Les dates et la durée du séjour à Rome de Charpentier sont scientifiquement inconnues, mais peuvent être déduites : un scénario crédible peut-être construit à partir du Mercure Galant et du Parnasse français de Titon du Tillet, même si certains détails sont de seconde main ( mais il faut dire que ce que rapporte le Mercure Galant est à l'évidence le reflet de ce que Charpentier lui-même dut raconter aux éditeurs, Donneau de Visée et Thomas Corneille, quand ils collaboraient ensemble au théâtre - Et Titon reçu apparemment ses informations du neveu de Marc-Antoine Charpentier, Jacques Edouard ). On peut penser que Charpentier quitta Paris en 1665 ou 1666 ( après que " l'affaire corse" fut rendue publique...), qu'il se rendit à Rome où il vit fréquemment Carissimi, qu'il y établit des liens d'amitié avec Charles Coypeau - appelé Dassoucy - et qu'y ayant passé trois ans, il s'en revint en France ( d'après ses manuscrits autographes, ceci dû être fin 1669 ) et que Mlle de Guise lui offrit rapidement un appartement en l'Hôtel de Guise.
C'est tout ce que nous savons. Il n'y a en fait pas de preuves pour la ville de Rome même ! Cette pauvreté de preuve condamne à mort toutes les recherches, car Rome est une mer si grande et profonde que les chances d'y retrouver quelque chose de si pointu, si tenu sont infimes. Mais ceci ne veut pas dire que Charpentier le romain ne peut absolument pas être trouvé, mais pour le trouver il faut avoir au moins une vague idée d'ou le trouver... C'est pourquoi je vais synthétiser mes propres recherches et les mettre sur le web. (...)
Quand le peu de ce que nous connaissons sur Charpentier est superposé aux informations sur la communauté française à Rome que j'ai glané dans les poèmes de Dassoucy et les archives diplomatiques du Quai d'Orsay, plusieurs hypothèses de travail plausibles commencent à émerger. J'espère qu'elles ne nous donnerons pas seulement une notion plus clair du séjour de Charpentier à Rome, mais aussi qu'elles permettrons d'aller encore plus loin dans ces recherches pour obtenir quelques beaux fruits. Car si les pistes que je suggère ici sont suivies, je suis persuadée que nous tenons une bonne chance de découvrir quelque chose de pertinent sur Charpentier à Rome. Mais je ne vais pas présenter mes hypothèses toutes ensembles et pour le moment je vais faire un point sur la communauté française à Rome, puis sur les interactions entre Dassoucy et ses compatriotes entre 1666 et 1668. Et à la fin, un français nommé Charpentier fera irruption pour nous souhaiter la bienvenue à l'ambassade française à Rome...
La présence française à Rome avait été considérablement réduite entre 1662 et 1666, dans les suites de " l'Affaire des Corses " qui avait commencé quand des coups de feu furent tirés sur le carrosse de Créquy, l'ambassadeur de France. Créquy quitta la ville et on déconseilla aux Français de se rendre dans cette ville. Parmi les français qui restèrent il y avait un certain Jacques Dalibert, le poète Dassoucy et Bourlemont, l'attaché français du Palais Farnèse. Ces deux là se connaissaient : ils se virent plus ou moins fréquemment au cours des années 1660. Ors Dassoucy nous dit qu'il rencontra Charpentier à Rome. Il est donc important de suivre Dassoucy et Dalibert dans les rues de Rome : là où ils sont allés, Charpentier a pu passer...
En 1666, avec la fin de " l'affaire corse ", Dalibert, Dassoucy et le groupe de l'ambassade de France étaient réunis dans un cercle de " bon françois " qui bougeait entre deux palais, le Palais Farnèse, siège de la délégation française, et le Palais Riaro, résidence officielle de la reine Christine de Suède. D'autres français à Rome sont venus au Palais Farnèse, pour se présenter à la mission diplomatique avec les lettres de recommandation de rigueur et obtenir leur passeport indispensable à leur séjour romain... Bien qu'aucun enregistrement de passeport ne semble nous être parvenu, je reste attentive aux allusions sur les visiteurs français à Rome entre 1665 et 1670 dans l'espoir que Charpentier soit mentionné. Je devrai le trouver. Mais ce champ de recherche est trop vaste... J'ai donc décidé d'orienter mes recherches et mes hypothèses vers les étudiants qui travaillèrent à Rome dans les années 1660.... Les personnages principaux de la communauté française à Rome, et ceux qu'ils amusaient, ceux qu'ils employaient ou aidaient sont au centre d'un réseau d'influences vaste mais serré qui englobe tout Rome, et qui fait que tout visiteur français a un oeil entraîné quoique discret qui pèse sur lui... Je vais mettre en scène le coeur de ce réseau parce que je suis persuadée qu'un jour ou l'autre on y trouvera Marc-Antoine Charpentier... De ce coeur partent plusieurs pistes...
Un jour, j'écrirai un article sur Jacques II Dalibert, cet homme charmant, énigmatique, talentueux et drôle, fils de Jacques I Dalibert, officier en chef des finances de Gaston d'Orléans. Je suis sure que les liens de Dalibert avec le Palais d'Orléans, avec Monsieur ( Gaston d'Orléans ) et Madame ( son épouse ), est très important pour que nous puissions mieux cerner le séjour romain de Charpentier. On sait qu'en 1661 la soeur de Charpentier, Elisabeth, et son époux, Jean Edouard, le maître de danse, étaient protégés par plusieurs des plus importants officiers de Monsieur et Madame ( les Malier, les Grymaudet ... ). On sait aussi qu'un des plus proches des Charpentier ( Jacques Havé de Saint-Aubin ) était un gentilhomme appartenant aux Orléans. En d'autres termes, notre recherche pourrait vérifier l'hypothèse suivante : quelqu'un du Palais des Orléans avait donné à Charpentier une lettre de recommandation auprès de Dalibert le romain, qui était à peu près du même âge que notre musicien....
( NB traducteur : c'est grâce à P.Ranum que nous connaissons la date de naissance de Charpentier.)
En 1662, Dalibert avait été engagé par Christine de Suède comme Secrétaire aux affaires françaises; il était forcément en rapport régulier avec les diplomates du Palais Farnèse. Encore plus intéressant : Dalibert devint rapidement le maître des divertissements de la Reine. Par exemple, c'est lui qui supervisa la préparation des opéras que Christine fit monter en 1666, et de nouveau en 1669. Si comme je le crois, à défaut de pouvoir le prouver, Charpentier était en contact étroit avec Dalibert, le jeune compositeur avait par cet intermédiaire un véritable " Sésame, ouvres-toi!" pour toute la vie musicale romaine. D'autre part, alors que le séjour de Charpentier touchait à sa fin en 1669, les talents d'imprésario de Dalibert furent reconnus et Christine de Suède lui confia alors la direction du Théâtre Tordinona.
Les goûts de la Reine étaient très cosmopolites. Quand elle était une jeune femme s'en retournant en Suède, on lui jouait et chantaient des airs français ou anglais, mais aussi des airs et des opéras italiens. Au moment de son abdication en 1654, elle entretenait alors trois ensembles musicaux distincts, chacun jouant un style national différent : français, anglais, italien. Certains de ses musiciens italiens partirent avec elle à Rome, où elle y fit jouer des pièces italiennes et espagnoles et essaya d'y acquérir des copies des dernières pièces françaises. En bref, les divertissements qu'organisa Jacques II Dalibert étaient aussi cosmopolites, voire plus encore, que la population de Rome. Ses activités d'imprésario l'amenèrent à établir des contacts étroits avec des virtuoses ou des acteurs italiens excellant dans la comedia dell'arte, mais il est probable que Dalibert était toujours à l'affût de musiciens français passant à Rome pour leur demander aussitôt de participer à des fêtes dans le style français.
Certaines des " débauches " de la Reine firent s'abattre sur elles la censure papale, et une des fêtes données au Riaro fut la cause de ce qu'on pourrait presque appeler une émeute. Ce spectacle en question fut décrit comme " bella e superbe" mais " sporchissime", ce qui est très obscène... Ceci n'empêcha pas la descente au Riaro d'une horde de prélats qui obligèrent plus de cinquante gentilshommes à s'en aller pour que ces princes de l'Eglise puissent s'asseoir. Ni les douze Suisses de la Reine, ni les gentilshommes venus en renfort ne purent empêcher que l'épée ne soit tirée, pour que tout ceci se termine en bataille rangée...
Une allusion à cette bataille rangée qui gâcha ces fêtes est faite dans un poème que Dassoucy adressa à Christine de Suède peu après. Dans son A la Reyne de Suède pour entrer en sa Comédie en musique, Dassoucy fait référence aux " beaux concerts " donnés au Riaro et exprime l'espoir qu'en dépit des " Suisses, ennemis des sons " la reine puisse lui donner une petite introduction au sein de sa comédie, et qu'elle voudra bien le faire " sans lésion, ni péril de contusion ". Plusieurs indices importants glissés dans ce compliment apparemment routinier nous éclaire quant à ce cercle artistique que Marc-Antoine Charpentier put rencontrer peu après. Dassoucy se réfère à des poèmes qu'il avait précédemment présentés ( " que j'ay donnés" ) à Christine de Suède. En d'autres termes, il avait travaillé dur pour se faire remarquer favorablement et il se rappelait maintenant à la mémoire de sa Majesté Royale...
Il faut savoir que Dassoucy avait quitté Florence en 1661, où il avait très bien pu rencontrer Dalibert, qui y négociait - avec succès d'ailleurs - le mariage d'une des filles de Gaston d'Orléans avec Cosme III de Médicis. ( Nous reviendrons sur les Orléans plus tard ). Dassoucy s'installa alors à Rome où il gagnait sa vie comme professeur de luth. Bien que la plupart des français qui y vivaient quittèrent Rome après l'affaire corse en septembre 1662 et la rupture des relations diplomatiques qui s'ensuivit , Dassoucy, lui, resta. Je n'ai pas retrouvé son nom dans les registres des stati d'anime sauvegardés au Vicariato de Rome, mais ce silence nous dit quelque chose : le poète ne vivait pas dans ces rues autour de la Place d'Espagne où s'agglutinaient les français ( NB : les registres pour ce quartier de la ville pour cette période sont complets ) Il devait donc avoir trouvé à se loger dans un des quartiers de la ville en majorité peuplés d'italiens dont les registres sont eux incomplets; ou alors il vivait dans une des rues autour du Palais Farnèse, où il aurait alors pu bénéficier de l'immunité diplomatique accordée à l'ambassade française ( NB : les registres du quartier Farnèse ont eux été détruits ). Pendant deux ou trois ans, Dassoucy mena une vie relativement tranquille et aisée : il gagnait beaucoup au jeu, il était rétribué par les nobles pour qui il chantait et jouait du luth. Mais à la fin de l'année 1664, cette période de calme toucha à sa fin avec l'arrivée du castrat Pierrotin, page de Dassoucy, malade et sans le sou qui emménagea avec le poète. On peut penser que la générosité de Dassoucy le ruina car en 1667 il dû vendre la plupart de ses biens pour payer les dettes de Pierrotin.
Par ailleurs, si l'on en croit un autre poème de Dassoucy, le poète eut une audience avec Christine de Suède - ou trouva le moyen de donner plusieurs de ses poèmes à la Reine - aux alentours de juillet 1662 alors que la Reine revenait de son premier voyage à Hambourg - et une autre audience début 1666, alors qu'il faisait allusion à cette bataille rangée dans un poème. Peu après sa première audience, désirant être "glorieux, superbe et triomphant, arrivant à la Cour de la grande Christine, qui peut bien luy payer, et son Luth et son Chant," le poète fit une demande de vingt écus au "Marquis de Monthieu, estant à Rome." ( Je n'ai pas réussi à retrouver les dates du séjour de Monthieu ) A la fin de son entretien avec la Reine, Dassoucy reçut un présent - et il est probable qu'il fut invité de nouveau au Riaro compte tenu de l'attirance de Sa Majesté la Reine pour le burlesque et le libertinage...
Au premier abord, le poème qu'envoie Dassoucy à Christine peu après la bataille de 1666 laisse penser qu'il recherchait l'assurance de pouvoir assister aux spectacles du théâtre royal sans crainte d'en être expulsé - mais ces lignes peuvent donner lieu à une autre lecture, et la Reine pleine d'esprit sans aucun doute put saisir le message caché. Le titre du poème résume succinctement les espoirs de l'auteur : " A la Reine de Suède, pour entrer en sa comédie en musique ". Il ne demande pas d'être admis à voir les opéras de chambre, il demande à être intégrer à la troupe. Dans le poème lui-même Dassoucy fait allusion à " plusieurs " personnes qui l'on assuré que la Reine " lui permettrait d'entrer " : il était donc sûr d'être recommandé par des officiers de la maison ou par un ami proche tel que le Cardinal Azzolino. Il est en tout cas clair que Dassoucy avait ses entrées au Riaro bien avant le carnaval de 1666 et qu'il voyait souvent Dalibert.
La requête en vers que Dassoucy envoie à Christine en 1666 soulève d'autres interrogations. Premièrement : le poète espère être engagé dans la " comédie en musique " dans les jours qui suivent la bataille rangée, en l'occurrence à la veille du carême. Pourquoi une telle requête si la troupe ( que des sources décrivent comme formée de musici virtuossimi ) était sur le point de se séparer et n'allait pas rejouer pour une autre saison, comme certains en font la remarque de nos jours ? Si Dassoucy exprime son attente d'être engagé dans la troupe de la Reine, il ne s'y prend certainement pas un an à l'avance... En d'autres termes, la Reine semblait faire jouer des " comédies en musique " tout au long de l'année malgré l'interdiction papale. Son royaume s'était rétréci aux dimensions d'un palais romain mais, comme on le critiquait, Christine continuait à se conduire comme une souveraine et à faire ce qui lui plaisait...
Dassoucy intégra-t-il la maison de Christine de Suède vers mars 1666? Probablement. S'il n'y avait pas réussi, aurait-il permis que ces lignes soient imprimées ? Il est vrai que si il prit un réel plaisir à décrire ses différentes infortunes et disgrâces, ses poèmes publiés font toujours référence à ses succès, c'est-à-dire à l'acquisition de la protection de la personne à qui le poème était adressé. Si il devint membre de la musique de Christine, est-ce que son cher Pierrotin suivit sa percée ? On sait qu'au cours du carnaval 1660, Christine avait été enchantée par le timbre et la puissance de la voix des castrats quand elle entendit un jeune castrat qui avait été formé par Giovanni Bicilly, qui fut le professeur de Pierrotin par la suite...
Mais si Dassoucy devint un des musiciens de Christine, ce fut seulement pour peu de temps. Toutes les activités musicales au Riaro s'arrêtèrent brusquement en mai 1666 quand la Reine partit pour la deuxième fois à Hambourg, pour ne pas revenir avant novembre 1668 ( et à cette époque, Dassoucy s'en été retourné à Paris ). Christine avait donné congé à la plupart de ses domestiques, y compris ses musiciens, et emmené avec elle tout l'argent qu'elle avait pu trouver. C'est pourquoi en mai 1666, ses musiciens au chômage commencèrent à chercher d'autres protecteurs. Le chanteur réputé Ciccolino postula pour la cour de Savoie à Turin. Et Dassoucy commença à se tourner vers le groupe des diplomates du Palais Farnèse; car après une absence de quatre ans, Louis XIV avait de nouveau envoyé un ambassadeur de France à Rome, et l'ambassadeur sans aucun doute se mettrait à la recherche de musiciens....
Un mois après le départ de la Reine Christine, le Duc de Chaulnes fit son entrée officielle dans Rome et s'installa au Palais Farnèse avec son épouse, ses serviteurs et son équipe administrative. Dassoucy ne perd pas de temps : il écrit un poème de bienvenue. Au cours des vingt-sept mois qui suivirent, il offrit ainsi plusieurs poèmes à l'ambassadeur et à son équipe. En bref, il fit tout son possible pour être en faveur auprès de ses puissants compatriotes. Et il y réussit !
Est-ce que Jacques II Dalibert lui prépara le terrain ? Ce n'est pas prouvé, ni dans un sens, ni d'au l'autre. au cours des années 1665 et 1666, Dalibert avait travaillé avec les diplomates de Palais Farnèse, qui semblent avoir été attentifs à remercier leur compatriote. Après tout, Dalibert tranchait sur les habituels officiers de maison : il était proche de Michel Le Tellier, ministre français de la guerre, et c'était un protégé de Hugues de Lionne, ministre des affaires étrangères. Ceci explique pourquoi Lionne recommanda Dalibert - qui n'avait pas encore vingt ans - au Cardinal Azzolino, mais lui permit aussi de jouer un rôle dans le dénouement de l'affaire corse en 1662 et la brouille entre Louis XIV et Christine de Suède en 1665. Les liens entre la famille de Dalibert et les Le Tellier y furent pour beaucoup. De plus, Dalibert avait d'autres protecteurs, dont le Cardinal de Retz, en disgrâce mais toujours influent. En fait, le secrétaire assez indiscret de Christine de Suède était membre d'un réseau international qui s'envoyait des notes de renseignement, plus ou moins diplomatiques, entre Paris, Rome, Turin et Florence - et qui s'arrangeait pour tout faire pour favoriser les proches, les amis et les protégés de chacun.
La correspondance diplomatique entre Rome et Paris qui a été conservée au Quai d'Orsay nous montre comment les membres de ce réseau s'aidaient les uns les autres. Par exemple, en mai 1666, Retz recommanda à Lionne le neveu de Benedetto Millani, le bibliothécaire de Christine de Suède. Le cardinal fait remarquer qu'il écrit au ministre lui-même plutôt que de s'adresser à Bourlemont, l'attaché français à Rome, pour qu'il transmette cette recommandation à Lionne :
" Je revoie tous les jours à Mr de Bourlemont les gens qui viennent à moy pour ces sortes d'affaires; mais je n'ay pu me defendre de vous escrire en faveur de celuy-cy, et parce que son Oncle est domestique de la Reine de Suède, et parce qu'il est mon amy fort particulier. "
En d'autres termes, avant l'arrivée du Duc de Chaulnes à Rome, Bourlemont non seulement représentait la France mais il transmettait une flopée de requêtes de personnes qui souhaitaient obtenir un emploi pour un proche ou un protégé, et il fit tout son possible pour placer ceux-ci aussi vite et de la façon la plus avantageuse qu'il le pouvait. Ce réseau d'influence marchait dans les deux sens et obéissait à de subtiles variations. Bourlemont transmettait généralement les recommandations à Lionne; lequel transmettait généralement ses recommandations à Bourlemont. Mais Lionne pouvait passer par dessus Bourlemont et écrire directement au protecteur ou à l'employeur potentiel, ainsi qu'il le fit quand il recommanda Dalibert au Cardinal Azzolino, l'ami de Christine de Suède, en 1662. Et Retz passa outre Bourlemont et écrivit directement à Lionne, comme il le fit pour Millani. Mais si les correspondants variaient, les aboutissants étaient les mêmes.
Bourlemont était aussi auditeur à la Rota. Le ministre à Paris lui avait demandé de se préoccuper des intérêts des Guise dans l'action en justice menée contre eux par la Comtesse de Bossut, qui prétendait que son mariage avec le dernier Duc Henri de Guise était valide. Entre mars 1665 et mars 1666, Bourlemont tient Lionne informé des positions de la Rota et Lionne transmet ces informations à Mlle de Guise. De fait, il semble que ce soit Lionne qui demanda à Marie de Lorraine d'ignorer cette poursuite en justice et de n'envoyer à Rome ni avocat ni procureur pour défendre la position des Guise devant la Rota, voulant montrer par là que la décision d'une cour romaine n'avait pas force de loi en France et que Mme de Bossut n'avait aucun droit sur l'héritage du Duc.
Bourlemont écrivit plusieurs fois à Lionne à propos de la conduite de Dalibert, et le ministre royal promis de faire tout son possible pour le jeune français expatrié. Il est plutôt rare de trouver une recommandation de cette sorte dans les circuits diplomatiques français des années 1660. La plupart des lettres de recommandations étaient des petites notes, de une voire deux pages, qui étaient lancées dans le circuit et revenaient rapidement à la case départ. Ainsi en étudiant comme modèle la "protection" de Retz pour Millani ou de Lionne pour Dalibert, il est possible d'imaginer les lettres de recommandations que reçurent les diplomates du Palais Farnèse pour Dassoucy, ou pour Marc-Antoine Charpentier.
Avec l'arrivée des Chaulnes en juillet 1666, la communauté française à Rome pris un aspect entièrement différent. Regardons de plus près ces diplomates, en commençant par l'ambassadeur lui-même. Charles d'Albert d'Ailly, Duc de Chaulnes, était le neveu du favori de Louis XIII, le Duc de Luynes. Comme Jacques II Dalibert, et comme Marc-Antoine Charpentier, Chaulnes avait au moins un proche dans la maison de Gaston d'Orléans : sa tante avait épousé le Marquis de Mons, le Maître d'Hôtel de Monsieur. Chaulnes était aussi lié aux Séguier, les protecteurs de toujours des Sevin-Croyer, les cousins des Charpentier : un cousin germain de Chaulnes avait épousé Louise Séguier, la cousine germaine de la Duchesse de Sully, employeur des Sevin. Le mariage de Chaulnes avec Elisabeth Le Feron venait renforcer ces liens familiaux entre les Chaulnes, les Servien ( attn : ne pas confondre avec les Sevin ), les Sully et les Séguiers pour les étendre aux Bailleul. Pour être précis, la tante de Marie Malier ( cette dernière étant une amie de la Famille Charpentier ) avait épousé le grand-oncle de Mme de Chaulnes; puis en 1663 ( soit peut après le mariage d'Elisabeth Charpentier et peu avant le départ de Marc-Antoine pour Rome ) le cousin germain de Mme de Chaulnes épousa une Bailleul. De cette union naquit un enfant dont le parrain fut le Président Louis de Bailleul ( le fils de Marie Malier ) et la marraine, la Duchesse de Chaulnes.
Ces liens affectifs et familiaux ne sont pas sans suggérer que le Duc de Chaulnes ait pu être en contact fréquent avec Charpentier à Rome vers 1666-1667. Que ni la correspondance diplomatique du Duc de Chaulnes, ni les lettres de son épouse adressées au ministre à Paris ne mentionne qui que ce soit appelé Charpentier pourrait toutefois prouver que le jeune compositeur était inconnu des diplomates de l'ambassade du Palais Farnèse... Ce serait trop simple... La correspondance diplomatique qui nous est parvenue contient des informations " express" qui pouvaient passer entre les mains de l'administration ministérielle et être transmises au Roi. On ne peut attendre que cette correspondance contienne des allusions à un clerc, un secrétaire, un copiste, un valet, un musicien, un compositeur... Et en conséquence, on ne peut exclure la possibilité que quelqu'un à Paris n'ait pas recommandé Charpentier à l'Ambassadeur de France à Rome.
Peu après l'arrivée de Chaulnes à Rome, deux autres français firent leur apparition au Palais Farnèse. L'un d'eux était l'Abbé Machaut ( il ne semble pas que ce soit le jésuite; je pense qu'il s'agit plutôt de Jean Machault, abbé de St Pierre, ou Jean-François, abbé de Morimond, son frère ) Machault avait travaillé pour l'ambassadeur Créquy en 1664 et 1665. Bien que Machault soit un proche des Sévin, sa correspondance avec le Ministre à Paris ne mentionne jamais Marc-Antoine Charpentier. Sa correspondance avec Lionne de la mi-1666 à janvier 1669 contient par contre des détails sur les divertissements que l'Ambassadeur organisait pour ses hôtes; elle révèle que Machault avait des pourparlers avec Dassoucy au plus tard à compter de février 1667 ( et d'ailleurs Dassoucy dédicace un poème à cet "ange du Farneze, Esprit exempt de tous deffauts.")
A peu près au même moment, mi-1666, l'Abbé Hugues-Humbert Servien était invité par sa proche parente, Mme de Chaulnes, à emménager au Palais Farnèse. Cette invitation fut acceptée avec enthousiasme par le père de l'Abbé, Ennemond Servien, ambassadeur de France à la cour de Turin : Jacques II Dalibert avait travaillé avec lui pendant les négociations pour le mariage de Savoie; il avait été un des premiers protecteur de Dassoucy. Alors que Marc-Antoine Charpentier est à Rome, l'Abbé Servien est en correspondance régulière avec son cousin germain et parrain : Lionne. Mais il ne mentionne ni Dassoucy, ni Charpentier. En revanche, ses lettres montrent clairement qu'il voyait souvent Dalibert.
En juillet 1667, l'Abbé Servien est nommé camériste ( camérier ) du nouveau Pape Clément IX; peu après, il devient auditeur à la Rota. Comme camériste, il entre souvent en contact avec les secrétaires de Christine de Suède, en particulier Dalibert. Quand Chaulnes et les siens s'en retournent à Paris en septembre 1668, Servien reste au Palais Farnèse. Puis en août 1669, il est envoyé en mission pour le Pape à Paris, où il arrive vers la mi-septembre. En résumé, Hugues-Humbert Servien arrive à Rome pendant l'été 1666 et y reste trois ans exactement. Tout ceci ne peut être qu'une simple coïncidence, mais il semble bien que Marc-Antoine Charpentier ait quitté Paris pendant l'été de 1666 et y soit rentré dans les derniers mois de 1669. Était-il un des compagnons de voyage de l'Abbé Servien ?
Au cour de l'été 1666, alors que les voyageurs français se sentaient de nouveau en sécurité à Rome, Chaulnes - dont la tâche comprenait la surveillance de ses compatriotes et la mise au pas de nombreux français "fainéant" qui s'agglutinaient aux coins des rues et " constituaient la honte de la Nation " - Chaulnes était débordé par son travail de police. En novembre 1666, il écrit à Lionne :
" Ce que je trouve de plus considerable est qu'en quatre mois d'esté où l'on entre peu à Rome, j'ay donné près de neuf cent passeports; c'est à dire que dans l'année il faut qu'il y en aient plus de trois milles, dont le tiers ne reviennent pas et qui pourront fort bien se trouver en France. "
Marc-Antoine Charpentier arriva-t-il au Palais Farnèse cette année, avant les grandes chaleurs de l'été - pour montrer à Bourlemont son certificat de bonne santé et les lettres de recommandation que tout voyageur avisé emmenait avec lui, et reçu-t'il en retour un de ces 900 passeports ? Fut-il mis en retard par ces jours d'averses du milieu de l'été ? Ou attendit-il que la fraîcheur revienne ? C'est impossible à dire, car selon toute apparence, aucun de ces passeports n'a été sauvegardé...
Les pistes laissées par les français qui résidaient en dehors du Palais Farnèse :
Neuf cent passeports établis pendant l'été 1666, et pas moins de trois mille avant la fin de l'année ! Un de ceux-ci a sûrement été établi au nom de "Marcq Anthoine Charpentier." La plupart de ces visiteurs trouvaient des logements meublés dans les quartiers touristiques de la ville et restaient le temps de voir la Basilique Saint-Pierre, les principales églises et palais de Rome. Puis ils repartaient en France ou traversaient la botte italienne pour faire le pèlerinage de Lorette. Puisque Charpentier est resté à Rome plusieurs années, il vaudrait mieux le chercher dans ces groupes de français qui faisaient une visite relativement longue à Rome : l'ambassadeur et son équipe par exemple ( l'abbé Servien en particulier ), les ecclésiastiques français qui venaient à Rome pour affaires ou comme pèlerins, les nobles français qui faisaient un séjour de quelques mois au moins, ou les français établis à Rome ( parmi ceux-ci : Dalibert ou Dassoucy ) qui gagnaient leur pain en représentant les puissantes familles françaises ou italiennes. Il est bien-sûr possible que Charpentier ait voyagé avec un ecclésiastique ou un noble qui ne fit qu'une brève visite à Rome, et qu'il soit resté à Rome après le départ de son compagnon de voyage. Si tel est le cas, le trouver sera de la chance pure, pas de la logique...
Mon attention fut attirée en particulier par la présence à Rome d'un noble français ... Cette personne ne passa pas moins de trois ans à Rome et les dates de son séjour ( novembre 1666 - décembre 1669 ) coïncide avec les dates supposées du séjour de Charpentier à Rome. Comme la famille de Charpentier, il avait d'étroites relations avec les jésuites de Paris. Et, c'est à prendre en compte, il avait à peu près le même âge que Charpentier...
Jean-Louis-Charles d'Orléans, Duc de Longueville, avait récemment étonné tout le monde en annonçant son intention de devenir jésuite. Malgré les objections de sa mère, Mme de Longueville, et de son oncle, le Grand Condé, il entra au noviciat jésuite à Paris. Il devint de plus en plus évident que le Prince était psychiquement perturbé mais ceci n'empêcha pas les jésuites d'essayer de s'attacher cet illustre novice. Sa famille le convainquit peut-être de quitter le noviciat; toujours est-il qu'il reçut immédiatement l'ordre de Louis XIV d'aller rejoindre les volontaires français qui combattaient les turcs. En octobre 1666, le Prince partit donc pour l'Italie, non sans avoir rassemblé quelques " gentilshommes ", une poignée de domestiques qui pouvaient servir soit de valets soit de secrétaires. Il avait rassemblé tout l'argent qu'il pouvait prendre ou emprunter : il était toujours mineur et n'avait que peu de contrôle sur sa grande fortune. Longueville et ses compagnons partirent pour Turin; mais au lieu de continuer vers Venise, ils prirent plein sud et firent leur entrée incognito dans Rome en novembre 1666.
A première vue, établir comme hypothèse de travail la présence de Charpentier au sein de cette petite troupe semble présomptueux. Ceci le devient moins quand on sait que les cousins de Charpentier étaient en contact avec le cercle des Condé au cours de ces années. Par exemple, le Grand Condé avait signé le contrat de mariage des cousins de Charpentier, les Sevin, quatre ans auparavant, et ceci en présence d'autres cousins, Marthe Croyer et Jacques Havé de Saint-Aubin, gentilhomme du dernier Gaston d'Orléans. On sait que des "relations" pas plus importantes que celles-ci se traduisaient en nominations ou en recommandations; il n'est donc impossible de vouloir que cette piste ne mérite pas l'attention du chercheur.
Longueville fut accueilli les bras ouverts par les jésuites romains qui s'arrangèrent pour le cacher au Collège Grec, à quelques pas de la Place d'Espagne. Il déménagea peu de temps après au Noviciat jésuite où il fit ses voeux le 24 novembre. Par la suite, il habita brièvement chez les Pères de la Doctrine Chrétienne, mais il trouva l'endroit insupportable comme tous les autres logements qui lui furent offerts, y compris le " palais " sur la Place Navona qui appartenait à l'église Saint Louis des Français. Fin novembre 1666, Longueville déménagea encore ayant décidé de "meubler assez simplement un logis" dans un quartier non spécifié de la ville. Empruntant le nom de " M. de Méru", le novice commença à se promener à pied dans Rome comme si il était un touriste quelconque, et à jouer les pèlerins.
Craignant qu'il ne soit empêché de " se vêtir de long " - ce qui signifie porter l'habit qu'il désirait tant - Longueville confie "à un sien confidant, qui seul sait où il est, de le dire." L'ambassade française " joue " avec le jeune homme pendant plusieurs mois, le gardant sous surveillance sans reconnaître officiellement sa présence à Rome. Cette absence fictive n'empêcha pas l'Ambassadeur Chaulnes de s'entretenir avec Longueville certainement avant le 25 janvier 1667 pour essayer de le convaincre de rentrer à Paris. Du moment que Longueville avait rejoint Rome et cassé avec sa famille, il ne pouvait bien-sûr plus compter sur les lettres de crédit de sa mère et de son oncle. De fait, sa famille esseya de le soumettre en lui bloquant les vivres; le prince dut dépenser toutes les liquidités qu'il avait pu amener de France, et dut se jeter de lui-même dans les bras des jésuites.
Bien que vivant là officiellement incognito ( ! ) Longueville ne cessa pas d'attirer l'attention à lui de par son comportement "bizarre" qui était probablement dans la continuité de sa conduite irrationnelle qui avait tant préoccupé à Paris. De nouveau il voulait partir en pèlerinage avec un groupe de moines. Un de ces départs de Rome fit que l'Ambassadeur partagea ses craintes avec Louis XIV : "Personne de ses gentilshommes ne sçait ce qu'il fait, et c'est l'esprit le plus inegal que l'on puisse s'imaginer." Malgré l'opposition de sa famille, Longueville - qui maintenant s'appelait lui-même l' "Abbé d'Orléans" - se fit ordonner prêtre en décembre 1669, dît sa première messe le 3 décembre, la fête de Saint François-Xavier, et prit immédiatement la route pour Paris pour commencer les préparatifs de la transmission de son duché à son plus jeune frère. Novembre 1666 à décembre 1669 : comme Charpentier ( et comme l'abbé Sevin ) Longueville passa trois ans à Rome. Et il s'en retourne à Paris peu de mois avant que Charpentier ne compose sa première oeuvre pour les Guise, sur un texte pour la Semaine Sainte de 1670...
Plusieurs jésuites français purent suivre de très près à Rome tous ces événements. Parmi eux, le Père Claude Boucher, qui avait été Recteur du collège de Clermont quand Longueville y découvrit sa vocation, alors que l'Abbé Servien y était étudiant... L'associé de Boucher était Michel Danouville, un converse jésuite qui l'avait suivi à Rome comme son " coadjuteur ". Il faut noter que Boucher et Danouville s'occupaient de différentes affaires pour Marguerite de Lorraine, la Grande Duchesse d'Orléans.
L'importance de cette piste orléaniste ne peut être négligée. Jacques II Dalibert été immergé dans ce réseau d'influence depuis sa tendre enfance. Et Marc-Antoine Charpentier avait clairement accès à ce réseau de protections par l'intermédiaire de ses cousins les Havé de Saint-Aubin et au d'autres amis de la famille comme les Malier et les Grymaudet qui étaient officiers de la maison de Monsieur. A la fin des années 1660, au centre de cette toile d'araignée se tenait la grande Madame, Marguerite de Lorraine, veuve de Gaston d'Orléans. Et à ses côtés se tenait sa fille Isabelle, la nouvelle Duchesse de Guise et très bientôt protectrice de Charpentier.
Marguerite de Lorraine faisait pression sur le Nonce Apostolique à propos du neveu d'Elisabeth Malier, amie influente de la famille Charpentier. Une brève lettre de Madame au Nonce Apostolique à Paris a été sauvegardée et montre l'importance qu'une tierce partie peut jouer dans la recherche d'un protecteur par un individu :
Ý Monsieur le nonce,
Je vous fait ceste lettre pour vous prier instanment de vouloire escrire à Rome pour les interests de Monsieur l'Evesque de Betheleem [Marc Malier], qui est une personne digne d'estre assistés. Vous m'obligerez extremment [??] prenant grand part à ses afaires. Celuy qui vous rendra ceste cy vous explicquera son afaires, vous protestant que je seray toute ma vie, Monsieur le nonce, vostre bien bonne amie,
Marguerite
Ainsi, la Duchesse ne dévoile pas directement ses intentions sur le papier. Elle envoie une tierce partie qu'elle évite prudemment de nommer pour exprimer ses souhaits de vive voix en face à face. Et elle espère qu'une quatrième partie - le nonce apostolique en l'occurrence - va transmettre le message à Rome. Si la maison d'Orléans a joué un rôle dans l'organisation du voyage de Charpentier à Rome, toute recommandation de celle-ci a dû prendre le même chemin...
Isabelle d'Orléans, nouvelle Duchesse de Guise, envoi au Pape une lettre dans le même genre le 13 janvier 1668, pour demander un " bénéfice " à l'intention d'un des derniers agents de son père :
Ý
Tres Saint Pere,
L'indisposition où j'ay estée depuis quelque temps m'a empeschée de rendre plustost à V.S. mes tres humbles devoirs [...]. J'ose esperer que [V.S] ne desagreera pas les voeus que je fais pour sa longue prosperité, ny les ordres que j'ay donné au sieur Bousquet, expeditionaire français, pour luy aller baiser les pieds de ma part, et la supplier tres humblement de trouver bon que je luy recommande dans les occasions des vacances des benefices de France, le sieur de Fioravanti, c'est un gentilhomme originaire de Toscane qui a esté tres longtemps employé à Rome par feu Monsieur.
Comme sa mère, Isabelle utilise un intermédiaire qui habite Rome : le Sieur Bousquet qui doit aller au Vatican pour baiser les pieds de Sa Sainteté le Pape lors de son audience. Je n'ai pas pu apprendre quoi que ce soit sur le sieur Bousquet, mais c'était certainement un agent de confiance des Orléans et des Guise - ou peut-être des deux maisons car la grande Madame et les deux Guise - Madame de Guise et Mlle de Guise - se consultaient en permanence. Vivant à Rome, Bousquet connaissait certainement très bien le Signor Fioravanti, qui fut pendant " très longtemps " l'agent de Gaston d'Orléans dans cette ville. On peut penser que ce Fiovaranti était de la même famille que le Sieur " Fieravanty"/Fioravanti qui fut le secrétaire des commandements de Mme de Guise et de la soeur de celui-ci, femme de chambre principale et compagne d'enfance de Mme de Guise. Ainsi, pendant le séjour romain de Charpentier, la jeune Mme de Guise pouvait se reposer sur un solide réseau de contacts pro-français alors même qu'elle demandait une faveur à l'administration pontificale, par les jésuites romains ou les diplomates du Palais Farnèse. Elle pouvait aussi compter sur un réseau florentin, puisque sa soeur avait récemment épousé Cosme III de Médicis. Et, comme Isabelle l'indique, les Fioravanti étaient florentins.
Ce réseau marchait évidemment dans l'autre sens. Un français ou un italien à Rome pouvait s'appuyer sur ce réseau pour transmettre à Son Altesse Royale la Duchesse de Guise une requête pour quelqu'un en Italie. Il semble bien que les divers Dalibert qui supervisaient les affaires financières et administratives de Gaston d'Orléans et de son épouse travaillaient étroitement non seulement avec les deux "Fieravanty" à Paris, mais aussi avec Bousquet et Fioravanti à Rome. En dépit de son jeune âge, Jacques II Dalibert occupait une importante position dans ce réseau et si - comme je le crois - il a croisé Charpentier entre 1666 et 1669, il était en position de recommander le compositeur à Mme de Guise en 1669.
Ce rapide tableau du réseau de contact à Rome de Marguerite de Lorraine, de Mme de Guise, de Mlle de Guise ou du Grand Condé peut nous servir de soubassement pour éventuellement expliquer comment un Marc-Antoine Charpentier plutôt sans le sou a pu organiser un voyage à Rome, y vivre trois ans, et se faire engager par les Guise lors de son retour à Paris. Mes recherches sur la Famille Charpentier, les signatures de personnages importants apposées au contrat de mariage de sa soeur en 1661 attestent que Marc-Antoine Charpentier avait des liens affectifs avec ces Princesses parisiennes et des liens peut-être plus impersonnels avec puissants français vivant à Rome. Indépendamment des circonstances dans lesquelles Charpentier arrive à Rome vers 1666, on peut penser que de toute façon il fit au moins une visite au Palais Farnèse pour satisfaire aux formalités habituelles.
( Ajout de mai 1999 ) A ceci il faut peut-être rajouter encore une ramification. Je suis en train d'éditer les notes de voyage d'un théologien janséniste qui passa le mois de décembre 1664 à Rome. Là-bas, il rencontra Armand-Jean Bouthiller de Rancé, abbé de la Trappe. Rancé était arrivé à Rome le 12 novembre 1664 et y resta jusque début février 1665, quand il dû rentrer brusquement en France. Mais arrivé à Lyon, Rancé fit brusquement demi-tour pour revenir à Rome le 1er avril 1665. Il y passa l'été ( rendant visite au Cardinal de Retz ) et reparti pour rejoindre la France et son abbaye fin-février 1666.
Il faut dire que , comme les cousins de Charpentier, les Havé, Rancé avait longtemps appartenu à la maison des Orléans. Il avait été chapelain de Gaston d'Orléans et comme Jacques II Dalibert, il fut de la poignée de serviteurs dévoués qui assistèrent Monsieur sur son lit de mort en février 1660. Il faut donc que l'observateur attentif garde à l'esprit quand il lit une correspondance de la moitié des années 1660 qu'il y a une chance, même infime, que Charpentier ait pu voyagé avec Rancé en direction de Rome. ( Si tel était le cas, Charpentier se serait installé à Rome après février 1666 ) - Vers cette époque, comme je le suggère si dessous, il commença à fréquenter Dassoucy. ( Si nous supposons que Charpentier faisait partie de l'entourage du sage et pieux Rancé, il aurait difficilement pu converser avec ce fieffé libertin avant février 1666 ! ). Et Charpentier s'en serait revenu à Paris avec un autre compatriote, vers 1669. ( Pour en savoir plus sur Rancé, voir A..J. Krailsheimer, Armand-Jean de Rancé, Abbot of la Trappe, Oxford: Clarendon, 1974).
Quoi qu'il en soit, la suite que je m'en vais vous conter suggère que Charpentier vint assez souvent au Palais Farnèse; et que Charpentier et Dassoucy y travaillèrent sporadiquement pour les diplomates français.
Les festivités au Palais Farnèse : Marc-Antoine Charpentier y prit-il part ?
Comme chacun pouvait l'espérer, l'Ambassadeur Chaulnes donna de somptueux divertissements, et chaque fête était accompagnée de musique ou d'une représentation théâtrale. Par exemple, pour la fête de Saint-Louis ou pour le Mardi Gras, un cortège triomphal conduisait les musiciens payés par les français dans toutes les rues du quartier. Ainsi, en mars 1667, pendant les mascarades de la veille du Mardi Gras, Dassoucy aida l'équipe de l'Ambassadeur à organiser un cortège au cours duquel le personnel de l'ambassade ( y compris le Signor Maffei ), déguisé en sybilles, projetait des "confitures et Pois sucrez de toutes parts." Précédées par des pages et des écuyers habillés en Maures, les sybilles " récitèrent " une mascarade "en vers de Langues différentes." Chaulnes écrit à Lionne à ce propos :
Je vous envoye le sujet de la mascarade en vers françois et italiens. L'abbé Santis a fait les seconds, et un nommé d'Assouci les premiers. Ensuite de la mascarade l'on eut la comedie italienne et [en???]ce palais, ainsy qu'aujourd'huy de deux troupes differentes et fort bonnes.
L'abbé Machaut envoie aussi à Lionne les vers qui ont été "récités" ( comme dans récitatif ? ); et il fait état de Dassoucy comme étant l'auteur de ceux-ci.
Six mois plus tard, au cours du Carnaval de 1667, Chaulnes prépare plusieurs "comédies" et prévoit d'offrir "toutes les semaines des divertissements au public où tout se passera assurément avec beaucoup de magnificence." L'idée de départ consistait semble-t-il à louer les services de deux troupes d'acteurs italiens qui auraient à jouer tous les jours en alternance. Mais quelqu'un a l'idée de donner un opéra qui serait composé juste pour cette occasion. Les deux types de représentation finissent par tellement s'intriquer dans l'esprit du personnel de l'ambassade qu'il en devient parfois difficile de les distinguer l'une de l'autre. Vers la mi-janvier, Chaulnes avait trouvé une troupe composée de cinq chanteurs pontificaux et de la Signora Maria Vittoria qui avait participé à un opéra chez la Reine Christine en 1666.
J'auray une troupe de Rome qui joueront seulement dans mon palais, ayant creu que ce divertissement chez moy pouvoit aprivoiser le monde, et contribuer au service du Roy: ce sont les mesmes qui jouaient devant la Reyne de Suède.
Ainsi, ayant entendu parler de la fête que Christine avait offert à ses amis romains l'année précédente ( certainement celle qui s'était terminée en émeute ), la direction de l'ambassade avait appelé Jacques II Dalibert à son aide.
La correspondance d'Ugo Maffei, un italien attaché au Palais Farnèse depuis le début des années 1660, contient quelques bribes d'information qui peuvent être importantes. Maffei était tout d'abord réticent quand à la " comédie " qui se préparait au Palais Farnèse : "come sono giovani virtuosi, io non ni spero cas bona." Par " virtuosi", à première vue, Maffei fait allusion aux chanteurs utilisés par Christine de Suède. Pourquoi s'en inquiète t'il tant ? Ces " virtuoses" là avaient fait la preuve de leurs capacités au Riaro l'année précédente, ainsi qu'en la chapelle pontificale. C'est donc que Maffei parle d'un autre groupe de musiciens : de jeunes gens plein de talent ( giovani virtuosi ) mais de peu d'expérience. Fait-il allusion à Pierrotin ( qui alors avait pris le nom de Pietro Valentino ), à Marc-Antoine Charpentier ou à quelques autres jeunes amis de Dassoucy ? Rappelons-nous, Dassoucy faisait parti des gens payés par Chaulnes à cette époque.
L'équipe de l'ambassade donna à l'opéra qui était en cours de préparation un titre plutôt hybride : Les accidents d'Amore... Il devait comprendre "de beaux intermèdes et changements de décors." Et ce fut un grand succès. Chaulnes écrit son enthousiasme à Paris :
Dimanche j'ay donné le divertissement à tout Rome, ayant esté à la comédie publique et laissé la liberté à tout le monde d'entrer à celle que j'ay fay reciter dans ce Palais. J'ay fait dresser le theatre au bout de la galerie haute, par la voûte de laquelle le dernier entend aussi bien que le premier, et il y vint plus de cinq ou six cens personnes. L'on joüe presque tous les jours, tantost une troupe d'opera, tantost une comedie: et pour conclusion M. le Duc de Bracciano en fait concerter une en musique, qui y sera aussi récitée.
L'organisateur de cette "comédie en musique" aussi appelée "comedia in musicha" était Flavio Orsini, Duc de Bracciano, pensionnaire du Roi de France. ( En 1675, il épousa Anne de la Trémoüille, la fameuse " princesse des Ursins") Ainsi, comme Dalibert au Riaro, en échange de sa pension, Bracciano organisait des opéras et d'autres divertissements.
Les festivités du Palais Farnèse furent une grande réussite. Chaulnes informe bientôt Louis XIV qu'il a distrait et amusé 1 200 personnes au nom du Roi :
[...] sans le moindre embarras, et sans qu'elles ayent eu la moindre peine, et que la Reyne de Suède l'année passée avec douze Suisses et quantité de gentilshommes n'avoit pu empescher que l'on ne tirast l'espée jusque dans son antichambre: ce divertissement plus sérieux se continuera tout ce carnaval, estant alternativement meslé de comedies Italiennes, qui sont jouées les autres jours par deux troupes différentes.
Par "divertissement plus sérieux" Chaulnes semble désigner Les Accidents d'Amore, que d'autres sources nomment un "opéra", d'autres une "comédie en musique", et d'autres encore un "Régale Musical ou une comédie à la mode de l'Italie."
Ugo Maffei se fend lui aussi d'un rapport enthousiaste sur l'évènement et déclare que la "comédie en musique" a "veritablement réussi" et que "cet opéra a plu non seulement aux Italiens mais au Français":
...très belle recitation par tous les acteurs à perfection, la composition de la musique par un grand virtuose, lequel veut se faire connoitre, qui a la pretention, qui veut devenir maître de chapelle de Saint Louis comme il l'est maintenant de Saint Jean de Lateran. Les costumes des personnages riches et charmantes, comme les ballets, ont eté grandement loués par tous. [... Chaulnes] a récemment fait décorer le theatre d'une scène, de lumières portées par des bras d'argent doré, et de lustres en crystal.
Grâce à ces commentaires nous pouvons identifier le compositeur des Accidents d'Amore : il s'agissait de Ercole Bernabei, organiste et bientôt maître de chapelle de l'église Saint Louis des Français. Alors que les louanges de Maffei nous permettent d'imaginer la beauté de la salle, il nous dit aussi que le livret était entièrement en italien. Nous savons que l'opéra était précédé d'un prologue en l'honneur de la fille de Louis XIV, née en janvier 1677. Chaulnes ne nous dit pas quelle en était la langue, ni ne nous en nomme les auteurs.
Ce prologue était-il en français ? Et s'il en était ainsi, avait-il été écrit par Dassoucy ? Extasié par son succès, Chaulnes envoya à Lionne le livret du prologue et commente : "Je me declare pour la musique d'Italie contre celle de France." ( nous n'avons pu retrouver ce livret dans les archives de Lionne ). Les commentaires de l'ambassadeur suggèrent que les deux styles nationaux étaient mêlés en un même spectacle : peut être un prologue en français suivi d'un opéra en italien, entrecoupé de chants français - exactement comme les opéras français des années 1670 et 1680 introduisaient un ou deux chants italiens dans leur action. La partie française était-elle organisée, écrite ou donnée en concert par Dassoucy et Pierrotin ? De nouveau, les sources ne nous permettent pas de répondre. Mais, de nouveau, quelle meilleure façon d'introduire le théâtre français auprès des romains que de demander à l'inventeur du genre que les français appellent " la comédie en musique " que de contribuer à cet " opéra ", à cette " comédie en musique "...
Le coût de ces divertissements magnifiques ne tardèrent pas à vider la bourse privée de Chaulnes et l'obligèrent à demander son rapide retour en France. Louis XIV ne reçu pas ses suppliques. En juin, la communauté française participe à une autre parade, finançant au moins deux chars. Chaulnes prévoit d'en monter un :
J'espère paroître dans mes chars de triomphe, qui sans vanité sont les plus beaux qui ayent encore paru dans Rome: cela me sied peut estre pas bien de le dire, mais comme je ne les ay pas fait, j'ay creu en pouvoir parler.
Aucun des billets diplomatiques ne décrit la défilé en détail, aussi peut-on seulement supposer que Mafféi, l'abbé Santi- et peut-être Dassoucy ? - étaient aux côtés de l'ambassadeur ce jour là. Comme on peut seulement supposer que Dassoucy était au nombre des musiciens qui jouaient en août 1667 quand Chaulnes invita à dîner les neveux du nouveau Pape :
...la curiosité ayant porté plus de deux cens personnes à voir tant cette nouveauté que la manière dont on traitait à la française, je n'oubliay rien pour les satisfaire, et après le souper, par les meilleurs concerts de Rome.
Puisque c'était un divertissement " à la française " - une expression qui suggère qu'on jouait ce jour là des airs français et des airs de danse - les trompettes , jouant alternativement avec les violons, dont les italiens étaient si amateurs devaient y figurer.
En novembre 1667, un proche de Jacques II Dalibert, le propre fils de Michel Le Tellier arrive à Rome et est pris en charge par l'équipe du Palais Farnèse. L'Abbé Le Tellier charma et fascina les Romains pendant les trois mois de son séjour dans la capitale papale. Pour faire honneur à son hôte illustre, Chaulnes prévoit une " petite comédie " pour la mi-janvier 1668. Ors voilà que l'ordre est donné à l'Ambassadeur de trouver un acteur italien voulant séjourner à Paris pour remplacer Scaramouche, lequel voulait quitter la troupe italienne du Roi et s'en retourner en Italie. C'est ainsi que le 13 janvier 1668 Le Tellier assiste à " una picola comedia " - le 15 janvier il assiste à une brillante représentation avec Scaramouche, et le 25 en core une autre comédie. Le Scaramouche en question était donc Girolamo Cei, que Chaulnes retint à Rome jusqu'au 31 janvier 1668. C'est ainsi que le nouveau Scaramouche - qui " "a plus d'esprit que Scaramouche mais il n'a pas le corps tout à fait si bon, et je souhaite qu'il vous fasse rire" - participa à plusieurs représentation théâtrales auxquelles assista l'Abbé Le Tellier.
Mais l'Ambassadeur avait aussi donné l'ordre à son équipe de préparer encore une autre "comédie en musique" ( ou " quelques comédies en musique " est-il écrit sur une autre lettre ) en l'honneur de l'Abbé Le Tellier au cours du carnaval. Quand Le Tellier annonça vers le 20 janvier 1668 qu'il quitterait Rome vers la fin du mois, Chaulnes exhorta son équipe de se dépêcher pour être sûr que la " comédie " soit prête la nuit précédent le départ de l'Abbé, en guise de cérémonie d'adieux. La correspondance diplomatique ne dit rien sur la musique, mais on peut se douter de se qu'il s'est passé, et pourquoi les préparatifs étaient si en retard.... C'est que si Chaulnes avait tout d'abord compté sur Dassoucy pour ces concerts, il avait été bien obligé de lui trouver un remplaçant vers la mi-décembre 1667 lorsque le poète fut arrêté et emprisonné par l'Inquisition....
Dassoucy est une des clefs qui nous permettrai éventuellement de briser le silence qui entoure le séjour de Charpentier à Rome. ( Une autre clefs serait celle de Carissimi et de son entourage, et une troisième, celle des jésuites ). Je vais donc revoir ce que Dassoucy dit de Charpentier et de Rome. Mieux encore, je vais lire plus attentivement encore qu'on ne le fait d'habitude. Ceci veut dire aussi qu'il faut revenir en arrière et ré-examiner quelques faits exposés ci-avant.
Nous avons vu que Dassoucy était probablement en contact avec la maison de Christine de Suède au Riaro dès le début de l'année 1666; nous pouvons penser qu'il se lia d'amitié avec son bouillant compatriote Jacques II Dalibert, directeur des fêtes de la Reine Christine. Nous savons que Dassoucy a rencontré Charpentier, mais nous ne savons pas quand. Ceci ne signifie pas que nous ne pouvons pas remonter le temps...
Dassoucy a été arrêté début décembre 1667 et son départ fin-1668 après huit mois passés en prison marque la fin d'une période. La première rencontre entre Dassoucy et Charpentier et l'association qui s'en suivi a donc eu lieu entre le printemps 1666 et la fin 1667, un laps de temps de seize mois
Nous ne savons pas ce qui Charpentier fit au cours de ces seize mois, si ce n'est " voir souvent Carissimi".... Mais nous avons une relativement bonne idée de ce que fit Dassoucy : il était pour la plus grande partie de cet intervalle employé pour partie chez le Duc de Chaulnes. C'est ainsi qu'on le retrouve au Palais Farnèse en janvier et février 1667 écrivant des vers et, semble-t-il, aidant le Duc de Bracciano et Ugo Maffei à organiser une " comédie en musique " qui était pour partie en français, pour partie en italien, et qui fut donnée par une troupe qui avait déjà travaillé avec Dalibert l'année précédente. Il est d'ailleurs possible que Dassoucy emprunta des costumes et des accessoires de scène qui étaient inutilisés au Riaro alors que la Reine Christine de Suède était à Hambourg.
Ce fut vers cette époque que Mme de Chaulnes donna à Dassoucy un " flambeau en argent " peut-être pour le récompenser de son travail de théâtre, peut-être pour le remercier des concerts qu'il avait donné au Palais Farnèse. C'est ce que raconte Dassoucy; mais ces histoires où un serviteur ou un jeune homme un peu dissolu arrive à posséder ou tromper un vieux maître sont d'un genre convenu... Il convient d'être prudent et de ne pas prendre pour argent comptant ce que dit Dassoucy, là où il peut avoir tendance à mettre son grain de sel... Quoi qu'il en soit, le poète voit la chance s'éloigner à la fin de l'année 1667....
La vie personnelle de Dassoucy fut difficile au cours des mois où il travaillait pour les fêtes du Palais Farnèse. Il avait plutôt bien vécu depuis son arrivé à Rome en 1662, gagnant confortablement sa vie en donnant des leçons de chant et de luth, arrondissant son budget en jouant. Il avait aussi reçu des récompenses de la part des familles nobles pour lesquelles il jouait ( et à qui il écrivait en vers des poèmes de remerciement ou d'autres requêtes encore ). C'est alors que Pierrotin se présenta à sa porte en 1665, et chamboula tout le petit monde de Dassoucy.
Le jeune castrat était malade quand il arrive à Rome : Dassoucy lui paye ses médecins et ses médicaments. Les habits du jeune homme étaient dans un état déplorable : le poète lui refait sa garde-robe. L'ancien page n'a pas d'argent et ne peut jouer, et Dassoucy lui en prête. Pierrotin était continuellement saoul, et Dassoucy doit lui payer son alcool. De fait, Pierrotin a bu et mangé les économies et les revenus du poète. En janvier 1667, Dassoucy fut forcé de vendre pratiquement tous ses biens pour payer ses dettes. Il fut même obligé de se séparer du chandelier en argent de Mme de Chaulnes. En novembre 1667, la situation s'était tellement détériorée que Dassoucy fit arrêter Pierrotin, au prétexte que le garçon avait essayé de l'empoisonner pour tout lui dérober...
C'est au cours de cette difficile période que Dassoucy prit Charpentier sous son aile et, il le prétend, qu'il se montra vis à vis de lui aussi généreux qu'envers Pierrotin. Plus tard, il brossera un tableau très défavorable de Marc-Antoine Charpentier, affirmant que :
[un] garçon qui pour avoir les ventricules du cerveau fort endommagés, n'est pas pourtant un fol à lier mais un fol à plaindre, et qui ayant eu dans Rome besoin de mon pain et de ma pitié, n'est guère plus sensible à mes grâces que tant d'autres vipères que j'ai nourries dans mon sein. [...] et que cet homme, qui sans doute est un original, ne soit pas pourtant si original qu'il ne s'en puisse trouver aux Incurables quelque copie.
Ces quelques lignes des Rimes redoublés que Dassoucy publia peu après son retour à Paris montre l'extrême propension de Dassoucy à " nourrir " les jeunes musiciens ( ceci participa à le faire accuser - à juste titre ou non - de pédérastie et de sodomie...) Il ouvrait sans arrêt sa bourse pour donner à de fieffé brigands. Pour utiliser la propre expression de Dassoucy, il les nourrit dans son sein. Cette nourriture inclus de tout évidence de quoi manger et de quoi boire. Mais l'expression évoque aussi des nourritures plus artistiques, le maître donnant de lui-même à son apprenti, comme le pélican qui s'arrache le coeur pour donner à manger à ses petits.
Il est significatif que Dassoucy utilise le mot " nourrir " pour décrire ses rapports avec Marc-Antoine Charpentier, et qu'il compte le jeune compositeur au nombre des " vipères" qui ne l'ont pas remercié de sa générosité. Fameux comme professeur de chant, Dassoucy a-t-il dévoilé quelques secrets de son art à Charpentier, qui dans les années 1670 et 1680 était de toute évidence un bon voire un excellent haute-contre ? Ceci semble être le cas. Mais même si c'était exagéré, le fait est que Dassoucy présente Charpentier comme un de ses élèves. Il est d'ailleurs significatif que Dassoucy ne parle pas d' amitié avec Marc-Antoine Charpentier, mais d'une " pitié" somme toute très paternelle.
Les déclarations de Dassoucy ci-dessus nous font penser que Charpentier n'était pas très à l'aise pécuniairement. Elles peuvent aussi signifier que le jeune homme manquait d'argent parce qu'il était dépensier. Je doute personnellement de cette dernière assertion car les Guise auraient eu du mal à offrir leur protection et à engager à un tel personnage.. Si Charpentier " manquait de pain ", n'était-ce pas parce qu'il se retrouvait livré à lui-même, sans engagement ? Ou parce qu'il servait un maître qui ne pourvoyait pas aux besoins matériels de ses serviteurs ? Ce maître pouvait être à Rome, comme Longueville. Ou il ( ou elle ? ) pouvait être à Paris ? Cette éventualité me rappelle une des lettres de Charles Lebrun, qui avait été étudier à Rome dans les années 1640, et qui écrit à son protecteur, le Chancelier Pierre Séguier :
De Rome, ce 12e décembre 1644
Monseigneur,
Je supplie humblement Votre Grandeur d'agréer que je lui fasse une très humble requête qui est qu'après avoir été ici quelque temps sans argent ... je me suis endetté, si bien qu'ayant payé mes dettes d'une partie de l'argent qu'il a plu à Votre Grandeur m'envoyer, et m'étant fait faire quelques habits pour passer mon hiver, il me reste fort peu du dit argent; et ayant envie de m'en aller à Venise pour y pouvoir étudier commodément, je prends la hardiesse d'importuner Votre Grandeur en la suppliant très humblement de ne me point abandonner en ce besoin et de me faire la grâce de m'envoyer quelque argent ...
Le simple fait que Lebrun écrive cette requête parle mieux de sa situation financière désespérante que les mots choisis avec lesquels il s'excuse de sa hardiesse. Un an plus tard, l'artiste était de nouveau à cours d'argent. Ayant dévidé de revenir en France, mais n'ayant point d'argent pour ce faire, je fus contraint d'en emprunter de mes amis ... tant pour m'habiller que pour faire mon dit voyage. De Lyon, il supplie de nouveau le Chancelier Séguier de m'assister de ses libéralités accoutumées, afin de me donner moyen de m'acquitter tant de la dépense que j'ai faite en mon dit voyage que de celle dont j'ai besoin de faire encore jusqu'à Paris."
Il devait se passer la même chose pour Marc-Antoine Charpentier.
Dassoucy brosse un rapide portrait psychologique du compositeur, dont il déclare n'avoir que trop bien connu la faiblesse . Charpentier, dit-il, avait "les ventricules du cerveau fort endommagés". Il était "fol à plaindre", un "original". " Fol" : Furetière défini ce mot comme indiquant un "insensé qui a perdu l'esprit, la raison, le jugement," ou encore un homme "mal-avisé, étourdi, crédule". N'est-ce pas la seconde définition que Dassoucy a à l'esprit ? Il dit clairement que Charpentier n'était pas " fol à lier ", c'est-à-dire qu'il n'était pas ce genre de personne qu'on s'attend à retrouver dans un asile parisien.
Dassoucy peint plutôt Marc-Antoine Charpentier comme s'étant artistiquement nourri au sein d'un des inventeurs de la comédie en musique. Revenant encore une fois au dictionnaire de Furetière, on peut lire que "nourrir" ne signifie pas seulement "fournir les alimens nécessaires pour entretenir la vie," cela veut dire : "élever, former, instruire, [et...] on dit aussi qu'on a nourri un serpent dans son sein, quand on a élévé un ingrat, qui rend le mal pour le bien, qui tâche à perdre son bienfaiteur." Comme souvent, et ceci est très caractéristique du style du poète, on doit lire ce portrait à deux niveaux qui indiquent que l'ainé Dassoucy a joué un rôle dans la formation musicale du plus jeune Charpentier, voire dans sa formation théâtrale. Dassoucy nous fait comprendre qu'il vît souvent Charpentier pendant un an - ce qui fait approximativement de novembre 1666 à novembre 1667. Si Charpentier était à ce point dans le besoin, ce devait être pendant cette période.
La bourse de Dassoucy était bien évidemment virtuellement vide pendant cette année! Si le comportement de Pierrotin était aussi débridé que Dassoucy le prétend, le poète pouvait difficilement offrir autre chose qu'un peu de pain à un autre musicien nécessiteux après janvier 1667, mais rien ne l'empêchait de distribuer généreusement sa " pitié ". Si Dassoucy ne parle pas au figuré et qu'il a effectivement hébergé ou nourri Marc-Antoine Charpentier quelques jours ou quelques semaines, ou qu'il lui a prêté de l'argent, ce devait être avant décembre1666, lorsque Pierrotin arriva à Rome pour faire plonger son maître dans les dettes...
On peut en conséquence penser que la bourse de Charpentier se vida totalement peu après son arrivée à Rome, peut-être parce que son compagnon de voyage avait continué sa route, laissant Charpentier à l'arrière pour rechercher un moyen de garder l'union du corps et de l'âme ? Fit-on part au Duc de Longueville de ce besoin de " pain" ? Ceci semble coïncider avec les premiers mois de l'arrivée de Longueville à Rome, quand celui-ci rechercher comment bien se loger à Rome, dépensant la plupart de son argent en soutanes et en pèlerinages. Alors que la bourse de Longueville se vidait, son entourage remarqua certainement que les comptes des escapades de leur maître n'étaient pas surveillés, et ils durent en faire part toutes les semaines à Chaulnes. Plutôt que d'humilier ces hommes en leur donnant quelqu'argent sous la main, Chaulnes les engagea-t-il pour quelques tâches, prétextant que son équipe était débordée ? Nous ne le savons pas. Les sources nous disent seulement que l'Ambassadeur fit ce qu'il put pour empêcher ses honnêtes compatriotes d'en être réduits à mendier, pour ne pas devoir les compter parmi ces français " fainéants" ou "filoux" qu'il expulsait régulièrement de la cité au cas où ils en viendraient à déshonorer la France. Aussi, indépendamment de la raison pour laquelle la bourse de Charpentier était vide, il est assez possible que le Palais Farnèse lui soit venu en aide et l'ai payé un minimum pour copier des documents, ou chanter, ou faire de petites commissions.
Toutes choses considérées, nous pouvons affirmer que l'amitié entre le jeune compositeur et le poète vieillissant commença bien avant le carnaval de la saison 1667, lorsque Dassoucy mis ses talents au service du Duc de Chaulnes. Ceci laisse à penser que Dassoucy vint au secours de Charpentier fin 1666 et probablement la majeure partie de 1667. Ceci prit-il la forme d'un apprentissage du théâtre au sein du palais Farnèse ? Est-ce que Dassoucy se mit à " nourrir" la veine burlesque de Charpentier ? et ses possibilités vocales de haute-contre ? Si Molière prit le risque de remettre l'avenir de sa troupe dans les mains de Charpentier en 1672, n'est-ce pas parce qu'il savait que Charpentier avait travaillé avec Dassoucy à Rome ? Il est tentant de répondre par l'affirmative à toutes ces questions car les sources nous révèlent qu'un homme appelé " Carpentier " travaillait au Palais Farnèse, et qu'il s'occupait des costumes et des tailleurs romains, et qu'il vint à la rescousse de l'Abbé le Tellier fin 1667.
Nous avons déjà parlé de l'Abbé Le Tellier qui rejoint Rome le 4 novembre 1667. L'Ambassadeur Chaulnes offrit immédiatement à son hôte illustre un appartement dans un des palais proche du Palais Farnèse où étaient logés les visiteurs importants qui passaient à Rome. Pour aider Le Tellier à se familiariser avec l'étiquette de la cour du Pape, Chaulnes lui désigna l'Abbé de Machaut. Maffei s'adressa à des "juifs" qui lui louèrent des meubles pour l'appartement dans lequel Le Tellier prévoyait de passer trois mois. Avec l'aide d'un membre de la maison du Pape, il obtint un carrosse tout à fait élégant, trouva des chevaux et engagea dix serviteurs italiens. Comme la plupart des serviteurs de la Reine Christine étaient désoeuvrés et à court d'argent, Maffei, sur suggestion de Dalibert, emprunta t'il à la Reine cette domesticité ?
Le travail suivant de Maffei fut de fournir une livrée à ces serviteurs - et de faire au plus vite car Le Tellier était impatient de commencer les visites qui devaient lui faire gagner une bulle de nomination à un diocèse, ou un archidiocèse. C'était une pratique courante d'inventer rapidement une "livrée" pour les étrangers qui traversaient l'Italie. Par exemple, quand l'évêque de Marseille fut reçu en audience par le Grand Duc de Toscane en 1673 :
Il fit habiller de la livrée de parade les deux laquais français qu'il avoit amenez de Marseille, un Suisse, le cocher et le postillon, et je pris trois estaffiers italiens que j'habillay de mes couleurs pour faire honneur à l'ambassade. Il y avoit 4 abbez, 4 gentilshommes, un escuyer et huit valets de cuisine et toute sa vaisselle d'argent de laquelle il se servoit dans la route.
Pour fournir à Le Tellier ces nouveaux serviteurs avec une livrée présentable, Maffei se tourna vers un homme que les gens du Palais Farnèse appelaient "Carpentier". Si un italien voyait écrit le nom "Charpentier" et qu'on lui demande de le prononcer, il dirait "Carpentier" sans aucun doute. Et s'il avait entendu le nom "Charpentier" et qu'on lui demande de le jeter sur le papier, le résultat serait à peu près "Ciarpentier". Il y avait donc au Palais Farnèse un français dont le nom était soit Charpentier, soit Carpentier.
Carpentier contacta donc rapidement ses "correspondants", un terme qui suggère que cet homme agissait alors comme intermédiaire entre Maffei et une poignée de commerçants et d'artisans romains : chapeliers, vendeurs de tissus, tailleurs, loueurs d'épées et de bandouillères et probablement des vendeurs d'habits d'occasion. La livrée ( que Maffei considérait " nobile " et " bella " ) fut prête pour l'arrivée de l'Abbé Le Tellier. Six semaines plus tard, Le Tellier - qui se faisait un point d'honneur de " toujours parler italien " - entendit probablement le nom de Carpentier prononcé par Maffei et note ceci dans son livre de compte :
le 29 decem pour les estoffes de mes
livrées aux correspondants de Carpentier j'ay quittance
j'ay fait payer 62 p. d'Esp.
aux dists marchands le mesme joür
pour les estoffes et marchandises j'ay quittance
qu'ils m'ont fournyes 52 p. d'Esp.
Notons que Le Tellier reçoit des reçus signés des marchands et des correspondants mais pas de Carpentier lui-même. " Carpentier " était-il Marc-Antoine Charpentier ? Malgré les noms prestigieux qui émargent le contrat de mariage de sa seconde soeur quelques années auparavant, en dépit du fait que ses cousins les Sevin étaient capables d'acheter des charges et de vivre assez élégament, Charpentier ne se serait pas senti amoindri de devoir courir d'un marchand de tissus à un autre : sa soeur aînée Etiennette était lingère et son plus jeune frère était apprenti graveur. L'absence de "h" dans le nom de "Carpentier" ne doit pas non plus nous faire abandonner cette hypothèse sans l'approfondir. Il faudrait en effet être bien obstiné pour vouloir que son nom à l'étranger soit prononcé comme on le prononcerait dans son pays ! Charpentier n'aurait-il pas commencé lui-même à prononcer son nom à l'italienne ? Il n'a certainement pas dû enlever le " h" qui aurait invalidé non seulement sa signature mais aussi son passeport. Et de plus, on sait que Maffei transformait tous les noms français en quelque chose de plus facile à prononcer dans sa langue natale : Retz devenait "Rez" ou "Res" ; "Bourlemont" devenait "Burlemont", "Le Tellier " était "de Tegli", Machaut était " Mancio", Harcourt - lui - devint "Arcurt" et Dalibert, "Daribert". Si, au cours de leurs conversations en italien, Maffei vint à parler à Le Tellier de ce que "Carpentier" faisait pour ce dernier, comment l'Abbé aurait-il pu en déduire l'orthographe exacte du nom de son compatriote ? N'a-t'il pas écrit ce qu'il a entendu ? Et puisqu'il n'avait pas clairement entendu "Ciarpantier", n'en a-t-il pas conclu que le nom du jeune homme s'écrivait sans "h" ?
La possibilité que Marc-Antoine Charpentier soit le "Carpentier" qui aidait Maffei est séduisante ... Si Carpentier était en étroit contact avec ses " correspondants " qui vendait des tissus ou faisaient des habits, n'est-ce pas parce qu'il s'occupait des costumes pour les " comédies en musique " que l'ambassadeur français prévoyait de donner pour le carnaval de 1668 ? Pour obtenir ces costumes - ou les livrées pour Le Tellier - Carpentier s'entretient-il d'abord avec Dalibert ? Dalibert n'était-il réputé pour être un orfèvre en cette matière : sa capacité à négocier avec les " juifs " de la ville et à faire faire des costumes et décorations au moindre prix était fameuse .
Quand [Dalibert] vouloit habiller ses gens de livrée, il avoit mille inventions pour cela avec les Juifs, sans jamais debourser de l'argent comptant; tantôt il troquoit une chose, & tantôt l'autre, enfin le Chevalier de l'industrie n'en sçavoit pas plus que lui.
Carpentier était-il le principal correspondant de Dalibert, ou une de ses créatures ? Les deux hommes fournirent-ils à Le Tellier des livrées qui leur avait coûté beaucoup moins que les 104 pistoles qu'ils avaient facturées à l'abbé ?
Dassoucy - qui avait certainement son rôle à jouer dans la préparation de la prochaine saison de carnaval et ses représentations théâtrales - était de toute évidence au courant du projet dans lequel Maffei avait enrôlé Carpentier : à la mi-novembre, il offre à Le Tellier un poème contenant ces lignes :
Soyez le bienvenu dans Rome Tout votre train, gros & menu, Et sur le cheval de somme Qui porte vostre revenu.[...] Quoy donc, ce traisnant equipage Qui met tant d'esprits à l'envers Ne vous a pas fait plus sauvage! Quoy! joignant à vostre potage Entre dix ou douze couverts, La bonne cher au bon visage, Vous recevez à bras ouverts [...]
Avec ses habituels sous-entendus, le poète fait allusion aux serviteurs italiens nouvellement engagés et à l'argent que Le Tellier avait dépensé pour son "traisnant equipage" qui l'accompagnait de palais en palais. Dassoucy évoque aussi les banquets que l'illustre visiteur offrait aux divers prélats et aux français de passage à Rome. En novembre 1667, Le Tellier dressait effectivement des tables de banquet dans son appartement près du Palais Farnèse. Dassoucy y chanta à plusieurs reprises. Dans un des poèmes qu'il présenta à l'Abbé, il écrit : "vous qui m'avez commandé de vous voir chaque jour." Chaque jour ! Dassoucy raconte aussi comment, quand il toqua à la porte de Le Tellier un matin après avoir donné son premier concert; l'Abbé ne put reconnaître l'homme fatigué aux habits défaits comme étant le musicien bien habillé qui avait enchanté ses invités quelques heures auparavant :
Ce seigneur splendide, et genereux, me commanda de l'aller voir le lendemain à son lever, mais le Ciel qui m'apprestoit bien d'autres disgraces, ne permit pas que je profitasse de cette heureuse rencontre, car il se chargea de tant de nuages, et fit tant pleuvoir ce matin-là, que pour m'accomoder au mauvais temps, ayant quitté un fort bel habit noir, pour prendre un mechant habit gris, mon malheur voulut que je ne fusse pas reconnu de ce genereux Seigneur dans cet habit gris, et le lendemain le voulant faire rire de ma disgrace, je luy porté cette Epigramme ...
"Le jour après, suivant l'intention que j'avois de le divertir," continue Dassoucy, "je luy portai [un] autre Epigrame." Quelques jours plus tard, alors qu'il rentrait chez lui après s'être présenté à l'Abbé avec une "requeste burlesque" dans laquelle il priait le "Grand Tellier" de "mettre un peu dedans ma tirelire," Dassoucy fut arrêté et enfermé dans la prison de l'Inquisition. Ceci eut lieu à la fin du mois de novembre ou dans les premiers jours de décembre 1667. Le Tellier remplaça aussitôt Dassoucy par un "maistro Italien" [sic].
Nous avons vu que l'arrestation de Dassoucy n'obligea pas Chaulnes à annuler les " comédies en musique " que son équipe avait préparées en l'honneur de Le Tellier. Les préparatifs continuèrent; et quand l'Abbé Tellier reçu les bulles qu'il espérait, et annonça qu'il quittait Rome bien avant le carnaval, tout le monde en fut fort contrarié. Tous insistèrent pour que Le Tellier resta, car "tout le Carnaval, l'on esperoit le divertir de quelques comédies en musique." ( est-ce que les gens du Farnèse utilisaient le terme " comédies en musique" par habitude ? Ou est-ce la façon dont Dassoucy, l'inventeur du genre, appelait le travail en cours ? ). Tout en encourageant son équipe à travailler encore plus vite, Chaulnes réussit à divertir l'Abbé avec une " petite comédie " puis - la veille de son départ - une comédie et une grande fête.
Si l'ambassadeur Chaulnes put continuer à monter le spectacle en se passant de Dassoucy, c'est clairement parce que quelqu'un l'avait remplacé. Une note diplomatique révélera-t-elle un jour que le remplaçant était cet homme appelé "Carpentier " par les romains du Farnèse ? En d'autre termes : est-ce au Palais Farnèse - après que le poète-musien l'ait "nourri" - que Charpentier apprît l'art d'écrire pour le théâtre ? Ce n'est pas une allusion isolée à " Carpentier ", sans prénom, qui nous permet de l'affirmer.
On sait par contre que Dassoucy se rendit à l'ambassade de France pendant plus d'un an, qu'il s'y est rendu " tous les jours " en novembre 1667, qu'il suivait de prêt les démarches que Carpentier effectuait pour Le Tellier. Nous savons aussi que Carpentier était en contact avec les tailleurs et costumiers romains. Ceci suggère donc que Dassoucy et Carpentier étaient tous les deux employés au Palais Farnèse fin 1667. Mais ce bref passage des Avantures de Dassoucy et la visite de Le Tellier à Rome ne prouvent pas que Carpentier était autre chose qu'un costumier ou un tailleur.... Ainsi, même si cette narration des événements de 1666 et 1667 est bâtie sur des faits très ponctuels, puisse ceci aider les chercheurs dans leur enquête sur les années romaines de Marc-Antoine Charpentier.
Sources: Archives des Affaires Étrangères, Rome, 179-185; Dassoucy : Rimes redoublés, (Paris, 1671), pp. 52, 58-60, 632-63, 65, 75, 132-34; & ed. of 1721( ??? ), p. 120; rapport du voyage de Le Tellier, B.N., ms. fr. 20746, e particulièrement les feuillts. 108-120; Correspondance de Maffei avec Créquy, B.N., ms. ital. 509; et deux ouvrages modernes sur Dassoucy, Prunières "Les aventures de Dassoucy," parus dans 3 numéros de La Revue musicale for 1938; et Charles E. Scruggs, Charles D'Assoucy, Adventures in the Age of Louis XIV (Lanham MD: Univ. Press of America, 1984)