertus diuines.
------------------------------------------------------------------------p1201
En quels climats tant écartés,
la bonne femme renommée,
n' a vos royalles qualités,
porté sur son aisle emplumée,
qui voyant dans vn si beau corps,
briller tant de riches tresors,
n' ait dit en extase profonde,
heureux mes yeux par qui ie vois :
plus beau que la fille de l' onde,
plus auguste que coeur de roys,
plus charmant que l' astre du monde.
Mais autant où plus de bontés,
eussiés-vous du ciel en partage,
qu' on void reluire de beautés,
dessus vostre auguste visage,
de sacs d' escus plus de milliers,
qu' il n' est points dans vos souliers,
cinquante liures de courage,
plus que n' en eust Semiramis,
voire deux onces dauantage,
comme on dit tout à ses amys,
ie vous diray dans mon ramage.
Dame si frapper à vostre huys,
ie viens portant ioyeux volumes,
pas pourtant chargé ie ne suis,
d' argent comme vn crapaut de plumes,
autant en blans qu' en blons escus,
i' ay grace à dieu cent francs ou plus,
item, suiuant mon inuentaire,
vn page qui vaut mille francs,
plus vn valet qui ne boit guerre,
s' il n' a vin fort, et dont les dens,
font souuent peur à la rapiere.
------------------------------------------------------------------------p121
Venu ne suis vous apporter,
ny tourment, ny poire dangoisse,
he ! Pourquoy donc pour vous chanter,
Dieu vous benie et Dieu vous croisse,
pour cette effet vn serain i' ay,
que les souris n' ont pas mangé,
ou en pourroit bien faire vn page,
il est sage et moriginé,
il mange tout seul, il fait rage,
ie croy que s' il est bien mené,
dans cent ans qu' il aura de l' âge.
Il chante aussi bien qu' vn serain,
mais non si bien qu' vne syrene,
s' il est propre à vostre lutrain,
ie vous le donne en bonne estrene,
pour vous seruir ie l' ay dressé ;
ie l' ay nourry, ie l' ay fessé,
si i' en suis ruiné patience,
ie m' en rapporte à mon valet,
qui tient conte de ma despence,
si pour despencer en ballet,
il ne faut pas grosse finance.
Mais, c' est trop parler de serain,
à dame tant serenissime,
car pas trop bon n' est le serain,
à vostre grandeur altissime,
ie ne chante plus d' auiourd' huy,
musette apportes mon estuy,
serrés mon archet et ma lyre,
s' il vous plaist d' en oüyr conter,
des plus beaux, vous n' aués qu' à dire,
i' ay fort bonne main pour chanter,
et tres-bonne voix pour escrire.
 
 
LE BAGAGE PERDV
------------------------------------------------------------------------p122
Enfin i' ay veu partir la cour,
Venus, les graces et l' amour,
tous nos gens ont troussé leurs quilles,
tous les soldats pris le mousquet,
tout a drillé, tout a fait gilles,
chacun a plié son pacquet.
Moy seul demeuré le dernier,
sans pite, maille, n' y denier,
sans cheual, hardes, n' y bagage,
i' ay veu mon tresor abysmer,
et mon vaillant faire naufrage,
sans tourmente ny coup de mer.
Dans le sacré logis du roy,
sans craindre n' y Dieu n' y sa loy,
n' y sans redouter la potence,
vn voleur m' a tout emporté,
et de tout mon fait l' esperance,
est le seul bien qui m' est resté.
Mercure pere des filoux,
que c' est à bon droit qu' entre nous,
on repeint auecques des aisles,
si le maraut qui m' a duppé,
n' en eust eu de toutes pareilles,
ie l' eusse bien tost attrappé.
------------------------------------------------------------------------p123
Mais c' est toy de qui le support,
a mis à couuert dans le port,
sa teste infame et criminelle,
c' est toy seul qui l' as deffendu,
et c' est toy mesme qui recelle,
le bagage que i' ay perdu.
ô toy des dieux le plus subtil !
Le plus fin et le plus gentil,
fais qu' on me rende mes valises,
il n' est pas dit en aucun lieu,
que des rabats et des chemises,
fussent à l' vsage d' vn dieu.
Veux tu parer ton cabinet,
de ma coëffe ou de mon bonnet,
que veux tu faire de mes bottes,
tes talonnieres fendent l' air,
et tu ne peux craindre les crottes,
puis que tu sçais si bien voler.
Fols artisans de tant de dieux,
antiques superstitieux,
qui forgeastes ce fantastique,
que vos chimeres font bien voir,
que ce dieu sourd et sans replique,
est inutile et sans pouuoir.
------------------------------------------------------------------------p124
Mais quelle resolution,
prendray-je en cette affliction,
que feray-ie en cette auenture,
tous mes amis à mon secours,
ainsi qu' vne froide peinture,
sont deuenus muets et sourds.
Ils me craignent en ce malheur,
plus que le perfide voleur,
autheur de mes maux sans resource,
ils pallissent à mon abord,
et mon compliment à leur bource,
porte la frayeur et la mort.
 
 
A COMTE S. AGNAN
------------------------------------------------------------------------p125
Esprit genereux et sublime,
grand heros que la France estime,
autant qu' vn prince, et haye au bout,
qui bel et bon estes par tout,
depuis les pieds iusqu' à la teste,
depuis le bas iusques au feste,
de long de costiere en quarré,
de qui mont de chose est narré,
et dont la valeur en cronique,
malgré les ans fera la nique,
à Mademoiselle Atropos,
ainsi qu' à ce faucheur dispos,
le temps, lequel aussi bien qu' elle,
par vos faits en aura dans laisle :
eustil cent faux en son pouuoir,
aussi tranchantes qu' vn rasoir,
et machoire assés accrée,
pour manger charette ferrée,
car tant qu' en ces bas lieux sera,
gent qui sçaura lire on lira.
Dedans le temple de memoire,
les monumens de vostre gloire,
qui comme i' ay dit durera,
in sempiterna saecula,
en bon françois cela veut dire,
------------------------------------------------------------------------p126
qu' on verra dans ce bas empire,
tout ce qui vit en l' vniuers,
mangé des mittes et des vers,
plutost que vostre gloire morte,
que dans son front l' histoire porte,
sans qu' vn astre malicieux,
ny que le demon enuieux,
qui les dens à comme vne herse,
luy fasse iamais trou ny perse,
car vous n' estes pas dieu mercy,
de ces preux faits, coussi, coussi,
de ces vaillans à la douzaine,
de ces heros miton mitaine,
en qui ce beau nom reueré :
paroist autant des-honoré,
qu' il est en sa plus haute gloire,
en vostre nom qui de l' histoire,
sera le plus digne ornement,
qui des vertus tousiours amant,
à vertus faites bonne chere,
qui fieres gens ne craignés guerre.
Fust-il plus que Gargantua,
fier, qui le loup garou tua,
que Merlin cocaye Artachée,
que Fierrabras, ny que Typhée,
que Goliat ny que Samson,
qui fust vn robuste garçon,
et lequel comme il est à croire,
fist autresfois d' vne machoire,
plus que maintenant tous nos preux,
n' en pourroient faire auecques deux,
fors vous qui pour semblable affaire,
aués valeur hereditaire,
------------------------------------------------------------------------p127
force et courage compettant,
quand il en faudroit faire autant,
témoins en son maints caboches,
qui de vous ont receu taloches,
pour n' auoir pas comme ie croy,
autrement bien seruy le roy,
témoins en est mainte prouince,
où battus aués gens à pince,
montrant aux plus roides gigots,
la puissance de vos ergots,
que craindre plus que le tonnerre,
on doit, c' est à dire à la guerre.
Car aillieurs vostre noble main,
n' a rien que de doux et d' humain,
carressant par tout le merite,
non pas en donneur d' eau benite,
ains honorant dame vertu,
de vos biens luy çachant le cu,
luy faisant manger carpe fritte,
et du lard de vostre marmitte,
comme faisoit iadis Cesar,
à qui ie vous compare, car
soit en bonté, soit en prudence,
en force en esprit en vaillance,
plus grand que vous, on ne vid onc,
plus doux qu' vn gan, plus droit qu' vn ionc,
plus franc que l' or, plus rond qu' vn iuste,
enfin vn vray Cesar auguste,
cherissant tous les nobles arts,
tant de Minerue que de Mars,
fauorissant armes et lettres,
aymant musique, prose et mettres,
l' honneste amour, item vn peu,
------------------------------------------------------------------------p128
la bonne chere et le bon feu,
dequoy vous n' en valés pas pire,
bref, tous deux faits comme de cire,
tous deux grands d' esprit et de coeur,
s' il fut vn fort grand empereur,
possible monseigneur et maistre,
que vous le voudriez bien estre :
mais ie diray qu' hormis cela,
il ne vous manque vn iota,
de tout ce que i' ay dit en somme,
des qualitez de ce grand homme,
qui comme est dit peu moins peu plus,
valoit bien son pezant d' escus ;
aussi par tout la renommée,
dessus son échine emplumée,
ronflant comme vn double canon,
fait bruire si haut vostre nom,
que ma pauure muse endormie,
laquelle Yssir ne vouloit mie,
de son letargique sommeil,
loin des rayons de son soleil,
la grande princesse des charmes,
se resueille et parmy ses larmes,
vous offre ce petit present,
qui ie croy seroit plus plaisant,
si i' auois plus l' esprit en feste,
mais excuses martel en teste :
ce pendant ie suis de bon coeur,
vostre tres-humble seruiteur.
 
 
LA GVESPE DE COVR AV ROY
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Il y a bien deux ans et plus,
que certains vers de moy vous prittes,
pour lesquels quelques carolus,
grand monarque vous me promistes,
si lesdits carolus promis,
dans mon gousset point n' aués mis,
faute ne fust comme ie pense,
de bon vouloir ny de puissance,
car chacun sçait que bon vouloir,
aués autant que de pouuoir,
qui pouués du plus miserable,
faire vn archiprotonotable,
et du plus vil frotte patin,
vn noble à gregue de satin,
vn milor d' vn homme de paille,
vn important d' vn rien qui vaille,
comme du plus fier conquerant,
vn gueux de cheualier errant ;
pouuoir que ne tenés d' Alphée,
d' Alquif ny de margo la fée,
mais de celuy qui dans sa main,
tient tout le sort du genre humain,
et qui regit comme d' vn autre,
consequemment aussi le vostre,
que ie supplie de bon coeur,
vous inspirer en ma faueur,
------------------------------------------------------------------------p130
car si c' est adorable sire,
en ma faueur ne vous inspire.
Bien tard vous aurés, ô grand roy !
D' vtilles mouuemens pour moy,
bien tard grand roy comme ie pense,
ie seray mareschal de France,
tard on verra par mes aquests,
vn paquet de quatre laquais,
apres auoir beu comme à nopce,
pisser derriere mon carosse,
peu se rencontrent dans les cours,
de Saint Agnans et de Harcourts,
peu de soleils qui sachent luire,
pour vertu guider et conduire,
et quoy doncques force falots,
force badins, force palots,
force fols, force mercenaires,
force méchans patibulaires,
force rebelles deguises,
forces lutins canonises,
tel fust, et l' esprit, et la vie :
decil qui par maudite enuie,
vainement du temps de Louys,
dont vous estes le digne fils,
s' opposoit au cours salutaire,
des graces qu' il daignoit me faire,
et tels sont mesmes ces ialoux,
qui pour me nuire auprés de vous,
vous font à croire que ie iouë,
mon argent comme de la bouë,
que l' or en mon gousset placé,
c' est eau dans vn panier percé.
Grand roy c' est de cette maniere,
------------------------------------------------------------------------p131
que sans ioüer ie fais biziere.
Et qu' au lieu de quinze sur dix,
bien souuent ie ne fais que six,
grand roy, c' est ainsi que ma muse,
pauure froide triste et confuse,
par vn prodige sans pareil,
se glace aux rayons du soleil,
et c' est ainsi digne monarque,
qu' auec cette gentille marque,
iamais graces à mes riuaux,
vous ne sçaurés ce que ie vaux,
quand annonceant vostre euangile,
mille bourgeois de cette ville,
par moy detrompés de leurs faits,
tant à Luxembourg qu' aux palais,
vous apprendroient combien de milles,
i' ay desabusé de soudrilles,
de folle creance obsedés,
et deliuré de possedés,
du malin esprit de la fronde,
le plus méchant diable du monde,
iamais graces à mes riuaux,
vous ne sçaurés ce que ie vaux,
quand on vous diroit de mon zele,
le progrés ardant et fidelle,
combien preschant à des marraux,
i' ay perdu d' honnestes de manteaux,
en dix combats, et six battailles,
où ie cuiday mes funerailles,
voir en la fin de mes trauaux,
combien i' ay perdu de chappeaux,
faute d' vn petit brin de paille,
combien de la fiere canaille,
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i' ay supporté dedans son vin,
de transports de Saint Maturin,
combien de coups de fiere patte,
tant sur test que sur omoplatte,
eust mon nepueu dessus le point,
de perdre son porte pourpoint,
si que force fust sans trompette,
à moy soudain faire retraitte,
dans la bonne ville de Sens,
ou fors trois coquins hors du sens,
le reste qui pour vous soupire,
pour vous souffriroit le martyre,
si martyre pour vous souffrir,
il falloit et pour vous perir,
c' est parmy ce peuple fidelle,
que traistre frondeur ou rebelle,
n' a qu' à montrer son chien de nés,
fust-il des plus enfarinés,
ie veux qu' on medegargamelle,
s' il en rapportoit cuisse ou aisle,
aussi c' est dans le lieu natal,
à tous vos ennemis fatal,
que grace à gregue senonoise,
i' ay puisé cette ame françoise,
qui fait qu' il me seroit bien doux,
grand roy d' estre cardé pour vous ;
qui doncques, ô tres digne sire,
du bien de moy vous pourra dire :
sera ce quelque Mecenas,
quelque amoureux fils de Pallas,
la gloire auecques sa trompette,
la renommée ou la gazette ;
qui de mon nom vous parlera,
------------------------------------------------------------------------p133
non, mais ma mort vous le dira,
du moment que nous est rauie,
la vie aussi cesse l' enuie,
aux enuieux les plus mordans,
la mort casse toutes les dens,
ce monstre ainsi mis en desordre,
par mort ne trouuant plus que mordre,
dans vn corps par mort abbattu,
laisse en repos dame vertu,
lors que ie n' auray plus affaire,
que d' vn beguin et d' vn suaire,
et que pour m' ayder au besoin,
il ne faudra ny blé ny foin,
robe, pourpoint, ny sçapulaire,
ny d' argent pour mon locataire,
a lors mes seigneurs mes riuaux,
vous apprendront ce que ie vaux,
vrayment ces airs auoient des charmes,
diront-ils alors et ses carmes,
quoy qu' assés mal recompensés,
en tous lieux estoient encensés,
faute d' vn ange tutelaire,
s' il n' eust la fortune prospere,
nous n' en deuons estre esbahis,
nul n' est prophete en son pays,
ô diue gloire seraphique,
que ce rare panegirique,
en mon drap empaquelotté,
comme vn lieure dans vn paté,
attendant le coup de trompette,
me rendra la iambe bien faite,
que ie seray bien réioüy,
quant pour moy tout éuanoüy,
------------------------------------------------------------------------p134
miche, gatteau, tourte et galette,
mon robichon magodinette,
ballon, esteuf, cartes et dés,
poulets, pigeons, chappons bardés,
plaisirs amour, ioye et lumiere,
mes membres reduits en poussiere,
quelqu' vn grand prince vous dira,
de mes faits mirabilia,
ainsi les saints, la sainte eglise,
qu' aprés la mort ne canonise,
mais pour moy qui saint ne suis tant,
mais qui voudroit l' estre pourtant,
i' auouë que i' aurois enuie,
d' estre festé durant ma vie.
Et qu' en d' espit de mes riuaux,
vous conneussiés ce que ie vaux,
des-ia vostre tante royalle,
princesse que nulle autre esgalle,
en a quelque chose apperceu,
si rien encor n' en aués sçeu,
daignés-le apprendre, ô digne sire,
cependant qu' en ma tirelire,
ferés tinter le cardescu,
pour ayder à cacher le cu,
des gens lesquels pour vostre empire,
ont souffert glorieux martire,
ce qui dans ce siecle tortu,
n' est pas tant petite vertu,
et ne sera-si le temps dure,
pour de pension ie n' ay cure,
d' autant qu' en fait de pension,
à vous parler sans fiction,
dans si fatale conioncture,
------------------------------------------------------------------------p135
ce n' est presque argent qu' en peinture,
il n' est rien tel qu' argent contant,
qu' vn beau petit équipatant,
sus donc grand prince sans remise,
voyons de vostre marchandise,
et dans peu malgré mes riuaux,
vous connoistrés ce que ie vaux.
 
 
LE VOYAGE DE SENS
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Mon cher amy de la Chappelle,
qui comme l' or à la couppelle,
est vn amy fort esprouué,
et mesmement fort approuué,
de petit val dont ie vous iure,
bien fort ie plaindrois l' auenture,
si pour moy pauure infortuné,
il demeuroit decordonné,
sçachez, cher amy, que i' estime,
tant pour raison que pour la rime,
ie dis raison, car sans raison,
vn rimeur est moins qu' vn oison,
qu' estant party de la grand ville,
ou mes Louys auoient fait gille,
auec grand train et grossegent,
grand attirail et peu d' argent,
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ce qui pour faire long voyage,
n' est pas de trop heureux presage,
ie dormis tant qu' à mon réueil,
ie me vis à bord à Corbeil,
on par vne fiere auanture,
contrains fus coucher sur la dure,
tres proprement dans mon estuy,
ce que ie pratique auiourd' huy,
comme en guerre autant raisonnable,
qu' à fils des muses conuenable,
rien ie ne vous dis du repas,
d' autant qu' il ne s' en parla pas,
mais le iour d' aprés en reuanche,
le lendemain que fust dimanche,
ie trouuay repas opportun,
bien qu' auec rimeur importun,
iadis pour donner vn clistere,
tres suffissant apotiquaire,
à Paris aymé d' vn chacun,
et maintenant poëte à Melun,
ce fust-là que sans caracole,
sans subterfuge ny bricolle,
il fallut à fier batelier,
respandre mon petit denier,
à qui pour payer le passage,
de mon poëtique équipage,
il fallust laisser en belor,
vn tiers de mon petit tresor :
qui fust cher amy ie vous iure,
vne autre trop fiere auanture,
sans le grand pharmacopola,
agneau qui pour nous s' immola.
Nous tirant d' hotesse testuë
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diablesse meschante et barbuë,
quand parust à nostre secours,
la diue coche de Nemours,
ou logement il fallust prendre,
la par trop fier et dur esclandre,
ie perdis ioüant au piquet,
à peu prés tout mon petit fait,
à Moret quittans laquatique,
voiture prismes larcadique,
sur qui plus guais que par batteau,
vismes gister à montereau,
où sur beste tant magnifique,
de Phoebus la gent deifique,
dans l' estime du peuple fat,
passa pour gent à mitridat,
ce fust là ma tante Nicole,
qu' il fallust changer la pistolle,
ce fust en ce perfide lieu,
grand roy que ie vous dis à dieu,
si bien qu' en ce depart funeste,
asnés payés ie neus de reste,
que deux beaux petits escus blans,
pour me conduire iusqu' à Sens,
ou mis à bord sans croix ny pille,
auec le plus geux de la ville,
i' eusse bien peu sans vanité,
disputer de la primauté.
ô tigresse fortune aduerse,
diablesse, ladresse, taistresse,
vilaine, ainsi pourquoy vas tu,
tournant la nuque à la vertu,
quel nocher dans vn tel orage,
n' eust brisé mats, ancre et cordage
------------------------------------------------------------------------p139
antenne, trinquet et timon,
quel experimenté patron,
en ce destroit n' eust fait naufrage,
fors moy qui sans perdre courage,
expert en de semblables cas,
au montier i' adresse mes pas,
où bien aspergé d' eau benite,
qui mont à bon chrestien profite,
au ciel plein d' vn deuot soucy,
ma priere i' adresse ainsi,
grand autheur de la confrairie,
des cheualiers de l' industrie,
de qui les beaux iours sont finis,
adorable roy de Tunis,
docteur à toy seul comparable,
ange à tes hostes redoutable,
mais secourable à tes amys,
ange à qui le ciel fust promis,
qui dedans ce val transitoire,
par art à peu de gens notoire,
as, euité tant de dangers,
tant d' escueils et tant de rochers.
Grand autheur de fine finesse,
roy de la ruse et de l' adresse,
grand luminaire des gusmans,
soleil de tous les charlattans,
du plus haut de ton d' omicille,
en moy ton pauure lazarille,
triste obiect du ciel irrité,
influë vn traict de ta clarté,
infuse en moy cette science,
par qui malgré ton indigence,
tu triomphas du mauuais sort.
------------------------------------------------------------------------p140
De la famine et de la mort,
et ie te promets ô grand phare,
esprit du monde le plus rare,
de faire durer à iamais,
la memoire de tes beaux faicts :
ie graueray dans ta chronique,
les beaux traicts dont tu fis lanique,
à tous les traicts du temps passé,
du pays chaud iusques au glacé,
l' on verra ton panegirique,
et d' vn stile plus qu' heroïque,
les arts que tu nous as laissé,
à quoy l' illustre trespassé,
tant par raison que par priere,
tout resplandissant de lumiere,
et de brillans enuironné,
m' apparut, ou ie sois damné.
Non point chargé d' vn reliquaire,
d' vn breuiaire, ou d' vn scapulaire,
mais d' vn beau ieu de lansquenet,
de trois beaux dez et d' vn cornet,
qu' auec tres-graue contenance,
il agita m' en liura chance,
me disant ces mots à peu prés,
fac et in hoc signo vinces,
puis se derobant à ma veuë,
comme vn esclair qui fend la nuë,
ne me laisse moins consolé,
qu' vn deuot pere recolé,
lequel auroit veu son bon ange,
ô prodige ô merueille estrange,
le iour qui fut le landemain,
qui deuoit estre vn iour sans pain :
------------------------------------------------------------------------p141
pour moy qui d' argent n' auois mie,
ie fus droit à l' accademie,
où par le vouloir du destin,
ie trouuay la carte à la main,
vn visage de bonne augure,
noble et gentil de sa nature,
qui sans craindre le coup mortel,
du hazard me porte vn cartel,
pour y combattre à toute outrance,
ce qu' accepté sans resistance,
l' ange d' abord argent tira,
mais ie dis qui perdra mettra,
qui fust or de si bonne mise,
qu' auecques ceste gualantise,
ie luy tiray cent escus d' or,
qui ne fust pas le tout encor,
il voulut auoir sa reuanche,
qu' auecques carte belle et blanche,
ie luy donnay par tant de fois,
que ie mis mon prince aux abbois,
si bien que contant mes pistolles
tant mazarines qu' espagnolles,
louys iaunes et louys blancs,
ie trouue plus de mille francs,
voilà comme fortune change,
ores ie bois frais et ne mange,
rien que perdrix et pigeonneaux,
mes pages rien que des gateaux,
et mon nepueu qui fait le prince,
plus fier qu' vn noble de prouince,
rit chante et boit et fait l' amour,
et moy ie la fais à mon tour.
 
 
A MADAME PROSERPINE
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Mon sort auec le tien a de la ressemblance,
nous nous sentons rauir tous deux esga-
lement,
comme vn dieu fut l' autheur de ton enleuement,
ie sens aussi d' vn dieu la supresme puissance.
Que i' ayme de ces vers l' agreable cadence,
où ie voy d' Apollon le diuin mouuement,
ie vante auec plaisir dans mon rauissement,
de l' autheur de mon mal la douce violence.
Si Pluton consumé par les feux de l' amour,
t' enleue et te conduit en son morne sejour,
tu sçais bien que l' amour est cause de ce crime.
De mon rauissement i' accuse Dassoucy,
charmé par les escrits de cét esprit sublime
et ie sçay qu' Apollon en est la cause aussi. v
 
 
A DVCHESSE DE SAVOYE
------------------------------------------------------------------------p143
madame,
ce n' est plus par ouyr dire, mais
par experience, que le plus grand de tous les maux
est celuy de la priuation. Depuis que nous auons
perdu nostre souuerain bien, et que l' astre qui
------------------------------------------------------------------------p144
nous luisoit nous a caché sa lumiere, nous
auons appris par nos souffrances, que pour
voir des vautours et des Prometheez, il ne faut
point aller aux enfers, mais qu' il suffit de con-
templer, ceux qui comme nous sont esloignez
de vostre auguste presence. Aussi ce ne sont plus
nos larmes qui manifestent nostre douleur, de-
puis que le desespoir en a tary la source, c' est
à faire à nostre coeur et à nostre sang d' en ex-
primer la violence, encores si parmy nos dis-
graces, nous pouuions meriter cette consola-
tion d' en apprendre la cause ; possible que la
douleur qui iusques icy ne nous a laissé la vie
que pour nous l' oster, en vous disant adieu,
nous en continuëroit l' vsage iusques en France,
pour nous donner le loisir d' y publier l' excel-
lence de vos vertus, et le merite de vos bontez.
Nous sçaurions aussi bien que les criminels la
cause de nostre mort, et nous aprendrions qu' elle
si terrible puissance, a bien pû faire succomber
la vertu en presence de la vertu mesme, pour
destruire des creatures qu' vne affection si pure
et vn amour si des-interessé, pouuoient rendre
digne de vostre royal seruice. Estant plustost
loisible de penser que le soleil qui est le pere
de la vie et de la lumiere, deuienne le ministre
des tenebres et de la mort, que de croire que
vostre bonté à qui la terre doit tout ses autels,
eust iamais consenty à nostre anneantissement,
apres nous auoir esleuez à vne si glorieuse ser-
uitude, sans quelque trame dautant plus mortel-
le, que la tissure en est imperceptible, souffrez
donc madame, que nous nous iettions à vos
------------------------------------------------------------------------p145
pieds, pour supplier vostre altesse plus diuine
que royalle, de ne nous point chasser du para-
dis terrestre sans nous faire sçauoir de quel
fruict deffendu, nous auons mangé afin que la
France qui a des-ja eu le vent de nostre bon-
heur, ne nous renuoye point le visage couuert
de honte, sans l' auoir merité, et que nous ne
fassions point de part de nostre confusion au
prince qui partageoit à nostre gloire, ainsi nos
voix ne cesseront iamais de vous esleuer au des-
sus de toutes les puissances couronnées, et cele-
brer vostre pieté et vostre iustice, c' est
madame,
C D.
------------------------------------------------------------------------p146
Madame,
bien que Dieu vous ayt constituée sou-
ueraine dans le plus beau pays du monde, pour y
enfermer comme dans vn paradis terrestre, tout
ce qu' il fist iamais de plus grand et de plus augu-
ste, ce n' est pas pourtant (madame) ny pour la
beauté, ny pour la bonté de vos estats, que la
terre vous recognoist auiourd' huy pour sa plus
grande princesse, si vous n' auiez d' autres auanta-
ges que ceux que la fortune deuoit à vostre nais-
sance, vostre reputation que la renommée à por-
té iusques au bout de l' vniuers, n' auroit point
passé les destroits de vos montagnes, et vostre
vertu qui fournit continuellement de si noble
matiere, à la fabrique de tant d' autels, à peine
seroit connuë et reuerée, que de vos peuples,
mais le ciel qui vous ayant fait naistre du grand
Henry, fait reuiure en vous toutes les heroïques
qualitez, du plus grand monarque du monde ;
bien qu' il ayt prescript quelques bornes à vo-
------------------------------------------------------------------------p147
stre pouuoir et recompense, a donné telle esten-
duë à vostre gloire, qu' il n' est aujourd' huy terre
si esloignée, n' y climat si reculé, qui n' en ayt ado-
ré la splendeur : aussi n' est-ce pas sans raison que
pour s' en approcher on trauerse les mers, on af-
fronte les dangers, et que l' on quitte parens et
patrie, quoy que mon destin me prepare grande
princesse, ie ne me repentiray iamais d' en auoir
fait autant. Souffrez donc que ie vous aborde
sous les auspices d' vn prince qui n' a planté ses
plus beaux lauriers si prés de vos murailles, que
pour estre conserué dans l' honneur de vostre sou-
uenir ; c' est de par luy que ie vous presente ces
vers, dont le stile n' est pas moins agreable à no-
stre cour, qu' il est estrange et nouueau dans celle
cy, que si ce fruict nouueau pour estre transplanté
ne reüssit pas au gré de quelques vns. Ie m' asseure
qu' il n' en sera pas de mesme en presence des di-
uins rayons de vostre bel esprit, que le ciel ayant
accompagné de toutes ses graces fait briller à
l' enuy de l' incomparable beauté de vostre corps,
c' est ce que i' attend de vostre altesse royalle,
madame,
C D.
 
 
A MONSEIGNEVR DE LYONNE
------------------------------------------------------------------------p148
Monseignevr,
covrir depuis vn mois sans attra-
per vn trait de plûme, que monseignevr,
le sur-intendant me veut bien donner, mais qu' il
ne me donne pas, vzer tous les carreaux de sa
salle, et par consequent mes souliers a faire des
reuerences, donner tous mes liures, escrire
tout le iour, et resver toute la nuit, pour
obtenir ce qui est des-ja obtenu, c' est ce qui ne
peut arriuer qu' à moy, ayant affaire aux plus ra-
res et plus honnestes gens de nostre siecle. I' ay
dedié vn liure à monseignevr vostre
oncle, appuyé de vostre protection, secondé de
vostre estime, et escorté de ma reputation, si
pour reüssir auprés de vous, et de Monseignevr
Le Conte De S Agnan, ie n' ay pas eu
besoin de toutes ces choses que n' ay-ie pas deu es-
perer auec de si grands auantages, d' vn si grand
esprit, et d' vn si grand homme, n' estoit-ce pas du
bled en grenier, et de l' argent tout contant, et
tout conté : cependant il est encor en lingot, et
le croyant dans ma pochette, i' ay esté assés fol
pour hazarder celuy que i' auois le meilleur, et
------------------------------------------------------------------------p149
le mieux marqué, et si i' auois gagné, aussi bien
que i' ay perdu, ie serois des-ja bien loin, tant
il me desplaist de faire vn personnage, qui ne
sçauroit plaire à personne, et où ie n' entens rien,
mais qu' il faut bien pourtant que i' aprenne,
puis que c' est auiourd' huy ma principale re-
source. Vous sçaués monseignevr, que ie
suis à vous, et que ma muse vous doit toute sa gloi-
re, c' est à vous que i' en ay consacré les premices,
et c' est vous qui dans toutes les occasions l' aués
tousiours daigné maintenir et faire valoir ; c' est
pourquoy, monseignevr, ie vous
prie de ne la point abandonner en cette rencontre :
ie voy Monsieur Mogé trois fois le iour, qui
trois fois le iour me donne de nouuelles paroles
et de nouuelles esperances. Qui n' aboutissent à
rien, qu' à me faire admirer la fecondité de son es-
prit. Et à me remplir de tristesse et d' amertume,
de ce chagrin personne n' en profite que Monsieur
Lasne ; car ie le blasmois de m' auoir fait au com-
mencement de mon liure dix ans plus vieux
que ie ne suis : mais maintenant ie suis contraint
de loüer sa preuoyance, qui ayant sçeu que i' au-
rois à faire aux finances, à bien iugé que dans
quinze iours ie serois semblable à mon portrait ;
c' est pourquoy, de peur de vieillir d' auanta-
ge, il seroit bien de raison, et de saison aussi
monseignevr, de terminer ce passe-
temps, monseignevr le sur-inten-
dant peut beaucoup à me remettre en mon pre-
mier estat, et ie m' assure s' il voyoit comme ie
me tuë sans rien faire, et combien despines ie
rencontre pour cueillir vne rose, qu' il me pre-
------------------------------------------------------------------------p150
steroit la main, c' est tout ce que ie luy demande
il y a long-temps, que la France admire ses écrits,
et il y a long-temps que ie les adore, iugés main-
tenant qu' il n' escrit plus qu' en lettres d' or, ce que
ie dois faire, et si ie n' ay pas raison de passionner
si fort de voir vn traict de sa plume, ie luy escris
vne lettre, ie croy que vous aurés la bonté de
luy faire voir, et que vous obtiendrés de sa iusti-
ce la fin de mes trauaux, et le courronnement de
cette oeuure en faueur de celuy qui est
monseignevr,
V S C D.
 
 
A COMTE DE SERVIEN
------------------------------------------------------------------------p151
Monseignevr,
ie ne vous demande ny les charmes de
vostre bource, ny les charmes de vostre esprit, ny
de vostre bouche, qu' aujourd' huy le roy pour le
bien de ses affaires, ne doit pas moins priser que
les plus riches brillans de sa couronne, il me
suffit, monseignevr, des charmes de vostre
plume, et quand la mienne n' en auroit point eu
pour vous, vous me les deués, puis que vous
me les aués promis : c' est sur cette promesse
que ie me fonde, et que ie redouble la ferueur de
mes prieres, pour essayer de meriter de vous vn
de ses momens si precieux que i' attens depuis
vne éternité, c' est ainsi que i' appelle le mois de
temps, pendant lequel en me consommant moy-
------------------------------------------------------------------------p152
mesme, i' ay consumé ce qui m' auroit bien ser-
uy à ratraper le pain, qu' vne grande princesse
me fait cuire de là les monts. Mais que i' ay grand
peur de trouuer trop dur, si vostre bonté ny met
ordre ; mon mauuais genie qui à pressenty mon
bon-heur en à grand dépit, et connoissant qu' vn
autre plus fort que luy, est sur le point de me
deliurer pour iamais de sa tyrannie, ne pouuant
detourner le cours de vos graces, il en retarde l' ef-
fet pour me faire perir de langueur : c' est pour-
quoy, ie vous prie, monseignevr,
selon la hayne que vous aués pour les meschans,
de ne point fauoriser ses mauuais desseins, et
puis que c' est comme ie crois, vostre intention
de me donner durant ma vie, d' autant que ie n' en
auray point affaire apres ma mort, ie supplie vo-
stre bonté de m' expedier promptement, non pas
selon les formes de vostre merueilleuse sur-in-
tendance, qui sous vostre admirable conduite,
va faire trembler tous les ennemis de l' estat ;
mais selon vostre courtoisie de qui i' attens vne
grace d' autant plus particuliere, que ie sçay que
vous honorés les muses. Apollon qui en est le
pere, l' est encor de ce noble metal, et ce seroit
vne chose bien estrange, si vn si sçauant, et si
riche Apollon que vous n' en auoit vn peu de re-
serue pour ses pauures enfans qui ont essayé de le
meriter. Ie sçay que les necessités sont grandes,
que les fonds sont petits, et que les affaires du
roy vous touchent beaucoup, plus que les vo-
stres, mais il n' est pas moins de son interest de re-
compenser ceux qui l' ont seruy vtilement com-
me moy, qu' il est de vostre gloire d' y consentir.
------------------------------------------------------------------------p153
Et puis ie vous diray, monseignevr,
v que pour mettre en ma tirelire,
quelque peu d' argent monnoyé,
pas moins n' en sera soudoyé,
le soldat qui pour son empire.
vers la Flandre ses chausses tire,
ny le titan moins foudroyé
qui ce dit-on pour nous destruire,
fait le grand diable deschesné :
ny le gascon qui mutiné,
à son ognon se va reduire,
moins destruit et moins ruiné,
ses cuisiniers boutes tout cuire,
pas moins n' en auront dequoy frire,
et son potage assaisonné,
pas moins n' en sera mitonné,
et vous que tout esprit admire ;
tousiours de gloire enuironné,
pas moins n' en aurez dequoy rire,
ny moindre plume pour escrire,
que prompt argent me soit donné. v
c' est par ces mots, monseignevr,
que ie vous prie de conclure comme ie conclus
cette lettre, en vous assurant que ie suis
monseignevr,
C D.
 
 
A DVCHESSE DE CHAVNE
------------------------------------------------------------------------p154
Madame,
à peine ay-je eu le loisir de remercier
la fortune de m' auoir restably en l' honneur de
vos bonnes graces que ie suis contraint de luy
reprocher sa legereté et son inconstance, apres
trois ans de tenebres, le iour que ie reuis vostre
visage, i' y remarquay tant de bonté et de dou-
ceur, que ie me resolus en reuanche du bon ac-
cueil que i' en receus, d' en tracer le diuin por-
trait, que i' ay à mon aduis acheué assez heureu-
sement, pour pouuoir me donner la vanité de
vous dire, qu' à peine en pourroit-on tracer en si
petit espace, vn plus conuenable à son original,
ce pendant quand ie le contemple, i' y vois au-
iourd' huy si peu de rapport à mon ouurage, que
sans quelque indignation, qui sans doute en effa-
ce les plus beaux traicts, ie croirois m' estre mes-
conté. Malheureux que ie suis, aurois-je bien
causé ce changement. Non madame, quoy que
vous ayez changé de visage, ie n' ay point chan-
gé de coeur. Quelque sourde pratique qui m' ex-
pose encore vne fois à vostre indignation. Ie
------------------------------------------------------------------------p155
vous honnoreray et vous aimeray constamment,
ie vous auray veuë comme vne diuinité, qu' il
n' est pas loisible de considerer long-tems. Et moy
ie disparoistray pour la seconde fois comme vn
fantosme malheureux consacré à la nuict et à
l' obscurité.
Madame,
C D.
 
 
A MONSEIGNEVR 
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Monseignevr,
vous n' ignorez pas que la grandeur ne
soit composée de deux parties, l' vne exterieure et
l' autre interieure, cette premiere ressemble à ces
diamans d' Alençon, qui de leur faux esclat es-
blouyssent les ignorans, et les prennent pour
duppes, elle est comme le verre foible, fragile et
caduque, et pour tout dire vn corps sans ame, sans
la seconde, laquelle est vne essence spirituelle, qui
par l' entremise des bonnes actions, subsiste en
l' opinion des hommes, et se respand par la bou-
che de la renommée : on l' appelle bonne reputa-
tion, entre tant de qualitez qui luy donnent
l' estre, la liberalité est celle dont ie croy
qu' elle tire son principal esclat, comme la baze et
le fondement de toutes les vertus, par où la crea-
ture se tirant de sa bassesse, aproche le plus prés
de son principe. Par elle il n' est point de mortel
à qui la gloire n' ayt esleué des autels et des tem-
ples, sans elle point de si noble sujet, dont l' infa-
mie n' eust renuersé les temples et les autels,
point de gloire qui n' ayt esté flestrie, n' y de bel-
les actions qui n' ayent esté estouffées, c' est l' ay-
mant qui attire les coeurs, le charme qui force les
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inclinations et maistrise les volontez. La pierre
de touche par qui l' homme se manifeste de bon
ou de mauuais alloy, soeur de la valeur, compa-
gne de la ieunesse, et tresoriere de Dieu en terre,
sans laquelle toute grandeur n' est que chimere,
fausseté et tirannique vsurpation, ce n' est pas
pour vous monseigneur, que ie dis ces choses,
qui estes le modelle accomply de toute perfe-
ction, et que le ciel a iustement choisi pour le-
gitime dispensateur des biens d' vne honneste for-
tune, i' ayme mieux accuser autruy dans ce petit
rencontre, que de soubçonner vostre vertu, ou de
croire que vous ayez voulu faire tort à la mien-
ne, laquelle bien qu' inutile au iugement de la
commune, ne l' est point pourtant, et sur tout
aux gens de vostre sorte, de qui les belles actions
fournissent les plus riches materiaux dont elle
bastist les temples à l' immortalité : c' est mon-
seigneur ce qui est bien veritable, et ce que ie
vous prie de croire de celuy qui vous ayme et qui
vous reuere plus que tout autre, en qualité de
monseignevr,
C D.
 
 
A ZENOBIE
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Ovy Zenobie, vous faites bien de ne vous
point marier, mais il faut donc espouser vn
cloistre, autrement cette liberté que vous pre-
tendez conseruer au milieu des perils de la chair
et du monde, sera tousiours suspecte et de mau-
uaise grace en presence de la malice des hommes,
vous pourriez estre plus chaste qu' vne vestale,
que vostre bon ange mesme n' en croira rien, et
plus sage que Saincte Elizabeth, que viuant com-
me vne amazonne, on vous attribuëra tousiours
quelque prisonnier de guerre, vous serez la moc-
querie du peuple, et la raillerie des courtisans,
car il est vray que le monde ne voit rien de plus
ridicule, qu' vne vieille fille, vn vieux singe, et vn
vieux chastré. Où pensez vous que fut l' esprit si
retenu, qui vous voyant dans vn sentiment si fa-
rouche et si contraire à la nature, ne s' imagine
que vous ne soyés vn hermaphrodite, ou du moins
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ne vous soubçonne de quelque estrange deffaut,
qui vous fait abhorrer cette vnion si saincte et si
sacrée, autrement qu' elle apparance que vous
fussiez tant ingratte à la nature, qui semble s' estre
espuisée pour vous enrichir de toutes ses perfe-
ctions. Non Zenobie, il n' est pas permis de dis-
poser de vous mesme à son preiudice, elle est vo-
stre mere et tous les sentimens que vous auez
contre elle sont autant de crimes capitaux, qui se
conuertiront vn iour en autant d' horribles ser-
pens pour vous deschirer les entrailles et vous
faire mourir dans les angoisses d' vn repentir
éternel ; songez y donc auant que le temps meur-
trier de toutes choses, ayt commis en vos beau-
tez vn assassinat irreparable, et que l' amour ayt
rapporté à sa mere les attraits qu' il luy desrobe
tous les iours pour en embellir vostre visage ;
(songez y belle Zenobie,) l' honneur aux filles se
perd tant plus il est gardé, et l' on n' en fait non
plus de compte que d' vne vieille pomme pourrie
quand il est suranné, pensez que vous ne serez
pas tousiours de mesme humeur, que vous chan-
gerez de goust, et voudrez mais trop tard retenir
en hyuer, ce que trop legerement vous auez mes-
prisé durant les plus beaux iours de vostre prin-
temps ; songez y ie vous en prie, tant par les
larmes de vos parens, que par la raison dont vous
estes si capable, souuenez vous que vous n' estes
point fille du cerueau de Iupiter, pour trancher de
la Minerue, et que les muses ne seroient pas
vierges si elles auoient comme vous des thre-
sors à porter en mariage, quittez donc cét a-
mour que vous auez pour la solitude, qui pour
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vous ne doit rien auoir que d' effroyable, et qui
n' est bonne que pour les saincts ou pour les poë-
tes, ou pour celles qui font profession de parler
à la lune, et de desenterrer les morts. Laissez
tous ces romans qui ne font que troubler la cer-
uelle, et blesser l' imagination, pour les changer
en des outils plus necessaires à la gloire de Dieu,
et à l' accroissement de son empire. Euitez la ma-
lediction que Dieu a donnée à l' arbre qui ne por-
te point de fruict. Voicy Dieu qui vous tend les
mains, pour vous conduire au sommet de toutes
les felicitez, ou pour vous precipiter dans vn
abysme d' ennuys et de desespoir, si vous mesprisez
l' aduis que vous donne de sa part
madamoiselle,
C D.
 
 
A M. SCARRON
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Monsievr,
ie serois bien mary que parmy vos ado-
rateurs, il s' en trouuast quelqu' vn plus re-
ligieux à vous rendre le culte qui vous est deu, que
moy qui fais gloire de vous suiure, et vertu de vous
imiter, chacun sçait que ie ne suis riche que des
tresors que i' ay pillez à vostre genie, et que mes
escrits ne doiuent pas moins aux vostres la gloire
de leur naissance, que vous ne deuez celle de vos
diuins ouurages, qu' à vous mesme, aussi ma lan-
gue ne desauoura iamais n' y ce que ie tiens de vo-
stre plume, n' y ce que ie doibs à vostre generosité,
ce tesmoignage que ie vous rends d' vne vertu si
cognuë, seroit vne satisfaction assez authentique
pour meriter l' abolition de mon crime, si i' auois
changé quelque chose au present qu' il vous a plu
me faire : mais i' honore trop les traicts de vostre
pinceau pour auoir eu la pensée d' en changer le
moindre carractere, car bien que i' aye augmenté
de quatre vers la piece dont il vous a plus m' hon-
norer, ie m' asseure que lors que vous sçaurez ce
qui m' y a obligé, vous ne direz pas que i' aye vou-
lu adiouster quelque brillant à vostre ouurage, et
que vous n' appellerez pas enfans de ma temerité,
ceux qui se tiennent trop glorieux d' estre habil-
lez de vos liurées, et de paroistre à vostre suitte,
en qualité d' enfans d' honneur aussi bien que leur
pere, qui est
monsievr,
C D.
 
 
A M. DE MOLIERES
------------------------------------------------------------------------p162
Monsievr,
ie vous demande pardon, de n' auoir pas
pris congé de vous, Monsieur Fresart le plus
froit en l' art d' obliger qu' homme qui soit au
monde, me fit partir auec trop de precipitation
pour m' aquitter de ce deuoir, i' eus bien de la
peine seulement à me sauuer des rouës entrant
dans son carosse, et c' est bien merueille, qu' il
m' ait pû souffrir auec toutes mes bonnes quali-
tés, pour la mauuaise qualité de mon manteau
qui luy sembloit trop lourd ; cela vient du grand
amour qu' il à pour ses cheuaux, qui doit surpas-
ser infiniment celuy qu' il à pour Dieu, puis
qu' il a veu presque perir deux de ses plus genti-
les creatures, sans daigner les soulager d' vne
lieuë. Ie ne vous sçaurois exprimer auecque
qu' elle grace, le plus agile de mes pages faisoit
dix lieuës par iour, ny les loüanges qu' il a em-
portées de sa gentillesse et de sa disposition, pour
celuy qu' il y a si long temps que ie nourris, peu
s' en est fallu qu' il n' ait fait comme le chien de
Xantus qui rendit l' ame pour auoir suiuy son
maistre auec trop de deuotion. Ie ne m' estonne
------------------------------------------------------------------------p163
pas si la cour la deputé aux estats pour le bien du
peuple le connoissant si ennemy des charges.
Ie luy suis pourtant fort obligé de m' auoir souf-
fert auec mon bonnet de nuit, n' ayant promis que
pour ma personne. Ie remercie Dieu de cette
rencontre, et suis
monsievr,
C D.
 
 
A M. 
------------------------------------------------------------------------p164
Monsievr,
ie vous enuoye ce papier tout trempé de
mes larmes, et du sang des deux innocens que
vous aués esgorgés ; ie croy que ce present fune-
ste contribura beaucoup à vostre ioye, puis que
vous estes si auide du mal-heur d' autruy, mais
ie crains que cette ioye ne vous soit pas de du-
rée ; car Dieu hait la cruauté et l' iniustice, et
vous en aués commis vne en leur endroit qui n' a
point d' exemple, vous aués fait comme la vipe-
re, puis qu' estant fils de la vertu vous aués de-
struit en leurs personnes, et déchiré les entrail-
les de celle qui vous à mis au monde. Mais ie me
console de ce que vostre iniquité donne à ma pa-
tience matiere pour meriter enuers Dieu, le
priant que vostre mauuais sort ne vous fasse ia-
mais rencontrer deuant les parens de ses enfans,
qui sont de terribles gens, et qui vous pourroient
bien vn iour faire rendre conte de leur fortune :
car il y a beaucoup de barbares comme vous :
mais peu de chrestiens comme moy, qui aprés
tous vos outrages, ne laisse pas de demeurer
monsievr,
C D.
 
 
A VN DEBITEVR
------------------------------------------------------------------------p165
Monsievr,
ie suis vn homme enragé, et la raison
qui vous doit obliger à me payer sans remise,
c' est que ie n' ay plus de raison. Au nom de Dieu
euites les persecutions d' vn homme desesperé
la force de l' estime que i' ay pour vous est gran-
de, mais la force de mes disgraces, l' est enco-
re plus. Ie vous honnore tout de bon : mais
pour sortir de l' extremité, où ie suis il n' y a
point d' extremité ny de voye, que ie ne tente ; ie
ne vous eusse pas presté vingt pistolles ; mais
toute ma bource si vous m' en eussiés requis,
et ie n' eusse pas creu auoir failly en suitte de l' es-
time que chacun fait de vostre prud' hommie
de vous auoir fié tout mon bien, cependant vous
estes disparu. Et n' estoit que ie croy que vous
estes trop auisé pour prendre, vn dessein qui
vous donneroit de l' ennuy ; ie croirois que vous
m' auriés oublié qui seroit vous oublier vous
mesme. Vous sçaués que dans cette rencontre,
i' ay vzé de toute modestie, qui est à mon aduis
la voye qui doit piquer d' honneur ceux qui com-
me vous, en font profession : ie vous prie donc
de m' enuoyer cét argent, et sans differer ; car
ce me seroit vne chose bien fascheuse que mes
respects se terminassent en importunités
monsievr, C D.
 
 
A MELLITE
------------------------------------------------------------------------p166
à la verité ie possede quelque talens, mais ie
n' en fais nul conte, puis que ie n' ay pas ce-
luy de vous plaire, c' est presque le seul art que
i' ignore, et c' est pourtant le seul qui me peut
sauuer, puis que sans luy ie ne me peus conser-
uer la vie, le iour est beau, mais ie le hay auec
toutes ses graces, si ie suis esloigné de ce qui me
le peut faire aymer, et ie n' ay que faire du soleil
auec tous ses appas si mon astre me cache sa lu-
miere, ie vous vois parmy les ruës et dans les
assemblées, mais c' est que vous ne le sçauriés
empescher, et ie croy qu' il ne tiendroit pas à
vous que vous ne fussiés inuisible, pour me pri-
uer tout à fait de l' honneur de vostre veuë, i' a-
uouë que ce traittement me sembleroit bien ru-
de, si connoissant l' excellente bonté de vostre
naturel, ie n' excusois le peu de connoissance que
vous aués du mien, et le mauuais iugement que
vous faites de l' estime que ie fais de vostre ver-
tu, mais ayès vn peu de patience ma douleur va
bien tost seconder vostre dessein, ie mourray puis
que vous le desirés, et bien que ce soit vne estran-
ge preuue de mon affection, ie ne laisseray pas
de vous la rendre, puis que ie n' ay en moy que
cela qui vous puisse estre agreable.
Mellite, C D.
------------------------------------------------------------------------p167
Ie suis prest à mourrir, et ie n' ay plus qu' à vous
dire adieu, cette resolution est l' effet de mon
desespoir, que vous ne deués point trouuer étran-
ge, puis que vous mesme me l' aués procuré,
toute franchise est perduë vous redoutés mes a-
ctions, comme si vous n' estiés pas la maistresse
des vostres, si ie vous rends des visites elles vous
importunent, et si vous m' en rendés ce n' est pas
par pitié, mais pour donner au coeur ioye de ceux
qui vous gouuernent, et qui disposant entiere-
ment de vous, peuuent ainsi disposer de mon
sort, vous riés auec eux et possible de moy, ce-
pendant que ie me consomme, et que ie me noye
dans mes larmes, attendant l' heure de ma mort
dont vous m' eussiés peu exempter, et à peu de
frais si vostre coeur impitoyable par vne felonnie
plus que barbare, n' auoit formé le dessein de
voir respandre tout le sang qui vous estoit de-
uoüé, et de sacrifier à vos petites connoissances
vostre plus fidelle et plus parfait amy ; aussi ie ne
vous appelleray plus mon astre dont i' adorois les
benignes influences. Mais la comette originaire
de toutes mes disgraces, et du mortel accident
dont ie suis menacé, le demon qui sous vne
trompeuse apparance d' vn ange de lumiere ma
deceu, et le fatal ardant qui m' ayant fait esgarer
de mon droit chemin ma precipité. Ie meurs au-
tant d' indignation que d' amour, mais ne croyés
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pas que le ciel laisse vostre cruauté impunie, et
que celuy qui connoist le fonds de mon coeur et
de ma pensée ne vange sur vous, quoy qu' à mon
grand regret, la mort que ie n' ay point meritée
Mellite,
C D.
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I' ay cette nuit espuisé toutes mes larmes, et il
ne m' en reste plus pour implorer vostre pitié ;
mais quand il m' en resteroit encor, elles ne me
seruiroient de rien pour vous demander la vie,
puis qu' estant tombé entre vos cruelles mains.
Ie n' ay plus d' esperance qu' en la mort, s' en est
fait vous ne me verrés plus, ny aux ieux, ny par-
my les ruës, et ma chambre pleine de tenebres,
ne sera plus desormais que l' espace ou ie prome-
neray ma douleur et mon desespoir attandant
l' heure de partir pour aller à la sepulture. Ie ne
vous en auois iamais tant dit ; mais il n' est plus
temps de rien celer, oüy ie meurs, mais en mou-
rant ce qui m' afflige le plus, c' est de ne mettre
point ietté cent fois à vos pieds et n' auoir point
respandu toutes mes larmes sur vos genoux, car
quand par cette voye, ie ne vous aurois rien per-
suadé, cette tolerance de vostre part m' auroit
tenu lieu d' vne faueur aussi chere que la vie, et si
mon repentir estoit capable d' adoucir vostre
cholere, vne semblable bonté me donneroit en-
cor le desir de reuoir le iour ; car vous sçaués que
ma mort ou ma vie, ma ioye ou ma douleur, ne
consiste pas en ce que tout le monde recherche ;
mais simplement dans l' opinion d' estre bien ou
mal dans vostre esprit, ie vous le iure sur tout ce
qu' il y a de plus saint et de plus sacré, et ie vous
prie de le croire, de celuy qui n' a plus de part au
------------------------------------------------------------------------p170
monde ; adieu donc pour iamais, ie vous rends
les vers que i' ay faits pour vous, ne pouuans ia-
mais estre appliqués à vn plus digne suiet, con-
serués-les auec cette lettre toute trempée de
mes larmes, qui me seruira sans doute quand il
n' en sera plus temps, c' est le dernier témoi-
gnage de l' affection de celuy qui est
Mellite,
C D.
 
 
A MELLITE SORTANT DE MALADIE
------------------------------------------------------------------------p171
Ne croyés pas que la perte des graces de vo-
stre corps, m' ait fait oublier les charmes de
vostre esprit, vous aués bien changé de visage,
mais ie n' ay point changé de coeur : ie suis im-
muable iusques à vous aymer non seulement ma-
lade, mais encores sous l' escorce d' vn arbre, si
mes poursuittes estoient capables de vous faire
changer en laurier, si vous n' estiés instruite de
la nature de l' affection que i' ay pour vous, cet-
te continuation de mes seruices, dans l' estat ou
vous estes, vous feroit assés connoistre, que la
chesne qui mattache à vous, n' est autre que celle
de l' amitié qui ne se rompra iamais qu' auec celle
de ma vie
Mellite,
C D.
 
 
A MADAME 
------------------------------------------------------------------------p172
Madame,
ie i' auois eu la moindre intention de
vous offencer, ie me condamnerois moy-mes-
me, et i' approuuerois mes souffrances, mais
comme il est certain, que bien loin d' auoir eu
seulement la pensée de vous deplaire. Ie n' ay
iamais consideré mon honneur, ny ma vie qu' au-
tant qu' elle vous pourroit estre vtile en quelque
chose, et qu' aprés vous ie n' estime plus rien au
monde, i' ay bien de la peine à m' empescher de
me plaindre de l' excés de mes malheurs, et d' ac-
cuser vostre seuerité de trop d' iniustice, qui de-
puis trois mois me fait souffrir les peines de la
mort, me refusant l' honneste accés, que i' auois
en vostre maison. Ie vous supplie donc, mada-
me, d' auoir pitié du plus mal-heureux de tous
les hommes, et de permettre qu' aprés vne si lon-
gue nuit, ie puisse comparoistre pour vn mo-
ment aux rayons de la lumiere, c' est à dire en vo-
stre presence, c' est la seule grace qu' il y a si long-
temps que ie vous demande, et que ie ne sçau-
rois plus vous demander auec mes larmes,
puis que les ayant toutes espuisées, il ne me re-
ste plus que mon sang à verser
madame,
C D.
 
 
A VN BRAVE 
------------------------------------------------------------------------p173
Monsievr,
dites moy si i' auois eu dessein de vous
mal traitter qui m' en auroit empesché, lors que
iettois en puissance de me ressentir de vos mena-
ces, ne le dirois-ie pas plus iustement de vous,
qui aués fait assemblée, et m' estes venu cher-
cher pour c' est effet, au contraire il y a assés de
témoins, qui sçauent que vostre vie estoit en
mon pouuoir, si i' eusse esté assés lasche pour me
preualoir du nombre, et que i' ay vzé de toute
modestie en vostre endroit, dequoy ie ne me re-
pens point, tant à cause de la bonté de l' action
que pour le respect de vostre frere que i' ay tous-
iours estimé, si iettois assés foible pour estre vin-
dicatif, il y a long-temps que vostre valeur vous
auroit esté inutile, et que i' aurois changé de
demeure pour vous faire voir ce que peut vn
homme offencé de qui l' establissement est à plus
de cinquante lieuës hors de France. Mais outre
que ie ne suis pas assés irrité pour cela, c' est que
ie crains Dieu, et ie méprise la vengeance à cau-
se que la peine y passe le plaisir, parlés donc
------------------------------------------------------------------------p174
mieux, s' il vous plaist, et tirés de meilleures con-
sequences de ma patience ; si ie recherche la paix,
c' est vn effet de ma prudence qui pourroit bien
vous estre vtile autant qu' à moy. Ie ne doute pas
que vous ne soyés vn petit Mars, et le braue des
braues : mais si vous aués de la hardiesse pour
m' attaquer, sçachés que i' ay de la resolution
pour me deffendre, et que la iustice estant de mon
costé, i' ay bien de l' auantage sur vous qui ne
sembles vouloir vous seruir du talent que Dieu
vous a donné, que pour en faire piece au tiers et
au quart, si vous estiés bien conseillé vous em-
ploiriés mieux vostre courage, et apprendriés
par l' exemple de tous les honnestes gens qu' a-
uoir du coeur, c' est n' offencer personne
monsievr,
C D.
 
 
A MONSEIGNEVR DE METS
------------------------------------------------------------------------p175
Monseignevr,
ce petit page qui a l' honneur d' apparte-
nir à son altesse royalle Madame La Duchesse
De Sauoye, vous va prier pour son cousin, que
M D iadis capitaine tres-redouté, mais
maintenant iuge beaucoup plus redoutable à fait
emprisonner, à la requeste du plus renommé
coupeur-de-bource de Paris, qui pretend auoir
este offencé en son honneur, il n' y a ny playe,
ny bosse, ny lesion, ny contusion, ny charges,
ny informations. Et s' il n' a pas laissé de decre-
ter contre luy, et mesme contre moy qui n' y
estois pas. Sans cela, monseigneur, ie serois à
cette heure à vos pieds pour vous supplier de
calmer c' est orage, et de destourner cette fou-
dre gripeminaudiere qui ne gronde que de l' ar-
gens on me demande... qui est plus que tout
le sang de mes veines, et que toute la moüelle de
mes os, ie supplie donc vostre bonté qui tant de
fois m' a esté propice, de vouloir retirer ce mal-
heureux innocent, qui a esté trop bien battu pour
selon l' ordre de telle iustice ne pas payer l' amande.
------------------------------------------------------------------------p176
Et ie proteste à Dieu non seulement de pardon-
ner desormais tous les outrages que l' on pour-
roit perpetrer en ma personne, mais encores
d' auoir en particuliere veneration tous les en-
fans de la courte espée de la matte et de la ma-
nicle, c' est
monseignevr,
C L.
 
 
A MONSIEVR 
------------------------------------------------------------------------p177
Monsievr,
ie n' enuie point vostre bon-heur, ie suis
trop genereux pour vne telle foiblesse, ie vous
cede de bon coeur la part que ie pretens en la per-
sonne que vous sçaués, mais pour son amitié el-
le me la doit toute entiere, et si vous aués dessein
de me la rauir, il est necessaire pour vostre con-
seruation que vous m' ostiés auparauant la vie.
Vous n' aués que trop veu de mes lettres et de
mes vers pour ne pas sçauoir que i' en fais mon
souuerain bien : et que ce qui n' est à vous qu' vne
rencontre est à moy vne fatale necessité, con-
tentés vous dons de la raison ; car ie serois marry
vous connoissant la source de mes disgraces d' e-
stre obligé de vous accuser de la continuation de
mes maux, ie vous le demande auec instance,
en recompense, asseurés vous que ie ne rompray
iamais vostre commerce, ie rends hommage à
toutes ses volontés ie reuere ses inclinations, et
i' estime tous ceux qui luy veulent du bien pour-
ueu qu' il ne me procurent point de mal, il ne
tiendra qu' à vous que, ie ne vous en rende des
preuues en qualité, de
monsievr, C D.
 
 
A MADAME MAMIE
------------------------------------------------------------------------p178
Madame Mamie,
ie croy que vous aués enuie de nous don-
ner la peste d' enuoyer ainsi vostre fils à Paris.
Asmodée est plus honneste que luy et Belsebut
moins medisant. Ie fis le signe de la croix, l' au-
tre iour quand ie le rencontray par la ruë, et ie
ne sors plus le matin sans prendre de l' eau beni-
te de peur d' vne pareille rencontre. Vrayment
vous aués porté vn beau fruit, et vous aués bien
raison de craindre que l' on ne vous le corrom-
pe ; aymant le vice comme ie fais, ie le deurois
bien aymer ; car il est le vice mesme : ie ne l' ay-
me guerres pourtant, puis que ie luy ay refusé le
couuert, et que ie ne luy ay pas fait donner les
estriuieres qui sont les deux choses, dont il a le
plus de besoin en ce monde, comme ie suis de
ces meschans qui font le bien contre le mal. Ie
l' ay voulu placer chés l' vn de mes parens qui
n' est pas vn homme de petite importance ; mais
il s' en est incontinent rebuté, s' il se taist l' impu-
dence qui est escrite sur son visage parle pour
luy, et s' il parle il infecte aussi-tost l' air de la
corruption de ses parolles, la verité dedans sa
------------------------------------------------------------------------p179
bouche passe pour le mensonge, et qui croit en luy
peut bien croire au diable, vrayment on vous
deuroit auoir mise en iustice pour auoir fait vn
monstre, lequel si vous ne le fussiés venu reque-
rir dedans ma chambre, où il trouuoit sa pastu-
re ordinaire, sans doute il m' eust deuoré : ex-
cusés si ie ne vous enuoye qu' vn extraict de ses
perfections. Ie vous en iray bien-tost porter
moy-mesme vne plus ample coppie, en reuan-
che des bontés que vous aués euës pour moy,
c' est
Madame Mamie,
C D.
 
 
RESPONSE A UNE MESDISANCE
------------------------------------------------------------------------p180
Madame Mamie,
quoy vous m' appellés meschant, vous
qui aués porté dans vos entrailles, vn fils le plus
meschant et le plus perdu de tous les hommes,
vous qui l' aués esleué dans l' ordure, et qui par
vostre belle conduite et vertueuse education l' a-
ués rendu à vingt ans, le plus accomply vilain
et le plus parfait infame de nostre siecle. Quoy
Mamie vous m' osés donner ce titre, com-
ment donc appellera ton vostre vilain fils, luy
de qui la meschanceté est en horreur aux plus
méchans, comment vous appellera-t' on vous mes-
me, vous qui aués donné le sang et le laict, qui a
seruy de premier aliment à la meschanceté de la
meschanceté mesme. Ha madame, corrigés vo-
stre langue de vipere, et croyés que si ie suis mé-
chant, c' est de n' auoir pas fuy plutost vostre vi-
lain fils, comme la sentine, le receptacle, et le
cloaque de toute ordure, la turpitude, l' abomi-
nation et la honte de vostre ville, et le des-hon-
neur de vostre nation, quoy vous ne sçaués pas,
que la gourmandise, l' yurognerie, et la luxure,
sont en luy des accidens inseparables, et que
------------------------------------------------------------------------p181
l' impudence, le libertinage, et l' impieté, ne
regnent pas moins en luy que la modestie, la
vertu et la pieté au fils de... Dieu le void, vous
le sçaués et chacun le sçait pour cela ses compa-
gnons le fuyent, ses parens l' haborrent, et les plus
méchans le detestent, vous l' aués ainsi éleué, ainsi
fait et ainsi nourry, et cependant vous faignés
d' auoir peur qu' il ne se gaste, comme s' il luy re-
stoit quelque partie saine qui peust estre gastée,
où que le diable se peut empirer, vous luy def-
fendés de me frequenter comme s' il y auoit quel-
que rapport de vostre vilain fils qui n' est qu' vn
gredin et qu' vn maraut à moy de qui la compa-
gnie est recherchée, de tout ce qu' il y a de plus
choisi et de plus vertueux en France, où comme
si vous ne sçauiés pas que ie luy ay premierement
deffendu mon logis, et que ie donnerois plutost
entrée au demon qu' à luy que i' haborre plus
que la peste. Hé depuis quand M Mamie aués
vous tant d' orgueil de penser que ie voulusse de
vostre vilain fils seulement pour mon laquais.
Luy qui sauf l' honneur du nom, qui m' est en ve-
neration qu' il porte ; mais que ie luy deffends de
porter à Paris sur peine des estriuieres, ne se-
roit pas mesme digne de seruir de vallet à mai-
stre Iean-Guillaume. Depuis quand estes vous
si fiere et si outrecuidée vous qui n' aués pas seu-
lement dequoy fournir à ses necessités, d' vser
auec moy de ce mot de frequentation, cela se-
roit bon à de qui le rare et spirituel fils,
peut auoir quelques conuenance auec mes bon-
nes qualités, aprenés Mamie que ie n' ay souffert
vostre vilain fils, qu' autant qu' il m' a peu seruir
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à m' aduertir, pour me precautionner contre
l' empesté poison de vostre langue pestiferé, et
que lors qu' il ne ma plus esté vtile de ce coste-là.
Ie l' ay chassé de ma table comme vne harpie, et
de ma chambre comme vn bouc, n' aués-vous
point de honte, vous qui aués enfanté la bruta-
lité mesme, de m' appeller meschant sans m' a-
uoir iamais reconnu pour tel ou vostre sale et vi-
lain fils, tout meschant et menteur qu' il est n' en
sçauroit ny n' en voudroit dire autant, qu' elle
impieté ou quel blaspheme a t' on oüy sortir de
ma bouche, quelles actions ai-ie commises con-
tre l' honneur et la bien-seance, et quel mauuais
exemple ai-ie donné durant six mois de seiour
que i' ay fait en vostre pays, pour me donner vn
titre qui n' appartient qu' à vous et aux vostres,
qui ne faites aucun scrupule de sacrifier à vostre
hayne, ceux qui ne vous ont iamais offencés,
qui ne faites aucune conscience de deschirer leur
reputation, et qui faites encore bien pire, si l' on
en veut croire ceux qui disent que vous allés au
sabat, et que vous desenterés les morts. Et
vous osés encore apres cela dire que ie suis vn
méchant vous en aués menty. Le fils de M
de qui vous n' oseriés soustenir ny l' esclat ny l' as-
pect. Et qui est comme chacun sçait l' opposé de
vostre vilain fils, comme le soleil l' est des tene-
bres dira que vous en aués menty. Ie n' eux ia-
mais de commerce qu' auec l' honneur, c' est de
luy dont ie fais profession publique et authenti-
que ; et qui fust tousiours la regle de mes actions,
comme la vertu de mes moeurs, l' aduersion que
i' ay pour vostre vilain fils, et l' estime que i' ay
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pour son tres-antipatique cousin, en est vne
preuue euidente chacun ayme son semblable, et
si i' auois eu quelque pente à la débauche vostre
vilain fils est vn bouc tellement disposé à tous
les outrages de la nature qu' il n' en failloit point
chercher d' autre ; mais ie le defie qu' il me puisse
rien reprocher, ie luy enuoiray auiourd' huy la
copie de cette belle lettre, afin de l' obliger à de-
clamer contre moy, et de dire le mal qu' il y au-
ra reconnu, vous dites que vos parens se sont
sçandalisés de ma lettre, vous en aués manty.
Ils sont trop honnestes gens pour trouuer mau-
uais que ie fasse la guerre au vice. Ma lettre ne
porte point de sçandale, mais bien les moeurs
corrompuës et deprauées de vostre vilain fils
qui scandalise en la personne de ses honnestes
parens tout ce qu' il y a de plus gens de bien dans
vostre ville. Vous dites que i' y ay des ennemis,
ie dis que vous en aués menty, ie ny en ay fait
aucun. Et si i' y en ay-ils sont comme vous en-
nemis de l' honneur et de la vertu, si par mes
garde i' en ay fait, et qu' ils soient honnestes gens
ils m' attaqueront en gens d' honneur, et pour
lors ils trouueront à qui parler, s' ils ne le sont
pas, i' ay le roy et la iustice de mon costé pour
les traitter selon leur merite. Vous m' appellés
demon, il y a des demons de lumiere aussi bien
que des anges de tenebres, si c' est de ceux-cy
que vous entendés parler, ie dis que vous aués
menty. Et si vous mirrités d' auantage femme
meschante vieille et barbuë, ie ne me contente-
ray pas de mettre au iour vos plus secrettes infa-
mies et celles de vostre vilain fils ; mais encore
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ie vous ferai sentir par d' autres moyens que ie me
sçai venger de ceux que ie n' ay point obligés à
me nuire, et que ie sçay bien vser de ma fureur
quand ma patience est vaincuë
Mamie,
C D.
 
 
A MELLITE
Mellite,
si vous pouuiés ignorer que ma vie et
ma mort ne fust entre vos mains, et que celuy
qui ma creé ne dispose pas plus absolument de
mon bon et de mon mauuais sort, que vous à
qui ie me suis donné tout entier. I' espererois
que lors que vous l' auriés apris, ie pourrois
voir aussi la fin de mes souffrances : mais vous
ne doutés pas, que l' ame n' est pas plus attachée
au corps. Que ie suis attaché à l' honneur de vo-
stre amitié que si vous mourriés auiourd' huy,
ie mourrois demain. Et que ie me suis transfor-
mé en vous mesme, pour vous seruir et
vous honorer iusques à la sepulture, ce-
la estant ie ne puis comprendre ce que vous vou-
lés faire de moy. Si vous m' en vouliés croire
vous en feriés quelque chose de bon, cependant
ie ne voy pas que vous en ayés beaucoup d' en-
uie, puis que vous euités les occasions de me
voir possible, apprehendés vous l' effet de mon de-
sespoir. Mais vous ne deués rien craindre auiour-
d' huy que mes larmes, qui vous doiuent faire
plus de pitié que de peur, vous aués receu mon
affection et i' ay pleine boëte de vos lettres,
dont les lignes m' en sont autant de fidelles preu-
ues, cette amitié est vne pate sacrée où vous ne
sçauriés plus toucher sans crime, et que vous ne
sçauriés plus retirer du profond de mon coeur
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sans arracher ce mesme coeur qui en est le fidel-
le et sacré reliquaire. Il est vray que i' ay si gran-
de peur de la perdre qu' au milieu du plus beau
calme, ie crains la tempeste, et ie suis si accou-
stumé à l' orage, que ie ne croy pas reuoir ia-
mais le beau temps, depuis huit mois que i' ay
l' honneur de vous seruir de forcat, et de ne man-
ger mon pain qu' auecques mes larmes, vous
sçaués bien qu' au lieu des fleurs dont vous deus-
siés auoir couronné mon amitié, qui peut seruir
d' vne vertu sans exemple, ie n' ay encores cueil-
ly que des espines. I' appelle ainsi les disgraces
qui m' ont tousiours suiuy. Et vous ne voudriés
pas retracter ce que vous témoignés en recon-
noistre dans vos lettres, où vous me faites es-
perer de plus beaux iours apres de si longues
nuits. Cependant vous aués pû sçauoir le bel
ouurage que depuis peu a pensé produire l' excés
de ma douleur. Vous m' aués dit quelquefois que
cette affection extraordinaire estoit vne pre-
science du ciel, si vous le croyés ainsi comme
il est vray, vous deués croire aussi qu' il n' a pas
mis mon coeur entre vos mains que pour vostre
vtilité, et pour vostre gloire, et non pas pour
estre deschiré et mis en pieces, vsés donc de ma
vie et de ma mort, en sorte que l' vne et l' autre
vous puisse estre vtiles. Et ie seray toute ma vie
Mellite,
C D.
 
 
A M. ESTIENNE L'HERMITE
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Monsievr ce gentil-homme m' escrit
qu' il a despencé quatre pistolles pour vous
regaler, s' il est ainsi ie trouue qu' il a fort mal em-
ployé son argent, puis qu' il n' a pas eu le credit
de vous obliger à me rescrire, il faut que ce-
luy qui vous en a empesché en ait despencé d' a-
uantage, et que ainsi vostre plume soit au plus
offrant et dernier encherisseur, si ie le sçauois
i' en enuoiroys encore quatre à ce mesme gentil-
homme, pour en faire despencer huit à l' autre,
qui peut estre n' a pas mieux moyen d' en despen-
cer huit que moy quatre, il arriueroit ou que
vous m' escririez ou que ie serois vangé sur la
bource de ce fier ennemy de l' escriture. Mais ie
trouue plus à propos que nous fassions marché,
combien voulez vous mon amy pour me faire
voir vn trait de vostre plume ? De graces traittez
moy doucement, ie ne suis pas en fonds, il y a
plus d' vn mois que ie poursuis monseigneur le
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sur-intendant pour la mesme chose : mais il faut
auoüer que vous auez tous deux le coeur bien dur ;
car ie ne vous demande à tous deux qu' vn trait de
plume que vous me refusez, que seroit-ce donc
si ie vous demandois la plume toute entiere, i' en
ay pourtant vsé plus de quatre pour vostre seruice,
et si vous me continués vos refus, i' auray suiet
de me plaindre de l' ingratitude du siecle, puis
que le public peut estre tesmoin, que i' ay donné
de la proze à l' vn, et des vers à l' autre, vsez-en
pourtant comme il vous plaira, ie ne laisseray
pas d' estre
monsievr,
vostre tres-humble et tres-obeïssant
seruiteur, C Dassovcy.
 

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