Introduction :
Le texte de Dassoucy parlant de Marc-Antoine Charpentier est pour nous un texte précieux. Madame P. Ranum a publié deux études sur son site concernant ce texte. Nous nous proposons ici, n'ayant d'autres compétences que celle de médecin, d'étudier un aspect très particulier de ce texte des Rimes Redoublées et d'émettre l'hypothèse que Dassoucy profère vis-à-vis de son jeune confrère compositeur des insultes ayant quelques connotations sexuelles.
Cet esprit burlesque de sous-entendus, de double sens est une tradition qui perdure en France chez les cabaretiers, chansonniers, voire tout simplement dans la presse type Canard Enchaîné. Nous nous attacherons pour la démonstration, en nous rapportant aux études et publications de M. Jacques Prévot et de Mme M. Alcover, à montrer que Dassoucy a de part sa vie et son oeuvre une parfaite maîtrise du double-sens sexuel des mots
Admettre de nos jours que Dassoucy soit un homosexuel est de toute évidence moins problématique que ces derniers siècles . Dans ses écrits, en particulier La vie illustre et libertine de Jean-Baptiste Lully, H. Prunières, avec une verve et un talent très début du siècle, nous a livré un portrait animé de Dassoucy. Mais c'est Prunières qui rétablit une certaine vérité que Colombey, en tant qu'homme du XIX° siècle ne pouvait ni ne voulait voir [ Les passages de Prunières animant Dassoucy en libertin homosexuel sont reproduits sur le site ]
Les périgrinations libertines de Dassoucy n'ont certainement que peu d'intérêt pour qui s'intéresse plus à la musique qu'aux moeurs de quelques artistes marginaux du XVII° siècle. Mais M. Alcover partage " l'opinion de Brigitte Porter Hamon qui, dans sa thèse de 1996 sur Tristan L'Hermite et Dassoucy, aborde de front le sujet des préférences sexuelles, convaincue que ce sujet, imprégnant toute l'oeuvre autobiographique de Dassoucy, constitue, du point de vue narratif, un élément essentiel et incontournable " . C'est donc le rappel de différents textes abordant le sujet des préférences sexuelles de Dassoucy qui seul nous autorise à penser que l'insulte faite à Charpentier est elle-même sexuée.
A - Les Avantures, selon Emile Colombey :
Emile Colombey est l'éditeur XIX° siècle de Dassoucy. On voit mal un féru de littérature baroque, érudit du XIX° siècle mettre en avant la perversité de l'auteur dont il a fait son cheval de bataille. Voici donc comment Colombey " résume " les péripéties de Dassoucy à Montpellier. C'est une version très " correcte ", tout à fait fidèle au texte de Dassoucy :
[...] Dassoucy aborde le sujet des infortunes endurées à Montpellier. La malice insigne de son page a été leur point de départ. Pierrotin a eu l'audace de passer au fil de sa langue la réputation de la femme d'un conseiller, et de faire la nique à une riche bourgeoise affolée de sa jolie voix. Dassoucy endossa la responsabilité de ces deux méfaits. Il fut accablé de charges de toute espèce ; tous les crimes lui furent imputés. « Les catholiques, dit-il, qu'en ce païs-là on appelle catholiques à gros grain, m'appeloient parpaillot, et les parpaillots m'appeloient athée ; mais les femmes galantes, plus amyes de leurs intérêts et plus spéculatives, laissant le bon Dieu à part, m'appeloient hérétique, non en fait de religion, mais en fait d'amour, et sans se ressouvenir de tant de sérénades que je leur avois données et tant de tendresses que j'avois eues pour elles, quand, dès mes plus jeunes ans, passant à Montpellier, je leur enseignois à jouer du luth et leur mettois la main sur le manche, elles m'accusoient injustement des duretez que jadis Orphée eut pour les bacchantes... » Fatigué de cette tempête féminine, il lança ses :
ARTICLES DE PAIX AUX PRÉCIEUSES DE MONTPELLIER. Pourquoy donc, sexe au teint de roze, Quand la charité vous impose La loi d'aimer vostre prochain, Me pouvez-vous haïr sans cause, Moy qui ne vous fis jamais rien Ha! pour mon honneur, je vois bien Qu'il vous faut faire quelque chose. . . . . . . . . . . . ... .
Cette satire mit le comble à l'exaspération de mesdames « les précieuses, » qui, importunant le prévôt de leurs criailleries, le contraignirent à jeter Dassoucy en prison. Il y resta une douzaine de jours et en sortit, selon le style judiciaire d'aujourd'hui, à la suite d'une ordonnance de non-lieu. Il s'en alla droit chez un M. de Vitrac, qui, « pour confondre » ses « ennemys » lui donna « la direction de ses propres enfans, pour leur enseigner quelques chansons » ce qui n'empêcha pas le gazetier Loret d'annoncer sa mort sur l'heure, et Chapelle, deux ans plus tard, de le rôtir sur la grand'place de Montpellier. Dassoucy reproche en quelques mots à Loret l'invention de cet autodafé, mais il tient longtemps Chapelle sur la sellette - il lui adresse une semonce moitié attendrie et moitié sarcastique. Il cite les éloges que Chapelle a prodigués autrefois à son ami. « Que vous a fait ce grand Dassoucy, s'écrie-t-il, pour, après en avoir fait un grand, le réduire à la taille d'un nain ? Vous avoit-il trop pressé à la table, presché l'abstinence , vanté la diette et bût votre vin ? Quand il a fallu rendre la bourse au coin d'une rue, n'a-t-il pas toujours suivy vostre exemple ?... Le verre en main, nous nous raillions de cette vertu farouche que l'on trouve parmy les éléphans et les tygres aussi bien que parmy les hommes, et nous dressions des autels à la déesse Poltronnerie... » C'était à qui serait le moins brave. Chapelle vantait la souplesse. de ses jambes, et racontait qu'un homme, qu'il avait pris pour un voleur, et à qui il avait jeté son manteau, courant après lui pour le luî restituer, ne put jamais le, rattraper. Et Dassoucy de renchérir.. Je pense , disait-il, « que vous n'aurez pas perdu la mémoire de feu Saint-Jean-le-Brutal, qui mourut si constamment à la porte de Paris, un crucifix à la main, et qu'il vous souvient bien que ce dévot assassin, qui ne tuoit les gens que les jours ouvriers... m'ayant rencontré sur le Pont-Neuf, un vendredy saint, je luy fis présent de deux pistolets chargés, bandez et amorcez, que durant trois mois j'avais portez dans mes poches pour me défendre de sa férocité... » Dassoucy ne tarit pas de plaisanteries sur ce sujet. Il évoque Cyrano de Bergerac, et, devant l'ombre du redoutable duelliste, s'enfuit terrifié. Toute cette tirade n'a d'autre but que de témoigner de la bonne entente des deux amis,, alors qu'ils hantaient le cabaret du Chêne-Verd. « Quand je, disois, ajoute Dassoucy, que j'étois le plus timide de tous les enfans du Parnasse, il disoit que j'en avois menty par la gorge , et qu'il estoit non seulement le plus poltron de tous les favoris d'Apollon, mais plus encore de, ces gens qui, avec ces grandes moustaches attachées avec des boucles de fer aux deux oreilles, font peur aux petits enfans. » Pourquoy faut-il que Chapelle , pour écouler de spirituelles plaisanteries, ait « pris le party de la canaille » et soit devenu « le bourreau de son amy ? » Il avait sans doute, ce jour-là, laissé sa raison au fond d'une bouteille.»
B - Comment Dassoucy faillit être brûlé à Montpellier, version Dassoucy :
Colombey a merveilleusement exécuté l'exercice universitaire du résumé. On peut lire toutefois dans Dassoucy certaines choses que Colombey semble avoir écartées? Priorité au texte et laissons narrer ses aventures par l'auteur qui nous préoccupe :
« [...] Au lieu d'attribuer au mérite de mon art la recherche que je faisais d'un enfant pour chanter pour le service de cette grande princesse, ils disaient que c'était pour en trafiquer avec les princes d'Italie. Et ce qu'on ne pourra jamais s'imaginer, c'est que bien qu'ils fussent témoins des actions publiques que je faisais souvent chez les jésuites, qu'ils n'ouïssent parler d'autre chose que de mes concerts, et que mes ouvrages burlesques, qui contribuaient beaucoup au divertissement de ce peuple ennemi, leur pouvaient persuader facilement que j'étais un homme de vertu, ou du moins un homme fait comme un autre, comme il n'est rien de si extravagant qu'on ne puisse persuader au peuple, qui jadis fut capable de crucifier un Dieu, de massacrer des saints, et d'adorer des serpents et des cocodrilles, ils disaient que sous prétexte de musique, j'allais ainsi par le monde chercher des enfants, non pas pour les faire chanter, mais pour les vendre aux chirurgiens de Montpellier, pour en faire des anatomies. Je ne sais comment ils ne s'avisèrent point de faire courir le bruit qui a tant de fois couru dans Paris, que l'on dérobait les enfants pour se servir de leur sang à la guérison d'un prince ladre. Et certes je puis bien remercier mon père et ma mère qui ne me firent pas moricaud, comme feu M. Gaultier, seigneur de Névé, qui en qualité de loup-garou fut si bien battu. Mon destin parmi ce sot et méchant peuple n'aurait pas été plus doux. Je ne pus pas pourtant éviter qu'ils ne fissent allusion à mon nom, et qu'au lieu de Soucy musicien, ils ne m'appelassent sorcier et magicien. »
C - Comment Dassoucy faillit être brûlé à Montpellier, version Chapelle et Bauchamont :
Pourquoi l'écrivain Chapelle, l'ami de Molière, alors que Dassoucy est en " exil " à Rome, publie-t-il cette relation de voyage ? Ceci lui vaudra une fort méchante lettre de Dassoucy, lettre à Chapelle publiée dans les Rimes Redoublées, dont nous n'avons pas fini de parler .... Extrait du Voyage , ‘uvres de Chapelle et Bachaumont, éd. de Tennant de Latour, Paris, Jannet, 1854, P. 8o et suiv., puis P. 97-98 - cité par J.Prévot - Téléchargeable en Tiff ou PDF sur Gallica, BNF -
« Le lendemain, ayant traversé les Landes de Saint-Hubert et goûté les bons muscats de Louplan, nous vîmes Montpellier se présenter à nous, environné de ces plantades et de ces blanquètes que vous connoissez. Nous y abordâmes à travers mille boules de mail: car on joue là le long des chemins à la chicane. Dans la grande rue des parfumeurs, par où l'on entre d'abord, l'on croit être dans la boutique de Martial, et cependant,
Bien que de cette belle ville Viennent les meilleures senteurs, Son terroir, en muscats fertile, Ne lui produit jamais de fleurs.Cette rue si parfumée conduit dans une grande place, où sont les meilleurs hôtelleries. Mais nous fûmes bientôt épouvantés
De rencontrer en cette place Un grand concours de populace. Chacun y nommoit d'Assouci. Il sera brûlé dieu merci, Disoit une vieille bagasse. Dieu veuille qu'autant on en fasse À tous ceux qui vivent ainsi!La curiosité de savoir ce que c'était nous fit avancer plus avant. Tout le bas étoit plein de peuple, et les fenêtres remplies de personnes de qualité. Nous y connûmes un des principaux de la ville, qui nous fit entrer aussitôt dans le logis. Dans la chambre où il étoit, nous apprimes qu'effectivement on alloit brûler d'Assouci pour un crime qui est en abomination parmi les femmes. Dans cette même chambre nous trouvâmes grand nombre de dames, qu'on nous dit être les plus polies, les plus qualifiées et les plus spirituelles de la ville [...] Elles se mirent exprès sur le chapitre des beaux esprits, afin de nous faire voir ce qu'elles valoient par le commerce qu'elles ont avec eux. Il se commença donc une conversation assez plaisante. [...] Puis insensiblement la conversation tomba sur d'Assouci, parce qu'il leur sembla que l'heure de l'exécution approchait. Une de ces dames prit la parole, et, s'adressant à celle qui nous avait paru la principale et la maîtresse précieuse:
Ma Bonne, est-ce celui qu'on dit Avoir autrefiqù tant écrit, Même composé quelque chose En vers sur la Métamorphose ? Il faut donc qu'il soit bel esprit Aussi l'est-il, et l'un des vrais, Reprit l'autre, et des premiers faits. Ses lettres lui furent scellées Dès leurs premières assemblées. J'ai la liste de ces Messieurs; Son nom est en tête des leurs. Puis, d'une mine sérieuse, Avec certain air affecté, Penchant sa tête de côté, Et de ce ton de précieuse, Lui dit: Ma chère, en vérité, C'est dommage que dans Paris Ces messieurs de l'Académie, Tous ces messieurs les beaux esprits, Soient sujets à telle infamie.L'envie de rire nous prit alors si furieusement, qu'il nous fallut quitter la chambre et le logis, pour en aller éclater à notre aise dans l'hôtellerie. Nous eûmes toutes les peines du monde à passer dans les rues, à cause de l'affluence du peuple.
Là d'hommes on voyait fort peu; Cent mille femmes animées, Toutes de colère enflammée Accouraient en foule en ce lieu Avec des torches allumées.Elles écumaient toutes de rage, et jamais on n'a rien vu de si terrible. Les unes disaient que c'était trop peu de le brûler; les autres, qu'il fallait l'écorcher vif auparavant, et toutes, que, si la justice le leur voulait livrer, elles inventeraient de nouveaux supplices pour le tourmenter. Enfin,
L'on aurait dit, à voir ainsi, Ces Bacchantes échevelées, Qu'au moins ce monsieur d'Assouci Les aurait toutes violées.Et cependant il ne leur avait jamais rien fait. Nous gagnâmes avec bien de la peine notre logis, où nous apprîmes, en arrivant, qu'un homme de condition avait fait sauver ce malheureux, et quelque temps après on vint nous dire que toute la ville était en rumeur, que les femmes y faisaient une sédition, et qu'elles avaient déjà déchiré deux ou trois personnes, pour être seulement soupçonnées de connaître d'Assouci. Cela nous fit une très grande frayeur;
Et, de peur d'être pris aussi Pour amis du sieur d'Assouci, Ce fut à nous de faire gille. Nous fûmes donc assez prudents Pour quitter d'abord cette ville, Et cela fut d'assez bon sens.Nous nous sauvons donc comme des criminels par une porte écartée, et prenons le chemin de Massillargues, espérant d'y pouvoir arriver avant la nuit. À une demi-lieue de Montpellier, nous rencontrâmes notre d'Assouci avec un page assez joli qui le suivait. En deux mots il nous conta ses disgrâces ; aussi n'avions-nous pas le loisir d'écouter un long discours, ni de le faire. Chacun donc alla de son côté, lui fort vite, quoiqu'à pied. [ ... ] Avignon nous avait paru si beau que nous voulûmes y demeurer deux jours pour l'examiner plus à loisir. Le soir, que nous prenions le frais sur le oours du Rhône, par un beau clair de lune, nous rencontrâmes un homme qui se promenait, qui nous sembla avoir de l'air du sieur d'Assouci. Son manteau, qu'il portait sur le nez, empêchait qu'on ne le pût bien voir au visage. Dans cette incertitude, nous primes la liberté de l'accoster et de lui demander:
Est-ce vous, monsieur d'Assouci ? Oui, c'est moi, messieurs; me voici. N'ayant plus pour tout équipage Que mes vers, mon luth et mon page. Vous me voyez sur le pavé En désordre, malpropre et sale; Aussi je me suis esquivé Sans emporter paquet ni malle; Mais enfin, me voilà sauvé, Car je suis en terre papale.Il avait effectivement avec lui le même page que nous lui avions vu lorsqu'il se sauva de Montpellier, et que l'obscurité nous avait empêché de pouvoir discerner. Il nous prit envie de savoir au vrai ce que c'était que ce petit garçon, et quelle belle qualité l'obligeait à le mener avec lui; nous le questionnâmes donc assez malicieusement, lui disant:
"Ce petit garçon qui vous suit Et qui derrière vous se glisse, Que sait-il? En quel exercice, En quel art l'avez-vous instruit ? " "Il sait tout, dit-il. S'il vous duit, Il est bien à votre service. "Nous le remerciâmes lors bien civilement, ainsi que vous eussiez fait et ne lui répondîmes autre chose
Qu'adieu, bonsoir et bonne nuit. De votre page qui vous suit Et qui derrière vous se glisse, Et de tout ce qu'il sait aussi, Grand merci, monsieur d'Assouci; D'un si bel offre de service Monsieur d'Assouci, grand merci. " »
D - Pourquoi Dassoucy ne se défend qu'à demi-mot :
Après avoir développé quelques aspects de la biographie de Dassoucy dans Les libertins du XVII° siècle, Gallimard, 1998, Jacques Prévot, grand spécialiste de la littérature libertine du XVII° siècle, éditeur de Cyrano de Bergerac, livre au lecteur quelques savantes réflexions sur les Avantures :
« [...] Le héros de Dassoucy, Dassoucy lui-même, est un marginal. Parfois à la façon de Jean-Jacques Rousseau. Reçu dans la société, ici ou là, mais jamais accepté, jamais intégré ; asocial par nature, par naissance ; hors règle, et dont il se fait un goût, sans une seule fois chercher à se faire une discipline. Père abusif d'enfants qu'il n'a pas eus, qui se prend à eux qui le prennent, et dont il est à la fin la fin la victime autant et plus qu'eux de lui. Faux père sous un nom d'emprunt, faux maître que finit par faire chanter celui à qui il a appris le chant.
Si les mots de « sodomie » ou de « pédérastie » sont antérieurs au XVII° siècle, ils n'ont pourtant aucune place dans les dictionnaires de Furetière et de l'Académie française. La censure est totale. Nul n'ignore pourtant que les Anciens, grecs ou romains, pratiquaient ces amours sans honte; mais tout éloge de Socrate passe sous silence la nature particulière de ses relations avec Alcibiade ou son penchant pour les garçons. L'absence des mots interdit l'évocation de la chose même, qui du coup n'existe plus. Et pourtant...
Le 29 décembre 1661 furent exécutés Jacques Paulmier et Jacques Chausson: on leur coupa la langue et on les brûla vifs. Ils étaient accusés d'attentats à la pudeur et de tentatives de viol sur de jeunes garçons. Leurs aveux permirent de mettre au jour l'existence d'un réseau de prostitution d'enfants, sur laquelle la justice s'empressa d'imposer le silence, car de nobles personnages y étaient mêlés. [ Ceci nous rappelle donc le passage souligné ci-dessus des Avantures ou Dassoucy se plaint du sot peuple qui croit qu'il fait commerce des enfants ] F. Lachèvre rapporte l'audacieux sonnet que Claude Le Petit rédigea en guise d'oraison funèbre à cette occasion ( dans Les oeuvres libertines de Claude Le Petit, Champion, " Le libertinage au XVII° siècle ", 1919, Slatkine,1968 ) :
Amis, on a brûlé le malheureux Chausson, Ce coquin si fameux, à la tête frisée; Sa vertu par sa mort s'est immortalisée: Jamais on n'expira de plus noble façon. Il chanta d'un air gai la lugubre chanson Et vêtit sans pâlir la chemise empesée, Et du bûcher ardent de la pile embrasée, Il regarda la mort sans crainte et sans frisson. En vain son confesseur lui prêchait dans la flamme, Le crucifix en main, de songer à son âme; Couché sous le poteau, quand le feu l'eut vaincu, L'infâme vers le ciel tourna sa croupe immonde, Et, pour mourir enfin comme il avait vécu, Il montra, le vilain, son cul à tout le monde.
Rien de tel chez Dassoucy. Les mots mêmes font défaut. Seules des allusions permettent de comprendre qu'on l'accuse d'actes contre nature, de serrer ses pages de trop près, de donner à Pierrotin de coupables leçons. Il est question de manquements à la religion ; le jeune castrat plus tard l'accusera d'athéisme. Et c'est de cela, et de cela seulement que Dassoucy accepte de se disculper. On peut le comprendre ; sodomie et pédérastie font partie des méfaits les plus sévèrement punis: après l'emprisonnement, le bûcher, et sans ménagements (Paulmier et Chausson ne seront pas étranglés au moment d'être brûlés). Joost de Damhouder, dans le texte français de 1555 de La Praticque et enchiridion des causes criminelles, les range parmi les crimes les plus graves. Il est plus aisé de se tirer d'une accusation d'athéisme mal argumentée, quand on a été musicien du roi et amuseur des grands [...] ( in Les libertins du XVII° siècle, Gallimard, 1998 )
Il faut enfin noter que dans un article dont nous parlerons un peu plus bas, Madeleine Alcover donne une interprétation tout à fait complémentaire et comportamentalement cohérente : c'est parce qu'il a tous ces vices que Dassoucy doit sans cesse s'en défendre...." la survie leur imposait des silences et, éventuellement, des stratégies de disculpation"
E - Les relations " passionnelles " de Cyrano de Bergerac et Dassoucy :
En note de la page 896 de son édition des Avantures dans La Pléiade, Jacques Prévot nous renseigne sur les relations entre Cyrano de Bergerac et Dassoucy :
Les relations entre Cyrano et Dassoucy et furent longtemps bonnes [...] Mais une rupture brutale intervient [...] J'ai développé ailleurs une analyse au terme de laquelle cette rupture apparaît sans aucun doute comme la conséquence d'un conflit passionnel. Une étude de textes rend certaine l'homosexualité de Cyrano comme la pédérastie de Dassoucy. [...] ( Dans Cyrano de Bergerac, poète et dramaturge, Belin, 1978, p 47-50 )
F - L'écriture " sexuée " de Dassoucy :
Une étude a été publiée sur le " trio " Dassoucy - Chapelle - Bergerac : L'autre au XVIIème siècle : actes du 4e colloque du Centre international de rencontres sur le XVIIe siècle, University of Miami, 23 au 25 avril 1998. - Heyndels, Ralph and Barbara Woshinsky, editors. Tübingen : Gunter Narr Verlag, 1999.
Il s'agit plus précisément d'un article intitulé " Un Gay trio : Cyrano, Chapelle, Dassoucy " de Madeleine Alcover, de Rice University, que Sylvie Roquemora, maître de conférence de l'Université d'Aix-Marseille, spécialiste de la littérature du voyage au XVII° siècle, cite dans la biographie quick-time audio dont on trouve le lien sur notre site. Un des but de cette étude est surtout de prouver l'homosexualité de Chapelle, qui selon l'auteur aurait été mal étudiée voire éludée...
« Nous ne sommes plus au temps où un Emile Magne écrivait un livre intitulé Les Amours de Cyrano, amours féminines, puisque, à ses yeux, on ne pouvait pas sérieusement faire de Cyrano un Ephestion'. Cyrano est resté dans les placards des critiques jusqu'à ce que Jacques Prévot, en 1976, à l'issue d'une édition et d'un commentaire de toute l'oeuvre de Cyrano, conclue que celui-ci était homosexuel. A ma connaissance, sa conclusion, que je fais mienne, n'a pas été réfutée.
Dassoucy a reçu le même traitement. L'inconfort que crée généralement l'homosexualité se trouve, en 1858, chez Emile Colombey, éditeur de ses Aventures. Selon lui, Chapelle (qui fut le premier, dans un écrit publié, à attaquer les m¦urs de son ancien ami) avait, par sa «boutade sur les pages aux chausses retroussées» et ses «calomnies», ruiné la réputation de Dassoucy (p. XXIII). Enfin Joan DeJean vint qui, dans ses stratégies libertines, n'eut peur ni des mots ni des choses: c'était en 198 1. On ne peut pas en dire autant, semble-t-il, de Charles Eugène Scruggs, qui déclare un peu vite que les préférences sexuelles de l'auteur sont «irrelevant» en ce qui concerne l'évaluation de son oeuvre (p. 39). Cette opinion n'est pas celle de Brigitte Porter Hamon qui, dans sa thèse de 1996 sur Tristan L'Hermite et Dassoucy, aborde de front le sujet des préférences sexuelles, convaincue que ce sujet, imprégnant toute l'oeuvre autobiographique de Dassoucy, constitue, du point de vue narratif, un élément essentiel et incontournable. Je partage ses conclusions et rend ici hommage à son intéressante étude.
Chapelle n'ayant pas connu les mêmes succès que ses deux aînés n'a embarrassé aucun critique, à l'exception de Pintard qui parlait déjà du «trio» et de ses «vices dégradants» (p. 331): mais Pintard n'a pas parlé de l'homosexualité, avérée ou pas, de son protégé, car le «vice» du disciple de Gassendi aurait pu ternir la réputation du maître.
Si donc les critiques du XXe siècle, jusqu'à une date récente et seulement dans des aires géographiques bien précises, n'ont pu et ne peuvent toujours pas supporter de parler de ce tabou, on imagine de quelle désapprobation nos trois auteurs auraient été l'objet et que la survie leur imposait des silences et, éventuellement, des stratégies de disculpation. [ ... ]»
Cette introduction de Madeleine Alcover est extraordinaire de concision et de richesse. Elle nous montre par la suite - et c'est là une analyse tout à fait redoutable d'un passage des Rimes redoublées que nous connaissons fort bien - ce qu'un observateur attentif et averti peut lire dans Dassoucy : le sujet des préférences sexuelles, imprégnant toute l'oeuvre autobiographique de Dassoucy, constitue, du point de vue narratif, un élément essentiel et incontournable .
Démonstration par Mme M. Alcover :
A Monsieur Chapelle, mon très cher et très parfait ami :
[...] Il est vrai que depuis les premiers poils qui, ombrageant votre menton, causèrent un si notable divorce entre vous et le sieur C.B. qui, dès vos plus tendres années, prit le soin de votre éducation, les grandes cures que ce docte enfant d'Esculape a faites sur votre illustre personne sont autant de témoins irréprochables de l'amendement de votre vie. Mais croyez moi, mon ami Chapelle, vous travaillez en vain, et quoique les Macettes du Marais et les opérateurs de Paris puissent faire pour votre honneur, vous avez beau suer pour ce dessein [ La suée, appelée le «grand remède», était le traitement le plus radical contre la syphilis ], les victoires insignes qu'ici vous avez remportées en place Navone, à la barbe des quatre parties du monde [ Il s'agit de la fontaine du Bernin représentant les quatres fleuves commandée par le Pape Innocent X pour la Place Navone à Rome ], où non sans coup férir vous avez si valeureusement fait montrer les talons à tant de légions entières d'enfants perdus [ Les enfants perdus, nous précise Alcover, sont ces fantassins des premières lignes voués à une mort certaine; c'est dire qu'ils ne battaient jamais en retraite ni ne montraient les talons. Tout le passage est métaphorique : Dassoucy accuse Chapelle de sodomie ] laissent trop de monuments à la mémoire, pour nous pouvoir jamais persuader que vous avez quitté Cupidon pour sa mère et les Amours pour les Grâces[ C'est explicite...]. C'est pourquoi je m'étonne qu'au lieu de vous tenir clos et couvert, dans un temps si fâcheux et sous un règne si sévère pour les gens de votre humeur [ et pour cause : voir ci dessus l'éxécution de Paulmier et Chausson ], vous ayez osé m'attaquer avec tant d'injustice pour me faire rompre un silence qui vous était si nécessaire»
{ ....}
Suivent des remarques sur l'imprudence, la perfidie, la médisance et l'imposture de Chapelle, ainsi que sur le caractère défensif de la réponse de Dassoucy qui ajoute, « Si mon silence n'était mortel à ma réputation, j'aurais encore pardonné à la vôtre, je ne me serais point informé si, étant habillé à la française, vous vivez à la grecque ou à la turque ( ... )» ( A la turque change de sens selon le contexte. Ici, où le contexte est sexuel, c'est synonyme de " mahométiser ", c'est-à-dire sodomiser - cf Pierre Guiraud, Dictionnaire Erotique, p75 )
Les chefs d'accusation sont donc explicites: préférence des mâles, pratique de la sodomie, syphilis.
Voila qui est entendu. Je choisis de ne pas présenter ici l'habile synthèse qu'effectue M. Alcover des preuves de l'homosexualité de Cyrano, sujet développé par J.Prévot, car ce n'est pas du tout ce qui nous préoccupe ici, et nous irons tout de suite à un passage qui attire notre attention :
[...] Pour en finir provisoirement avec Dassoucy, il reste à souligner que le quasi-inédit a eu, je pense, des conséquences funestes pour l'auteur. Il expliquerait le refus de Molière, très attaché à Chapelle, de lui confier la composition musicale du Malade imaginaire; [ A ] il expliquerait aussi son incarcération au Châtelet, pendant six mois, alors qu'il a presque 70 ans, car dans l'édition où a paru la seconde version de sa réponse à Chapelle, il accusait l'évêque d'Héliopolis, c'est-à-dire Pallu, membre de la défunte Compagnie du Saint-Sacrement, d'avoir été responsable de son incarcération à Rome; il expliquerait enfin le long délai avec lequel parurent les Aventures (1676), alors que Dassoucy annonçait triomphalement, en 167 1, leur imminente publication et se réjouissait à l'idée d'avoir un Barbin ou un Sercy comme éditeur. Il était devenu une persona non grata [B]
[A] Dassoucy a passé trois mois à Lyon avec la troupe de Molière et ne l'a quittée qu'à Narbonne (Aventures, p. 95-103). Durant son emprisonnement au Châtelet, les Béjart lui ont envoyé des provisions (id., p. 430). C'est donc bien pour des raisons personnelles que Molière a dû refuser de confier sa pièce [ Le Malade imaginaire ] à celui qui avait composé la musique de l'Andromède de Corneille.
[B] Je retrace brièvement les événements de cette période tourmentée. De retour en France après 14 ans d'absence, Dassoucy arrive à Paris durant l'été de 1670; en octobre 1670, il obtient un privilège pour ses Aventures, il publie les Rimes redoublées en 1671 (avec l'attaque contre Chapelle), sous une adresse bibliographique apparemment fantaisiste; en 1672, Molière confie la musique du Malade imaginaire à Charpentier; en 1672 ou 1673, paraît la deuxième édition des Rimes; le 9 mars 1673, le poète-musicien est incarcéré au Petit Châtelet, puis transféré au Grand et le 30 août il est relâché; en 1674, il fait partie de la Musique du roi et finira ses jours en 1677, toujours pensionné par le roi (Scruggs, p. 10-11: Scruggs a fait un grand travail de recherche biographique, mais ses annotations et ses commentaires laissent beaucoup à désirer).
( M. Alcover, in Le Gay trio )
Pour bien saisir la chronologie des faits, il faut bien sûr relire l'article de P. Ranum sur Le Malade Imaginaire. Madame P.Ranum ne retient pas, elle, l'hypothèse d'une rupture entre Dassoucy et Molière à cause de Chapelle, rupture qui amène Molière à donner son Malade imaginaire à Marc-Antoine Charpentier.
P. Ranum rapporte plutôt le choix de Molière à ses difficultés avec Lully. Elle écrit :
" Pourquoi, en avril 1672, Molière s'adresse-t-il alors à Charpentier plutôt qu'à Dassoucy ? Le dramaturge s'était sans doute rendu compte qu'une rupture avec Lully était imminente et que, si Lully s'était décidé, à la dernière minute, d'arrêter de travailler sur la musique pour Le Malade imaginaire, la troupe aurait pu se retrouver en grande difficulté ".
Au total, nous n'avons pas tenté de débrouiller quelques intrigues amoureuses de Dassoucy avec Chapelle ou Cyrano de Bergerac. Mais plutôt de monter que rien n'est simple avec cet écrivain. Ou encore qu'il faut se méfier ce tout ce qu'écris Dassoucy. Parce que ce qu'écrit Dassoucy a légitimement un sens " sexuel ".
Revenons par la suite à notre musicien : Marc-Antoine Charpentier.
G - Question aux spécialistes du XVII° siècle en littérature et en médecine : dans sa lettre à Molière ou Dassoucy traite Charpentier de fol, Dassoucy ne joue-t-il pas des sous-entendus ?
I - Où est le texte de Dassoucy parlant de Charpentier ?
Les Rimes redoublées de Dassoucy sont téléchargeables sur Gallica, le site de la Bibliothèque Nationale. Malheureusement pour l'internaute, on n'y trouve aucune référence à Charpentier. On trouve une explication de cette grosse déception chez Madeleine Alcover dans son article intitulé " Un gay trio " :
Les deux versions de la lettre à Chapelle ont été très minutieusement décrites par Mongrédien. La lettre originale occupe 12 pages et demie et la version corrigée, 23 et demie. Comme cette dernière a été insérée dans le reste du volume, sa longueur a nécessité une foliotation au lieu d'une pagination, afin que les chiffres puissent coïncider! Ce qui prouve que cette version a été imposée, c'est que l'autre est matériellement normale: les cahiers 1 et K, c'est-à-dire 8 + 4, y sont corrects. Contrairement à Mongrédien, je pense que la version censurée n'a pas paru qu'en 1672-1673, date de la seconde édition où on l'a trouve, mais qu'elle a dû remplacer l'autre quasi immédiatement: comment imaginer que Chapelle n'ait pas aussitôt réagi ? Par ailleurs il est faux d'affirmer que Dassoucy a remanié sa réponse «de manière à la rendre plus pertinente - et plus violente (p. 106). Il a utilisé une autre stratégie, mais les accusations crues de la première étaient très fortes. Après Mongrédien, les critiques ont répété son jugement, mais Pintard, dans sa bibliographie, n'indique que la première version: il y a, dans ce cas précis, une occultation. La BNF a un exemplaire de chacune des deux versions, l'Arsenal n'a que la deuxième. Dans les Aventures, voir p. 174-186.
A la BNF, selon Mme P. Ranum, qui a eu la courtoisie de nous le préciser dans un mail, les deux éditions se présentent ainsi :
[...] Res Ye 3489, Les Rimes redoublées (Paris 1671) : on ne trouve rien sur MA Charpentier. Dans cette édition, les pages 121-22 sont des vers adressés à Chaulnes .
Res. R 1936, une autre édition a des pages supplémentaires, numérotées 91-131.... et qui viennent après les premières 189 pages - A partir de la page 119 (de ces pages supplémentaires), on trouve toute l'histoire qui nous préoccupe. Sur la page 124, il y a le passage sur les vierges irritées. [...] "
Ainsi, et malheureusement pour l'internaute, la Lettre à Molière de Dassoucy concernant Charpentier n'est pas visible sur internet... Il nous faut cependant noter que le fait que ce soit la " version censurée " qui parle de Charpentier viendrait donc infirmer l'hypothèse de Mme M. Alcover ( et confirmer celle de Mongrédien ) : cette version n'a pu paraître qu'après septembre 1672. A moins que quelque chose nous aît échappé - ce qui est fort possible - dans cette histoire complexe de deux ou trois éditions des Rimes Redoublées ( c'est à dire deux éditions + une censurée - ou il y a la Lettre à Molière ), il se pourraît qu'il y ait là pour les spécialistes de Dassoucy quelque chronologie à revoir ?
II - Le texte :
« Il sçait que c'est moy qui ay donné l'ame aux vers de l'Andromède de M. de Corneille, que j'étois en réputation de faire de beaux airs auparavant que tous ces illustres Amphions de nostre temps y eussent jamais pensé, que je suis sur le point de faire entendre au Roy et au public un genre de musique tout particulier, et qu'enfin, à mon très grand regret, je me puis vanter d'estre aujourd'huy le doyen de tous les musiciens de France. C'est pourquoy, outre ces notions, comme j'avois déjà animé plusieurs fois de ses paroles [ Il fait sans doute allusion à quelques couplets qu'aurait composés Molière, et que lui, Dassoucy, aurait mis en musique. ], il ne se fit pas grande violence pour me prier de faire la musique de, ses pièces de machines, puisque je ne fais la musique auprès des roys que pour ma gloire, et pour mes amys sans interest. Cependant, ayant esté averty qu'au prejudice de la parolle qu'il m'avoit donnée, il employoit un garçon qui, pour avoir les ventricules du cerveau fort endommagés, n'est pas pourtant un fol à lyer, mais un fol à plaindre, et qui, ayant eu dans Rome besoin de mon pain et de ma pitié, n'est guère plus sensible à mes graces que tant de viperes que j'ay nourries dans mon sein, cela m'obligea de luy envoyer cette lettre :
A MONSIEUR MOLIERE.
« Je fus charmé et surpris tout ensemble d'une nouvelle que j'appris hier : on m'asseura que vous estiez sur le point de donner vostre pièce de machines à l'incomparable Mr... pour en faire la musique, quoyque le rapport qu'il y a de ses chants à vos beaux vers ne soit pas tout à fait juste, et que cét homme, qui sans doute est un original, ne soit pas pourtant si original qu'il ne s'en puisse trouver aux Incurables quelque copie. Comme pour les grands dessins il faut de grands personnages, et qu'il ne tient qu'à une paire d'echasses que celuy-cy ne soit le plus grand homme de nostre siècle, vous avez tort de heziter sur un si beau choix. Toutefois, si Vous daignez vous souvenir de la promesse que vous me fistes lorsque je vous allay voir durant vostre dernière maladie, aujourd'huy que, perdant M. de Lully, vous ne sçauriez tomber que de bien haut, possible que vous ne tomberiez pas au moins du ciel en terre, vous auriez quelque pitié de vos chers enfans, qui sont à la veille de se rompre le col, et ne les sacrifiriez pas à l'ignorance de ceux qui ne me connoissent pas, ou à l'envie de ceux qui me connoissent; et comme, dans cette affaire, il y va sans doute du vostre plus que du mien, vous penseriez un peu avant que de cracher contre le Ciel, et me faire cette injure, puisque vous ayant offert et vous offrant encore par cette Lettre, de faire vostre musique purement pour mon plaisir, et d'ailleurs, ne pouvant douter ny de l'affection que j'ay toujours eue pour vostre personne , ny de l'estime que j'ay pour vostre merite, non plus que de ma capacité, vous ne sçauriez me manquer de parolle, sans faire eclatter à la veuë de tout le monde une aversion d'autant plus injuste que ceux qui lisent mes ouvrages et m'entendent parler de vous sçavent trés-bien que vous n'avez point de plus grand estimateur, ny de meilleur amy que moy, qui suis et seray encore après cela toute ma vie,
« Vostre, etc. »
Dassoucy clôt ce débat par les lignes suivantes :
« Je croy pourtant qu'il avoit fait tout ce qu'il avoit pu pour me tenir sa parolle et me procurer un si glorieux employ; mais quoy ! parmy les commediens, il y a toûjours des heroïnnes et des déesses qu'il faut encenser. Mais si, pour l'archet de ma lyre, je n'ay pas seulement de la poixraisine, comment aurois-je de l'encens pour les fausses divinités, et comment, estant si fort broüillé avec le beau sexe, pourrois-je pacifier tant de vierges irritées, n'ayant plus rien desormais à leur donner ? »
Ce texte est présenté par Emile Colombey comme étant une découverte musicologique. Effectivement, on y apprends que c'est Dassoucy qui a composé la musique de l'Andromède de Corneille. Colombey identifie sans peine que Dassoucy parle de Charpentier. Pour nous, la découverte musicologique a changé : c'est Charpentier, le plus grand musicien français du XVII° siècle, qui nous intéresse. Par ce texte, nous avons confirmation du voyage en Italie de Charpentier.
III - Les deux études de P. Ranum :
P.Ranum, sur son site web, a publié deux études sur ce passage des Rimes redoublées de Dassoucy. Une première reprends la chronologie de la brouille entre Molière et Dassoucy :
1672: La Collaboration de Charpentier avec Molière, une deuxième lecture des preuves Article original : http://ourworld.compuserve.com/homepages/PRanum/moliere72.html
La seconde étude de P. Ranum est un article sur la communauté française à Rome, lieu et époque où se sont rencontrés Charpentier et Dassoucy. Cet article a été traduit in extenso sur ce site.
Ces deux études sont indispensables.
IV - Charpentier insulté par Dassoucy :
Maintenant, je proposerai de relire les commentaires de P. Ranum sur ce même passage des Rimes Redoublées :
[un] garçon qui pour avoir les ventricules du cerveau fort endommagés, n'est pas pourtant un fol à lier mais un fol à plaindre, et qui ayant eu dans Rome besoin de mon pain et de ma pitié, n'est guère plus sensible à mes grâces que tant d'autres vipères que j'ai nourries dans mon sein. [...] et que cet homme, qui sans doute est un original, ne soit pas pourtant si original qu'il ne s'en puisse trouver aux Incurables quelque copie.
P. Ranum :
" Ces quelques lignes des Rimes redoublés que Dassoucy publia peu après son retour à Paris montre l'extrême propension de Dassoucy à " nourrir " les jeunes musiciens ( ceci participa à le faire accuser - à juste titre ou non - de pédérastie et de sodomie...) Il ouvrait sans arrêt sa bourse pour donner à de fieffé brigands. Pour utiliser la propre expression de Dassoucy, il les nourrit dans son sein. Cette nourriture inclus de tout évidence de quoi manger et de quoi boire. Mais l'expression évoque aussi des nourritures plus artistiques, le maître donnant de lui-même à son apprenti, comme le pélican qui s'arrache le coeur pour donner à manger à ses petits.
Il est significatif que Dassoucy utilise le mot " nourrir " pour décrire ses rapports avec Marc-Antoine Charpentier, et qu'il compte le jeune compositeur au nombre des " vipères" qui ne l'ont pas remercié de sa générosité. Fameux comme professeur de chant, Dassoucy a-t-il dévoilé quelques secrets de son art à Charpentier, qui dans les années 1670 et 1680 était de toute évidence un bon voire un excellent haute-contre ? Ceci semble être le cas. Mais même si c'était exagéré, le fait est que Dassoucy présente Charpentier comme un de ses élèves. Il est d'ailleurs significatif que Dassoucy ne parle pas d' amitié avec Marc-Antoine Charpentier, mais d'une " pitié" somme toute très paternelle.
[....]
Dassoucy brosse un rapide portrait psychologique du compositeur, dont il déclare n'avoir que trop bien connu la faiblesse . Charpentier, dit-il, avait "les ventricules du cerveau fort endommagés". Il était "fol à plaindre", un "original". " Fol" : Furetière défini ce mot comme indiquant un "insensé qui a perdu l'esprit, la raison, le jugement," ou encore un homme "mal-avisé, étourdi, crédule". N'est-ce pas la seconde définition que Dassoucy a à l'esprit ? Il dit clairement que Charpentier n'était pas " fol à lier ", c'est-à-dire qu'il n'était pas ce genre de personne qu'on s'attend à retrouver dans un asile parisien.
Dassoucy peint plutôt Marc-Antoine Charpentier comme s'étant artistiquement nourri au sein d'un des inventeurs de la comédie en musique. Revenant encore une fois au dictionnaire de Furetière, on peut lire que "nourrir" ne signifie pas seulement "fournir les alimens nécessaires pour entretenir la vie," cela veut dire : "élever, former, instruire, [et...] on dit aussi qu'on a nourri un serpent dans son sein, quand on a élévé un ingrat, qui rend le mal pour le bien, qui tâche à perdre son bienfaiteur." Comme souvent, et ceci est très caractéristique du style du poète, on doit lire ce portrait à deux niveaux qui indiquent que l'ainé Dassoucy a joué un rôle dans la formation musicale du plus jeune Charpentier, voire dans sa formation théâtrale. Dassoucy nous fait comprendre qu'il vît souvent Charpentier pendant un an - ce qui fait approximativement de novembre 1666 à novembre 1667. Si Charpentier était à ce point dans le besoin, ce devait être pendant cette période [ ... ] "
Tout d'abord, comme P. Ranum l'écrit dans son article, " à l'incomparable Mr... pour en faire la musique, quoyque le rapport qu'il y a de ses chants à vos beaux vers ne soit pas tout à fait juste" signifie effectivement que Dassoucy accuse Charpentier du crime le plus atroce en musique française : l'erreur de prosodie. Ors Molière et Lully ont encore récemment donné le Bourgeois gentilhomme. Edmond Lemaître fait une observation pertinente ( comme toujours ... ) sur les deux premières interventions musicales du Bourgeois : l'air de l'élève du Maître de Musique, puis l'air de la Musicienne :
Par deux fois nous entendons les mêmes paroles : " je languis nuit et jour ". Par deux fois nous entendons aussi, note pour note, la même musique.
La première fois, alors que le rideau se lève et avant même que le Maître de musique, le Maître à danser, les chanteurs et les instrumentistes entrent en scène, nous assistons à la composition de l'air par l'élève de musique. Avant tout, "' l'écolier " cherche ses notes, ses enchaînements ; à ce moment le texte n'a pas beaucoup d'importance : les la, la, la, les ou, ou, ou remplacent les mots. Ceci se conjugue avec les mauvais appuis musicaux, les accents placés à contrario. La pire des fautes intéresse une césure qui sonne comme " faira, faira " dans la phrase " Que pourriez-vous faire à vos ennemis ? " La langue française est dénaturée, la compréhension du texte impossible !
Lorsque la musicienne (chanteuse) s'empare de l'air, il en va tout autrement. Le texte est entièrement chanté. Le rythme musical s'adapte parfaitement à la phrase littéraire ; l'alternance des valeurs longues et brèves et l'accentuation conviennent à merveille. En un mot cet air vise à la clarté de la phrase musicale, à la clarté du texte. Ce sont là deux éléments fondamentaux de l'air lulliste dont l'actualité sera encore plus cuisante lorsque le destin placera l'opéra français entre les mains de Lully lequel rejettera virtuosité et vocalises tournant résolument le dos à l'opéra italien ! Ainsi dès le début du Bourgeois, Lully nous donne une leçon de prosodie !
On avait bien compris que Dassoucy se pose en maître d'un " mauvais " élève.... Ensuite, il faut à titre documentaire lire la définition du terme fol dans le Dictionnaire de l'Académie françoise ( parue après le Furetière ) ou il est bien précisé que le mot fol se dit fou :
F O L, LE, adj. ( On prononce F O U, & plusieurs l'escrivent ainsi ) qui a perdu le sens, l'esprit. Il a esté fou toute sa vie, devenir fou, fou à vingt-quatre carats, estre fou à courir les rües, il est fou à lier, il faudrait estre fou pour ne juger pas que, etc. On dit prov. Il m'a pensé faire devenir fou, pour dire, Il m'a fait perdre patience par les choses qu'il a dites, qu'il a faites mal à propos. Fol, se prends aussi pour Gay, Badin, D'humeur enjoüée. C'est un jeune fou, que vous estes fou, il a l'humeur folle, il est fou comme un jeune chien. Il signifie aussi, Simple, Crédule, Malavisé, Imprudent. Vous estes bien fou de croire cela, vous estes bien fou de vous en fascher, de vous en tourmenter, il a esté si fou que de lui dire. en ce sen, On dit, Il y a plus de fous que de sages. On dit communément qu'Un homme est fou d'une personne, d'une chose, pour dire qu'Il aime avec une passion démesurée [...] F O L est aussi subst. , & sign. Celuy qui a perdu le sens, qui est tombé en démence. C'est un fou, c'est une folle, c'est un fou achevé, un fou mélancolique, un fou sérieux, chaque fou a sa marotte, c'est un fou à lier, l'hospital des fous. [...]
Continuons :
Charpentier est un garçon qui pour avoir les ventricules du cerveau fort endommagés, n'est pas pourtant un fol à lier mais un fol à plaindre...
Nous avons bien compris grâce à la " méthode " Ranum que Charpentier " n'était pas " fol à lier ", c'est-à-dire qu'il n'était pas ce genre de personne qu'on s'attend à retrouver dans un asile parisien." Ce qui donne :
Charpentier est un garçon qui pour avoir les ventricules du cerveau fort endommagés est un fol à plaindre...
Reste à savoir ce qu'est un cerveau, et ce que sont des ventricules pour un homme du XVII° siècle. Ors Furetière est totalement silencieux : c'est de la médecine. Si chez Furetière, la médecine est très décevante, on trouve pour mémoire une belle définition de l'hypochondriaque, dont les fumées de l'hypochondre troublent le cerveau d'ou vient qu'on l'appelle visionnaire, un fou mélancolique, un fou par intervalle...

On pensera que Dassoucy n'est pas bon disciple d'Esculape, mais a les " notions " de physiologie communes à son siècle. On pourrait rêver que ce personnage qui, dans ses aventures, se vante de savoir le grec à neuf ans, a lu Hippocrate, la référence de tout savant, mais il faudrait encore savoir son Aristote ou son Gallien.... Il connait tout au moins ce que sait un homme cultivé ou moins cultivé du XVII° siècle sur cette partie de l'anatomie - et l'homme du XVII° siècle, même s'il n'en a pas - et de très loin - identifié le mécanisme, sait que le cerveau est l'organe effecteur de la pensée +++ . Pour Harvey, le cerveau conçoit les idées comme la matrice le foetus. Le système aristotélicien faisait du coeur l'origine de la pensée. Mais c'est le grec Hérophile qui attribue aux ventricules cérébraux qu'il a découvert par la dissection la genèse de la pensée. Cette croyance se maintiendra au moyen-âge avec Albert le Grand et Avicenne qui tous deux localisent les fonction cognitives au sein des ventricules. L'homme du XVII° siècle est sans cesse écartelé entre les observations des ingénieurs de la renaissance stimulées par les anciens arabes, et le respect scrupuleux des textes de anciens : Aristote et Gallien.
Article du Dictionnaire de l'Académie françoise dédié au Roy ( 1694 ) :
C E R V E AU . La partie intérieure de la teste contenue dans le Crane , laquelle est le principe du mouvement & du sentiment. Cerveau froid , humide, sec, débile, débilité, desséché, l'humidiré, la sécheresse de cerveau, les ventricules, la capacité du cerveau, la substance du cerveau. le membranes du cerveau, eschauffer, purger, esmouvoir le cerveau. attirer du cerveau. il y a à craindre un transport au cerveau. fumées qui montent au cerveau. conforter, fortifier, resjouir le cerveau. avoir le cerveau attaqué. il a esté enrumé du cerveau. il ne dort point, il n'a pas mangé, il a le cerveau vide. On l'emploie quelquefois pour signifier Esprit. Cerveau mal basti. cerveau débile. cerveau dementé. cerveau mal timbré. il a le cerveau creux, il est visionnaire. On dit aussi fig. S'alambiquer, se distiller le cerveau, pour dire, Se travailler excessivement l'esprit à quelque chose.
Ainsi, un cerveau mal formé peut amener quelques folies ou défaut de pensée... Ainsi on pourra penser qu'en parlant de ventricules dilatés Dassoucy fait allusions aux problèmes d'hydrocéphalies. Mais c'est raisonner en moderne.
Mais il est sûr que des ventricules dilatés font un cerveau fort endommagé... Un cerveau fort endommagé aura quelque mal à concevoir des idées. " On l'emploie quelquefois pour signifier Esprit : Cerveau mal basti. cerveau débile. cerveau dementé. cerveau mal timbré. il a le cerveau creux " = ventricules dilatés ? Les anatomistes, de plus, ont parfaitement observé, et depuis longtemps, les ventricules du cerveau; ils savent que ces ventricules communiquent avec la colonne vertébrale par le canal de l'épendyme, au centre de la moelle épinière. Il savent que ce système de cavités et ce tuyau qui descend le long du dos sont remplis d'une " humeur "... On attribue parfois aux ventricules des propriétés contractiles qui leur permet de se vider de leurs humeurs... ( Ne surtout pas croire que cette idée n'a pas de survivance; elle existe encore dans des médecine " baroques" comme l'ostéopathie ) Quelle est la fonction de cette humeur ? Elle est primordiale et se rattache à la théorie des humeurs, ou humorisme d'Hippocrate ou de Gallien. Cette humeur est froide, ou chaude, plus ou moins abondante. A quoi sert-elle ?
Pour Liébault, «Nature a donné aux parties génitales un merveilleux sentiment plus aigu et vif qu'à nulle autre partie par le moyen des nerfs qui y sont dispersés ». Mais pour l'essentiel, le plaisir vénérien n'est qu'une simple forme de démangeaison. Une « humidité séreuse », mélangée à la semence, provoque «une acrimonie picquante et aiguillonnante avec un petit prurit et démangéson qui irrite lesdites parties génitales à faire leur action (1) ». Cette « humidité séreuse » est, selon Paré, en tous points semblable aux « humeurs aigres et acres » qui, accumulées sous le cuir », chatouillent, démangent et provoquent, chez celui qui se gratte, « un grand plaisir ». Mais les parties génitales sont le siège d'une volupté encore lus grande car « estans aiguillonnées de cent esprits, elles sentent un plaisir, principalement à l'heure du Coït (2) ». L' « excrément humide et bénin qui vient du cerveau » n'est pas la seule cause de plaisir. [...]« Ce sont deux tuyaux que l'on nomme nerveux et caverneux qui, par la voie des artères et des nerfs, portent des esprits qui roidissent et endurcissent tout le corps de la verge (3) » [...]
( 1 ) Liébaut, Trois Livres des maladies et infirmitez des femmes, Rouen, 1649, p135 et A. Paré, Toutes les oeuvres, La manière d'habiter et faire génération, livre XXIV, chap.1, p.135, éd. de 1585
(2) A.Paré, op. cit., p. 926
(3) Nicolas Venette, Des parties naturelles et externes de l'homme et de la femme qui servent à la génération, ( 1ère édition de 1685 ) ed 1695,
Texte de Pierre Darmon, in Le Mythe de la procréation à l'âge baroque, Seuil, 1977
Retournons vers le texte d' Ambroise Paré :
Qu'est-ce que la semence humaine.
Or la semence est un humeur escumeux, plain d'esprit vivifiat, faict du sang le plus pur de la masse sanguinare : estant jettée dans la matrice, est principe, & cause effective de la génération de l'animal, & icelle semence doibt estre blanche, splendide & claire, & glutineuse, & d'odeur de sureau, ou de plame, & apetee de mousches, descendante au fond de l'eau, & si elle naige dessus, elle sera inféconde: Or la plus grande partie d'icelle vient du cerveau, mais le total procède de tout le corps universel, & de chacune partie tant solide que molle.
D'ou les expressions que listent l'Académie :
Cerveau froid , humide, sec, débile, débilité, desséché, l'humidiré, la sécheresse de cerveau, les ventricules...
Qui ne convient que Dassoucy, maître de la littérature " burlesque " n'est pas le maître du double sens ? Il nous restera encore à savoir quel type de malades on mettait à l'hôpital des incurables.
Au total, il employoit un garçon qui, pour avoir les ventricules du cerveau fort endommagés, n'est pas pourtant un fol à lyer, mais un fol à plaindre....[...] l'incomparable Mr... pour en faire la musique, quoyque le rapport qu'il y a de ses chants à vos beaux vers ne soit pas tout à fait juste, et que cét homme, qui sans doute est un original, ne soit pas pourtant si original qu'il ne s'en puisse trouver aux Incurables quelque copie. Et ceci peut s'entendre de différentes manières : Charpentier est un idiot aux ventricules endommagés, c'est-à-dire qu'il n'a pas d'idées ( centre cognitifs ) ou qu'il en a trop ( ventricules dilatés ) mais de toute façon mal agencées ( sans rapport entre le chant et les vers ) et de tout façon digne d'être enfermé. Et les insultes de Dassoucy ont peut-être comme nous venons de le montrer ci-dessus une connotation sexuelle.
Il est certes difficile d'en déduire toutefois que Dassoucy considère Charpentier comme un impuissant en génération comme en musique, mais c'est sous-entendu. Ceci peut l'être simplement par la structure de la langue et de l'insulte. En français moderne on utilise de nombreuses insultes alors que la majorité des français ont " oublié" leur connotations sexuelles : " con" , " foutre ", " se foutre de ce con " .... Mais il est impossible qu'un homme cultivé du XX° siècle ne connaisse pas le sens de ces insultes modernes, comme il est impossible de considérer que Dassoucy ne maîtrise pas son écriture.
Dassoucy ne s'arrête pas là : Comme pour les grands dessins il faut de grands personnages, et qu'il ne tient qu'à une paire d'echasses que celuy-cy ne soit le plus grand homme de nostre siècle. Grand Homme s'applique aux hommes de génie : voir les vers que Chapelle adresse à son ami Molière en l'appellant Grand homme. Le Roi Louis XIV est un grand homme, même si il mesure un mètre soixante ( ou soixante deux selon les sources ... )... Dassoucy traite Charpentier de nabot après l'avoir traité d'idiot, sinon d'impropre à la génération d'idées autant que d'autres choses...
Il faudrait bien-sûr pour que cette démonstration soit cohérente et aboutie qu'elle puisse être validée par quelque confrère spécialiste de l'histoire de la médecine ( Paris V ). Personnellement, j'émets l'hypothèse que Dassoucy règle un compte avec Charpentier. En français, Dassoucy règle son compte à Charpentier...
H - Conclusion :
Dassoucy semble s'être fait une spécialité de charger plus durement ceux qui l'ont approché, et les deux musiciens ont fait connaissance à Rome. Mais leur monde est probablement trop dissemblable pour que cette rencontre ait été, sauf preuve musicologique nouvelle, musicalement féconde.
Quand celui-ci arrive à Rome en 1666, Charpentier né en 1643, est au moins dans sa vingt-quatrième année : c'est donc un musicien accompli ( on sait en effet qu'à cette époque, les jeunes hommes entraient dans le monde " adulte " pratiquement vers quatorze ans. Cf L'enfant et la Vie familiale sous l'Ancien régime de Philippe Aries, où l'on en profitera pour savourer ses si belles pages sur la musique ) - L'influence d'un Carissimi ( qui d'ailleurs n'a jamais accepté qu'un seul poste supplémentaitre : celui de Maîtres de Chapelle de la Reine Christine ) est certainement d'une autre qualité et importance.
Ce qui ne cesse d'étonner chez Charpentier, c'est cette discrétion, ce manque de jalons biographiques - ce moi si caché, et qui donc intrigue quand on entend sa musique ou qu'un Epitaphium Carpentarii nous place en face d'un inconnu. Dassoucy est un moi asocial, décalé, blessé et qui réagit à la blessure en mordant de plus belle. On lui doit donc d'avoir une trace du passage de Charpentier à Rome, de savoir que Charpentier était idiot ( on en doute ) et court sur patte ( c'est possible ), mais ils n'appartenaient pas au même monde ( d'où la surprise de Dassoucy - libertin - de voir cet idiot s'imposer dans ce monde un peu parallèle très libre de moeurs de Dassoucy - Lully - Chapelle - Molière ... )