1675 : Un enfant de la famille de Guise meurt, et l'Enfant Jésus devient soudain un des sujets de prédilection de Marc-Antoine Charpentier ( extraits )

par P. Ranum

( traduction JB Chenique )


 

"Ma soeur cria, et mademoiselle de Guise fut fort affligée; mais elle ne se déconcerta pas. M. l'évêque d'Autun étoit là ...."

Telle est la scène décrite par Mlle de Montpensier ( la nièce de Mlle de Guise et la demi-soeur de Mme de Guise ) dans les moments qui suivirent la mort en mars 1675 du jeune fils de Mme de Guise, François-Joseph de Lorraine, décés qui conduisit la maison des Guise à l'extinction. Les deux princesses de Guise se lamentaient, mais Mlle de Guise ne perdit pas son calme, si l'on en croit Mlle de Montpensier. Elle avait à ses côtés l'évêque Roquette d'Autun ( son " Tartuffe " ) qui l'assistait spirituellement et prenait grand soin des intérêts financiers de Mlle de Guise, et des siens.

Un petit cercueil de plomb, et un autre de bois qui pouvait rentrer dans celui-ci furent rapidement fabriqués, ainsi que "des boestes pour mettre le coeur et les entrailles." Le corps de l'enfant fut préparé pour l'enterrement à Montmartre, aux côtés du corps de son père et du coeur de sa grand-mère maternelle. Mlle de Guise "emmena madame de Guise à Montmartre, où elle fut trois ou quatre semaines. Tout le monde l'alla la voir là." En réalité, la princesse en deuil y resta cloitrée jusqu'à l'été, refusant catégoriquement de voir qui que ce soit de l'extérieur.

La Gazette annonça le décès de l'enfant et donna au public quelques bribes d'information à propos des dernières heures du petit prince et de ses obsèques :

François-Joseph de Lorraine, unique héritier, et le dernier de la Maison de Guyse, âgé de quatre ans et six mois, décéda au Palais d'Orléans le 16 du courant, sur le midy. Quelques heures auparavant, on avoit fait les cérémonies de son Baptesme en présence du Curé de S. Sulpice, qui le nomma François Joseph. Le 19, à quatre heures du matin, il fut porté en l'abbaye de Montmartre où Madame de Guyse s'est retirée. Le Roy luy fit l'honneur de l'y visiter & sa Majesté fut reçeüe par Mademoiselle d'Orleans [the daughter of Philippe d'Orléans], qui s'y estoit expres rendüe. Monsieur [Philippe] y avoit esté le 18. La Reyne, & Madame qui estoyent indisposées, luy envoyerent témoigner le part qu'elles prenoyent à son affliction. Tous les princes et les Seigneurs ont esté luy faire leurs complimens de condoleance, sur cette grande perte.1

Les sources ne disent rien des obsèques ni ne suggèrent que le corps de l'enfant ait été exposé pendant un mois comme ce fut le cas pour son père. Si l'on regarde le protocole de l'enterrement de la fille de cinq ans de Louis XIV en 1672, on peut penser que le corps de l'enfant resta exposé en l'état pendant une journée, entouré par les prêtres de la paroisse de Saint-Sulpice qui psalmodiaient; le jour suivant le corps fut embaumé et placé dans le cercueil, et le coeur placé dans une boîte d'argent gravée. Le soir même, à six heures, le cercueil et la boîte d'argent furent recouverts d'un linceuil blanc et orné puis portés jusqu'à un carrosse. Celui-ci était suivi d'autres carrosses portant les proches en deuil et les officiers de la maison de Guise; ils firent procession jusqu'au pied de la colline de Montmartre. Là, le corps fut retiré du carosse, et porté par le chemin escarpé qui conduisait à l'abbaye, suivit par ceux qui étaient assez vigoureux pour y monter. Dans l'église de l'abbaye dont la nef avait été drapée de tentures blanches décorées aux armes du prince, l'abesse ( la soeur de Mademoiselle de Guise ) bénit la procession. La messe des funérailles fut dite soit le soir même, soit le lendemain. Cette messe fut-elle dite en privé pour les membres proches de la famille ? Etait-ce une grande messe pontificale dite dans une église pleine à craquer ? La messe fut-elle accompagnée de musique ? Les sources ne permettent pas d'y répondre.

Le rituel de l'abbaye jette toutefois quelque lumière sur cette cérémonie où sonne le glas non seulement du petit Fançois-Joseph mais de la maison de Guise. Au son de la cloche les nonnes s'assemblent et traversent l'église "avec leurs grands habits." Puis les prêtres s'avancent "tous en surplis processionellement à la porte de l'Eglise, avec la Croix et les chandeliers, l'Officiant le dernier revestu d'une Chappe et Estolle Noire." ( Le célébrant c'est-à-dire " l'Officiant " pouvait bien être Gabriel de Roquette, qui avait participé aux services chantés à Montmartre pour Louis-Joseph de Lorraine en 1671 et pour Marguerite de Lorraine en 1672.) L'officiant s'approcha du cercueil, l'aspergea d'eau bénite et recita un a Pater Noster et un Requiem. Comme la procession s'avançait dans l'église, les nonnes commencèrent à chanter. Quand le cercueil fut déposé devant les grilles qui séparaient le choeur des nonnes de la nef séculière, l'officiant commença la "grande Messe ou Vigile, selon que se doit faire l'enterrement."

Qu'il s'agisse d'une grande messe ou de " vigiles " , Charpentier rassembla-t'il hativement quelques un des musiciens qui avaient chanté la Messe pour les Trépassez (H. 2) en août 1671? Ou qui avaient donné la Prose des morts (H. 12), qui emprunte des textes des vigiles pour les morts ? Aucune de ces hypothèses ne peuvent être écartées car la chronologie de cette semaine montre que le compositeur eut plusieurs journées libres pour rechercher et faire répéter des musiciens. A cette époque, il travaillait sur Circé, dont les représentations avaient commencé le dimanche 17 mars, le lendemain de la mort de l'enfant. La seconde représentation ne fut pas donnée avant le mardi 19, probablement quelques heures aprés l'arrivée du corps à Montmartre; et la troisième représentation eut lieu le vendredi. Cet emploi du temps aurait permi au compositeur des Guise de rentrer en contact avec les musiciens le samedi après-midi, de les faire répéter le lundi et de diriger l'éxécution soit tard le vendredi soir ou la matinée suivante. En fait, le rituel de l'abbaye suggère que , même pour un enfant noble, les funérailles avaient lieu juste aprés que le cortège qui accompagnait le cercueil ait quitté l'église. Mais si la messe des funérailles avait été repoussée d'un ou deux jours, soit au mercredi 20 mars, ou au jeudi 21 mars, Charpentier n'aurait eut aucun conflit d'emploi du temps puisqu'il était libre entre le mercredi matin et la représentation suivante de Circé le vendredi 22 mars.

La réutilisation de la Prose des morts est une hypothèse à étudier à part, car Charpentier note en tête de la copie de cette oeuvre qu'un Prélude peut être trouvé dans le cahier XVII, qui date de 1674. Ce Prélude fut probablement perdu avant la vente des manuscripts de Charpentier à la Bibliothèque Royale car il n'est pas mentionné dans le Mémoire dressé en 1726 ( qui a été attribué faussement au neveu du compositeur, Jacques Edouard ). De nos jours, le cahier XVII ne contient rien d'autre que la version révisée du Malade imaginaire de 1674, et le cahier XVIII commence par la musique de Circé que l'on répétait quand survint la mort du petit prince. En d'autres termes, le compositeur a aparemment écritun prélude pour une autre oeuvre en 1674, l'a copié quelque part en 1674 dans le cahier XVII, et en mars 1675 le réutilisa pour les funérailles rapidement organisées du petit François-Joseph, Duc d'Alençon.

Cette hypothèse doit bien sûr être affectée par le fait que Charpentier ne semble pas avoir numéroté les cahiers de sa collection grandissante avant le début de 1680. Ceci laisserait à penser qu'il ne put ajouter cette allusion à un prélude que six ans ou plus aprés la mort de l'enfant. Même s'il en était ainsi, partant du fait que le Mémoire de 1726 contient une information qui n'est pas dans les manuscripts de Charpentier et qui à l'évidence se trouvait sur un feuillet qui entourait chaque cahier, depuis détruit, il apparaît quasi probable que le compositeur écrivit une note à cet effet en 1675 sur le feuillet extérieur, puis ajouta la référence permanente sur le cahier lui-même quand il entreprit de numéroter les cahiers quelques années plus tard. En effet, à moins de poser comme hypothèse pour le moins gênante que les princesses accabléesde douleur aient pu permettre que le dernier descendant mâle de la Maison de Guise soit entérré pratiquement sans pompe, la seule solution pratique en mars 1675 pour les proches endeuillés et pour leur compositeur extrêment occupé était de réutiliser une oeuvre pré-existante.

Le Mémoire de 1726 et les annotations dans les cahiers de Charpentier suggèrent donc que les Guise résolurent leur problème en gardant aux funérailles un caractère de simplicité et d'intimité, et que trois nonnes talentueuses de l'abbaye ou trois musiciens de la maison des Guise donnèrent un Languentibus [in purgatorio] à trois voix rapidement composé que Charpentier éventuellement copia sur la feuille ( ou les feuilles ) qui entourait le cahier 9 et qui par conséquence fut perdue. De plus, la marge ajoutée au Ah! Penis crucior (H. 311) de1672 laisse penser que cette oeuvre pour deux voix de dessus et basse continue fut réutilisée pour les funérailles du petit Duc d'Alençon. En effet, dans la marge du folio 31v, Charpentier note avec une encre qui a vielli différemment de l'encre qu'il utilisait en 1672 : " après la ritornelle " pour deux instruments de dessus et basse continue. En d'autres termes, je voudrais poser qu'au printemps 1675 Charpentier préparait une musique pour une cérémonie de modeste taille axée sur le purgatoire : un Languentibus in purgatorio ainsi que la lamentation Plaintes des âmes du purgatoire qui avaient été chantés pour le père et la grand-mère du petit prince. Le garçonnet aurait donc été enterré au son de la musique de Charpentier, jouée par les femmes ou les instrumentistes de l'Hôtel de Guise, et ses funérailles furent conçues comme une prière non seulement pour l'âme immaculée de l'enfant mais aussi pour les âmes des Guises et des Orléans dont il descendait.

 

Au moi de mai 1675, peu de temps après la mort de son fils, Mme de Guise se retourna vers un autre couvent : la communauté italienne des Pères Théatins, qui avaient fondé l'église de Sainte-Anne -la -Royale en 1650. ( J'ai déja écrit sur ce lien avec les Théatins dans le Bulletin Charpentier, mais je vais résumer quelques évidences ici dans une autre perspective ) Les raisons de l'attirance de Mme de Guise pour cette église sont loin d'être claires, mais les enregistrement du chapitre laisent à penser que la princesse endeuillée pris l'initiative de demander spécifiquemment l'accès à la chapelle dédicacée au fondateur de l'ordre, qui était connu pour sa dévotion à l'Enfant Jésus. A sa naissance, Saint Gaetan de Sienne avait été " donné " à la Vierge. Un Noël, le Christ lui apparu sous la forme d'un nouveau-né. La Vierge avait permis à Gaetan de tenir l'enfant; il l'avait caressé en extase un long moment. Pour commémorer cette vision, le saint était souvent représenté tenant l'Enfant Jésus dans ses bras. Une telle statue décorait déja selon tout apparence la chapelle de Sainte-Anne en mai 1675 quand Isabelle d'Orléans fit savoir aux Pères Théatins qu'elle voulait créer encadrer et ornementer l'image pieuse :

Son Altesse Royalle Mme la Duchesse de Guise ayant témoigné au R.P. Supérieur qu'elle vouloit faire faire quelques ornementz dans la chapelle de St Gaetan et ayant pour cet effet fait donner audit R.P. Superieur dès le 15 may dernier la somme de 80 louis d'or [880 livres] à condition que l'on imiteroit la Chapelle de la Ste Vierge qui est aux Carmes Dechausséz, et ayant faict travailler plusieurs designateurs depuis ce temps là et plusieurs architectes pour en lever le plan et faire le dessein, et chacun nous ayant assuré que pour lad. somme cy dessus on ne pourroit seulement fournir les bois necessaires à cause des recoupes et pentes dudit bois, ainsy ayant faict faire plusieurs autres desseins, et cherchéz tous les bons marchéz que l'on pourroit faire pour cette somme, D. François Jourdon en présenta dernierement un à Son Altesse Royalle et Elle agréa, lequel estoit fait par ordre de Mr Vigarani, [...] lequel sera passé pardevant notaires et sera executé ponctuellement suivant l'intention de S.A. Royalle, qui a donné la somme cy dessus pour faire des ornemens et embellissemens de lad. Chapelle, [... et] le Chapitre n'accepte cette somme que pour concourrir à la devotion de cette grande princesse.

Le 7 juillet, on était déja d'accord sur le fait que le "maître des théâtres du Roy" qui devait faire ce travail, devrait "rendre ledit rétable fait et parfait dans les trois mois [...], Mr Vigarani se portant pour caution."

La description par Brice de la chapelle des Carmes déchaussés laisse entrevoir pourquoi Mme de Guise était si pressée de mettre sa marque sur la chapelle de Saint Gaetan : elle avait vu un parallèle entre la fameuse statue de la Vierge et de l'Enfant à Saint Joseph des Carmes et le portrait de Saint Gaetan en extase caressant le Saint Enfant. Cette description nous permet aussi de nous imaginer le décor théâtral déssiné pour la pricesse par Carlo Vigarani et Guillaume Feuillet :

La première [chapelle] à main gauche sous le Dôme ests dédiée à la sainte Vierge, dont il y a une Statuë en marbre blanc, des plus belles que l'on puisse voir, d'un nommé xxx disciple du fameux Cavalier Bernin, qui l'a faite à Rome, d'où elle a esté amenée avec beaucoup de dépence. Il est difficile de rien desirer de plus beau que cette figure, qui represente la sainte Vierge assise, tenant sous [sic] ses genoux son Enfant; qui la caresse & qui la veut embrasser. Tout ce que l'on demande dans une Statuë achevée se trouve en celle-ci; & on la doit considerer commela plus belle piece du Roïaume. La Niche où elle est au dessus de l'Autel, est du dessin du Cavalier Bernin. Elle est ornée de quatre colonnes Corinthiennes de marbre veiné qui forment un corps d'architecture dont l'ordonnance semble représenter l'entrée, ou la portique d'un petit temple.


Ceci n'est qu'un extrait d'un article publié par P.Ranum - se reporter à son site pour de plus amples informations.


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